LA CHANSON DE SILÈNE
Sortant de leur hameau sylvestre, vert asile, Deux beaux enfants, Chromis et le berger Mnasile, Ont vu Silène au fond d'une grotte endormi, Seul, et, comme toujours, i\T:e plus qu'à demi. Ses bandelettes d'or se déroulaient dans l'antre ; Sa cruche était cassée et gisait sur le ventre. Tous deux pour le saisir ont profité du lieu. Avec la bandelette ils ont lié le dieu. Vieux chanteur qui souvent leur manqua de parole.
Êglé, la belle nymphe, Églé, la belle folle, Sun/ient, les encourage, et redouble les nœuds ; Et, quoique le vieillard rouvre déjà les yeux. Elle lui peint la face au milieu des risées Avec le sang vermeil des mûres écrasées.
Lui, s'éveille et sourit.
— Laissez-moi libre, amis.
Et vous aurez les chants que je vous ai promis ;
Acceptez la rançon qu'ici je vous propose ;
J'ai pour vous des chansons et pour elle autre chose. -
Puis il commence et chante.
Alors, à cette voix, On vit les daims, les loups et les bêtes des bois Se mêler aux sylvains dans une étrange danse. Et les chênes pensifs agiter en cadence Leur front d'où l'ombre au loin tombe sur le vallon. Le rocher du Parnasse est moins fier d'Apollon Quand son chant à l'Olympe arrive par bouffée, Et Rhodope et l'Ismaie écoutent moins Orphée.
Après un horizon un autre se révèle ;
Toujours l'esprit avance et l'art se renouvelle.
Pour refaire sans cesse avec de la clarté
Une dot de chefs-d'œuvre au monde épouvanté,
Les grands hommes sont là comme de grands prodigues
Nous avons beau forger des lois, dresser des digues.
Le génie engloutit tout ce que nous faisons
Sous un splendide amas d'immenses floraisons.
Dans sa route sans fin rien n'arrête sa marche.
Il fait Rome après Thèbe, et le dôme après l'arche ;
Il fait le Colisée après le Parthénon.
Homère meurt, laissant comme un astre son nom ;
Eschyle suit ; la France éclôt quand Rome expire ;
Puis Rabelais surgit, Cervantes naît, Shakspeare
Luit, et ces hommes sont comme des océans.
Le colosse qui vient fait peur aux vieux géants ;
Dante épouvante Amos ; Michel- Ange intimide.
Rien qu'en dressant le front, la grande Pyramide
Et, de l'Apollon grec au Sphinx égyptien.
Fait devant l'art nouveau frissonner l'art ancien.
Homère, sous le poids du destin sombre, expire ; Virgile dit : Heureux qui sait la fin ! Shakspeare Crie : Être ou n'être pas, telle est la question. Eschyle, dont le vers fait une fonction, Pindare, front battu du sombre essaim de l'ode, David, Ézéchiel, Stésiçhore, Hésiode, Bruissent, comme au vent de ténébreux rameaux ; Idithun, Salomon, Jean, Isaïe, Amos, Les paumes de leurs mains sur les pages des bibles. Vont comme enveloppés de tourbillons terribles ; L'éclair emporte Dante et la brume Ossian... Et l'esprit humain tremble ainsi qu'un océan Quand les problèmes noirs qui soufflent les délires Déchaînent dans la nuit la tempête des lyres.
L'expiation triste et le sort, nœud de fer,
La douleur, la matière odieuse, la chair,
Enferment l'homme, esprit captif, âme asservie,
Et sont la grille noire et dure de la vie.
Mais qu'on entende en haut ce cri : paix au pécheur !
Que du côté des deux il vienne une blancheur,
Et tout à coup la chair, dont la lourdeur accable,
L'âpre expiation, la matière implacable.
Le destin, la douleur, se mettront à chanter.
Et, vibrant dans cette ombre où l'aube va monter,
Devant le soupirail où l'homme cherche à lire.
Ces barreaux deviendront les cordes d'une lyre.
Quand le poëte est las, ce grand esprit banni, l3e battre avec son aile immense l'infini. Quand il sent le besoin d'interrompre sa course Entre la mort, fin sombre, et Dieu, fatale source. Ne pouvant plus planer, mais voguer seulement, Sidéral et superbe il se pose un moment Sur quelque passion courante et populaire ; Pareil à l'aigle blanc, chasseur du ciel polaire. Éclair et tourbillon, qui, comme un autre oiseau, De fatigue s'abat aux vergues d'un vaisseau.
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Quand tout un continent tremble au souffle électrique, Quand de la triste Europe ou de l'âpre Amérique
On voit l'étincelle jaillir, Que l'humcinité crie en son angoisse amère Et qu'on entend, pareille au ventre de la mère,
La sombre terre tressaillir.
Sachez, blêmes passants dont je vois la iîgure, Que l'aigle Poésie à la vaste envergure
Craint peu cette convulsion ; Il n'est jamais plus fier qu'au choc des catastrophes. Alors qu'il fait couler l'avalanche des strophes
Du vieux mont Révolution.
Il couve les Jean Huss comme il couve les Dantes. | Sachez que dans la trombe et sur les mers grondantes
Ce grand oiseau toujours plana Et qu'il irait, sans même en sentir les secousses. Faire son nid et tordre avec son bec des mousses
Dans le cratère de l'Etna.
Calme, il prend l'ouragan dans sa serre et le dompte ; Il est l'esprit humain ; il vole, il plane, il monte
Dans la foudre et dans la clarté, Étendant tour à tour sur l'énorme fournaise L'aile quatrevingt-neuf, l'aile quatrevingt-treize.
Immense dans l'immensité.
I" août 1854.
vm
Aux heures où le ciel est noir, où l'astre est clair. Lorsque les visions de nuit flottent dans l'air Comme ces tourbillons qui vont le long des grèves, Quand les hommes sont lourds dans leur lit plein de rêvei Dieu leur ouvre l'oreille et leiu parle tout bas. Il leur dit ce qu'il faut qu'ils sachent ; de quel pas Le juste doit marcher dans l'ombre de la vie. Grand, éviter l'orgueil, et, petit, fuir l'envie. Oh ! tressaillez, vous tous qu'avertit cette voix ! Écoutez-la bien ! Dieu ne parle qu'une fois Et ne répète point les choses qu'il a dites.
C'est la voix que jadis, tremblants, vous entendîtes, O prophètes ! esprits qui songiez au désert !
Et c'est tantôt la foudre, et tantôt un concert.
)h ! tandis que ce roi, brisant murs et palais,
îat cette pauvre ville avec ses noirs boulets,
"oi, dresse, dans ce camp plein de rumeurs vulgaires
'a tente, intelligence ! et, dans le bruit des guerres,
aïeule, toi que Dante eût pris pour compagnon,
)uel engin il faudrait, et quel fameux canon,
It quelle armée énorme à tes pieds amassée,
'our jeter bas la tour bâtie en ta pensée !