‹ Toute la lyreChapitre 31 sur 79 · GROS TEMPS LA NUIT · texte numérisé non relu

GROS TEMPS LA NUIT

Le vent hurle, la rafale Sort, ruisselante cavale.

Du gouffre obscur Et, hennissant sur l'eau bleue.

Des crins épars de sa queue

Fouette l'azur.

L'horizon, que l'onde encombre, Serpent, au bas du ciel sombre

Court tortueux ; Toute la mer est difforme ; L'eau s'emplit d'un bniit énorme

Et monstrueux.

Le flot vient, s'enfuit, s'approche, Et bondit comme la cloche

Dans le clocher.

Puis tombe, et bondit encore ; La vague immense et sonore

Bat le rocher.

L'océan frappe la terre.

Oh ! le forgeron mystère,

Au noir manteau.

Que forge-t-il dans la brume, Pour battre une telle enclume

D'un tel marteau ?

L'hydre écaillée à l'œil glauque Se roule sur le flot rauque

Sans frein ni mors ; La tempête maniaque Remue au fond du cloaque

Les os des morts.

La mer chante un chant barbare.

Les marins sont à la barre,

Tout ruisselants ; L'éclair sur les promontoires Éblouit les vagues noires

De ses yeux blancs.

Les marins qui sont au large Jettent tout ce qui les charge.

Canons, ballots ; Mais le flot gronde et blasphème.

— Ce que je veux, c'est vous-même.,

O matelots !

Le ciel et la mer font rage.

C'est la saison, c'est l'orage.

C'est le climat.

L'ombre aveugle le pilote !

La voile en haillons grelotte

Au bout du mât.

Tout se plaint, l'ancre à la proue, La vergue au câble, la roue

Au cabestan.

On croit voir, dans l'eau qui gronde.

Comme un mont roulant sous l'onde,

Léviathan.

Tout prend un hideux langage ; Le roulis parle au tangage,

La hune au foc.

L'un dit : — L'eau sombre se lève.

L'autre dit : — Le hameau rêve

Au chant du coq.

C'est un vent de l'autre monde Qui tom"mente l'eau profonde

De tout côté.

Et qui rugit dans l'averse ; L'éternité bouleverse

L'immensité.

C'est fini ! la cale est pleine.

Adieu, maison, verte plaine,

Âtre empourpré !

L'homme crie : ô providence I

La mort aux dents blanches danse Sur le beaupré.

Et dans la sombre mêlée Quelque fée échevelée,

Urgel, Morgan, A travers le vent qui souffle.

Jette en riant sa pantoufle

A l'ouragan.

2 février 1854.

Page 1