‹ Toute la lyreChapitre 61 sur 79 · OMBRE · texte numérisé non relu

OMBRE

Nous sommes deux familles d'hommes,

Savants et voyants ; les uns fils

Des Paris, des Londres, des Romes,

Les autres d'Ur et de Memphis ;

Nous, faits pour l'ombre, humbles apôtres,

Qui tâchons de savoir ; les autres.

Prophètes pleins d'Adonaï,

Ames d'extase ou de colère

Qu'à travers les siècles éclaire

Le flamboiement du Sinaï.

Penchés à la même fenêtre, Ils regardent, nous écoutons.

Un esprit différent pénètre Les Moïses et les Newtons.

C'était ainsi, même à l'aurore.

Lorsqu'aux mages parlait encore La muse aux lèvres de corail.

Aux temps où ces rêveurs sauvages I. 8 a

Voyaient descendre des nuages Le centaure au double poitrail.

Nous que la science accompagne.

Eux que le bleu rayon conduit, Nous montons la même montagne ; Pour nous tout meurt, pour eux tout luit Tous ensemble, par la prière.

Ou par l'idée, âpre ouvrière.

Fouillant le sol, cueillant le fruit, Nous sondons l'âme et la matière.

Eux sur le versant de lumière.

Nous sur le versant de la nuit.

Obscurité ! le songe lève Son front dans la réalité.

Que serait l'être sans le rêve.

Et la face, le voile ôtc ?

L'âme est de l'ombre qui sanglote.

Moi l'atome, j'erre et je flotte.

J'allais, ô pleurs ! j'aimais, ô deuil ! Mon seuil s'ouvre sur le naufrage.

I\Ia maison, quand la mer fait rage.

Sonne, la nuit, comme im écueil.

Que dites-vous à l'âme humaine.

Que bégayez-vous pom^ mon cœur.

Monde, vision, phénomène.

Eau lugubre, aquilon moqueur ?

A quoi, sous la neige ou les laves, Pensent les monts, ces vieux esclaves.

Fouettés de tous les fouets de l'air.

Ces patients du grand supplice.

Vêtus d'ombre, et sous leur cilice Mai-qués du fer chaud de l'éclair ?

Est-ce donc qu'ils sont nécessaires.

Tous ces fléaux dont nous souffrons ?

Pourquoi cet arbre des misères Croisant ses branches sur nos fronts ?

Le mal nous tient. Où sont les causes ? On dirait que le but des choses Est de cacher Dieu qui nous fuit.

Que le prodige obscur nous raille.

Et que le monde entier travaille A la croissance de la nuit.

Que regarde dans les bois fauves Le grand cerf à l'œil égaré ?

Vénus, qui luis sur les monts chauves.

D'où te vient ton rayon sacré ?

Qu'est-ce que ton anneau, Saturne ?

Est-ce que quelque être nocturne.

Quelque vaste archange puni, Quelque Satan dont le front plie.

Fait tourner sur cette poulie La chaîne du puits infini ?

Que tu menaces ou promettes, Dis-nous le secret de tes pleurs, Aube ? Et vous, qu'êtes-vous, comètes.

Faces aux horribles pâleurs ?

Êtes- vous, dans l'éther qui roule.

Des étoiles dont le sang coule Faisant des mares de clarté ?

Venez- vous des noirs ossuaires ?

Êtes-vous, traînant vos suaires.

Les mortes de l'immensité ?

Par moments, dressé sur ma couche.

Sombre et peut-être blasphémant.

Je suis prêt à crier, farouche :

Allons, laisse-moi, firmament !

Par moments, je suis prêt à dire :

Vous dont je sens l'or dans ma lyre.

Le flamboiement dans mon courroux.

L'air dans mes strophes hérissées Et les rayons dans mes pensées.

Astres, de quoi vous mêlez-vous ?

La vie et la mort, qu'est-ce, abîme ?

Où va l'homme pâle et troublé ?

Est-il l'autel ou la victime ? Est-il le soc ? est-il le blé ?

Oh ! ces vents que rien ne fait taire ! Que font-ils de nous sur la terre.

Tous ces souffles prodigieux ?

Quel mystère en nous se consonmie ?

Qu'apportent-ils de l'ombre à l'homme ?

Qu'emportent-ils de l'homme aux cieux ?

Énigme ! Où je dis : pourriture.

Le vautour vient et dit : festin !

Qu'est-ce que c'est que la nature ?

Qu'est-ce que c'est que le destin ?

Marchons-nous dans des routes sûres ?

Dépend-il des forces obscures De tordre là-bas mon chemin ?

Peux-tu, sort fatal qui nous pousses.

Dans l'ombre, à force de secousses.

Changer la forme de demain ?

L'ancre est un poids qui rompt le câble. Tout est promis, rien n'est tenu.

Serait-ce donc que l'implacable Est un des noms de l'inconnu ?

Quel est donc ce maître farouche Qui pour la toile fait la mouche.

L'orageux cheval pour le mors.

Tous les escaliers pour descendre, Oui pour non, le feu pour la cendre, La mémoire pour le remords ?

Quand dans les forêts forcenées Court l'ouragan, ce furieux Arrache-t-il à nos années Quelque lambeau mystérieux ?

L'arbre, qui sort d'une fêlure, A-t-il en bas sa chevelure Qui plonge au globe rajeuni ? Penseurs, têtes du ciel voisines.

Vos cheveux sont-ils les racines Par où vous puisez l'infini ?

Est-ce l'effroi des cieux horribles

Que je sens en moi palpiter

A de certains moments terribles

Où le monde semble hésiter.

Aux heures où la terre tremble.

Quand la nuit s'accroît, quand il semble

Qu'on voit le flot noir se gonfler.

Quand la lune s'évade et rampe.

Quand l'éclipsé sur cette lampe.

Masque sinistre, vient souffler ?

Et toi, la grande vagabonde.

L'hydre verte au dos tortueux.

Que dis-tu, mer où l'ombre abonde.

Bouleversement monstrueux ?

O flots ! ô coupe d'amertume I Quel symbole êtes-vous, écume.

Bave d'en bas jetée au jour.

Fange insultant l'aube sereine.

Éternel crachat de la haine A l'éternel front de l'amour I

Je vais, j'avance, je recule.

Je marche où plus d'un se perdit ;

Par moirents dans ce crépuscule

Une voix lugubre me dit :

— Que cherches-tu ? tout fuit, tout passe,

La terre n'est rien. Et l'espace.

Que contient-il ? Est-ce réel ?

Tu ne peux qu'entrevoir, atome,

La création, ce fantôme.

Derrière ce linceul, le ciel.

Où vas-tu, pauvre âme étonnée ?

Monade, connais-tu l'aimant ?

Que sais-tu de la destinée.

Et que sais- tu du firmament ?

Connais-tu le vrai, le possible.

Tous les réseaux de l'invisible.

Ce qm t'attend, ce qui te suit ?

Connais-tu les lois éternelles ?

Entends-tu les tremblements d'ailes Dans les grands filets de la nuit ?

Sens-tu parfois, dans l'ombre infâme Qu'agite un vent farouche et lourd, Une toile où se prend ton âme Et sur laquelle un monstre comt ?

Sens-tu parfois, fils de la terre,

S'ouvrir sous tes pieds le mystère, Et se mêler, ô passant nu, A tes cheveux que l'hiver mouille.

Les fils de la sombre quenouille.

Les cheveux du front inconnu ?

Les constellations tragiques.

Ouvrant sur vous leurs fauves yeux, Passent, grandes larves magiques.

Sur vos destins mystérieux.

Aveugle, qui croit les cieux vides ! Quelques-unes, les plus livides.

Apparurent, ô sombre esprit.

En chiffres noirs dans les ténèbres Sur les dés des joueurs funèbres Qui jouaient la robe du Christ.

Mais insensé qui s'imagine Connaître tous les horizons, La tombe, la fin, l'origine, Se dévoue et crie : Avançons !

Insensé ce Jésus lui-même Qui s'immole parce qu'il aime !

Insensés les audacieux Qui se jettent dans le cratère.

Rêvant le progrès sur la terre Ou le paradis dans les cieux !

Quand tu vois rire le squelette.

Es-tu sûr que ce noir rictus

Où le jour d'en bas se reflète N'est pas, pom^ les bons abattus.

Pour les justes sur qui tout pèse.

Pour les martyrs dans la fournaise.

Pour l'esprit croyant et créant.

Pour l'âme espérant sa patrie.

L'épouvantable moquerie Du tombeau, qui sait le néant ?

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