LE LIERRE
Ce ne sont qu'horizons calmes et pacifiques ; On voit sur les coteaux des chasses magnifiques ; Le reste du pays, sous le ciel gris ou bleu. Est une plaine, avec une église au milieu.
Un lierre monstrueux à tige arborescente,
Qui sort de l'herbe ainsi qu'une griffe puissante.
Comme un des mille bras de Cybèle au front vert.
Semble, en ce champ aride et de ronces couvert,
Avoir un jour saisi l'église soHtaire,
Et la tirer d'en bas lentement dans la terre.
Tour, arcs-boutants, chevet, portail aux larges fûts,
Il cache et ronge tout sous ses rameaux touffus.
Sans doute que dans l'ombre il parle à ces murailles
Et qu'il leur dit : Jadis vous dormiez aux entrailles
Des collines, d'où l'homme arrache incessamment
Le marbre, le granit, l'argile et le ciment ;
O pierres, vous devez être lasses d'entendre
Les hommes bourdonner, les orages s'épandre.
Et les cloches d'airain gémir dans les clochers ; Redevenez cailloux, galets, débris, rochers ! Dans la terre au flanc noir retombez pêle-mêle ! Rentrez au sein profond de l'aïeule éternelle !
Bondout, 5 novembre 1846.
Nature ! âme, ombre, vie ! ô figure voilée ? O sphère toujours noire et toujours étoilée !
O mystère aux feuillets d'airain !
Texte écrit dans la nue, ainsi que dans les marbres ! Bible faite de flots, de montagnes et d'arbres.
De nuit sombre et d'azur serein !
Souvent, quand minuit sonne aux clochers de la côte, Tandis que sui^ la mer, au loin sinistre et haute.
Fuit le navire, ce coursier.
Et qu'au-dessus des mâts penchant au poids des toiles Le nuage en passant se déchire aux étoiles
Comme un voile à des clous d'acier ;
A cette heure où l'Atlas voit le tigre qui rentre. Où le lion rugit dans la fraîcheur de l'antre.
Tandis que l'eau des sources luit.
Et que, sur les débris des bas-reliefs de Thèbe, La vieille ombre Ténare et le vieux spectre Érèbe
Entr'ouvrent leurs yeux pleins de nuit ;
Pendant qu'Ormuz endort les parsis et les guèbres. Et que les sphinx camus, laissant dans les ténèbres
LA NATURE m
Hurler l'hyène et le chacal.
Lisent, dans le désert, allongeant leurs deux griffes, Les constellations, sombres hiéroglyphes Du noir fronton zodiacal ;
Pendant que le penseur, scrutant la nuit sublime. Et cherchant à savoir ce que lui veut l'abîme,
Ombre d'où nul n'est revenu.
Questionne le bruit, le souffle, l'apparence. Et sonde tour à tour la crainte et l'espérance.
Ces deux faces de l'inconnu ;
A cet instant profond où l'âme est éperdue.
Où je ne sais quelle hydre, au fond de l'étendue.
Semble ramper et se tapir.
Moment religieux où la natiure penche.
Phase obscure où le ciel dans un souffle s'épanche
Et la terre dans un soupir ;
A cette heure sacrée et trouble, où l'âme humaine. Jalouse, avare, impure, avide, lâche, vaine.
Menteuse comme l'histrion.
Étale, abject semeur de ses propres désastres. Ses sept vices hideux, et le ciel les sept astres
De l'éternel septentrion ;
Quand la profonde nuit fait du monde une geôle. Quand la vague, roulant d'un pôle à l'autre pôle.
Se creuse en ténébreux vallons, Quand la mer monstrueuse et pleine de huées
Regarde en frissonnant voler dans les nuées Les sombres aigles aquilons ;
Ou, plus tard, quand le jour, vague ébauche, commence... O plaine qui frémit ! bruit du matin immense !
Tout est morne et lugubre encor ; L'horizon noir paraît plein de douleurs divines ; Le cercle des monts fait la couronne d'épines.
L'aube fait l'auréole d'or !
Moi, pendant que tout rêve à ces spectacles sombres. Soit que la nuit, pareille aux temples en décombres,
Obscurcisse l'azur bruni.
Soit que l'aube apparue au front des cieux sincères, Farouche et tout en pleurs, semble sur nos misères
L'œil effaré de l'infini ;
Je songe au bord des eaux, triste ; — alors les pensées Qui sortent de la mer, d'un vent confus poussées,
Filles de l'onde, essaim fuyant, Que l'âpre écume apporte à travers ses fumées. M'entourent en silence et de leurs mains palmées
M'entr'ouvrent le livre effrayant.
Un monument romain dans ce vieux pré normand Est tombé.
Les enfants qui font im bruit charmant Vont jouer là, vers l'heure où le soleil se montre. Et quand on va du Havre à Dieppe on le rencontre. Quelque pâtre accroupi sur le bord du chemin Vous y mène, ou vous suit en vous tendant la main. Le hameau voisin mêle aux branches ses fumées. Et l'on entend les coqs chanter dans les ramées. — C'est là, vous dit le pâtre. Et vous ne voyez rien. Des pierres, des buissons. — Mais, en regardant bien. Si l'on se penche un peu, l'on distingue, dans l'herbe Où prairial rayonne en sa gaîté superbe. D'anciens frontons sculptés, bas-reliefs triomphaux, Monstres chargés de tours et chars ornés de faulx. Des soldats, qui, sans nuire au vol des hirondelles. Assiègent sous les fleurs de vagues citadelles ; Et l'on voit, sous les joncs comme sous un linceul, Le grand César rêvant dans la nuit, triste et seul. Les daces, noirs profils pleins d'injure et de haine. L'ombre, et je ne sais quoi qui fut l'aigle romaine.
16 avril 1847.