‹ Toute la lyreChapitre 76 sur 79 · BIBLIOTHÈQUES · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUES

J'aime un livre, je hais une bibliothèque.

Du patagon au turc et du guèbre à l'aztèque, L'homme délire. Soit. Ses erreurs sont nos deuils. C'est bien. Mais pourquoi faire à grands frais des recueil Et des collections, qui n'amusent personne, De toutes les façons dont le fou déraisonne ? O bahuts solennels, vénérables amas Des diverses erreurs dans les divers formats. Rayons qu'emplit la nuit pédagogique, alcôves Des bouquins vermoulus chers aux bonshommes chauves Cloisons, armoires, trous, compartiments, châssis Où tous les vieux néants montrent leurs dos moisis. Dans vos flancs ténébreux, sous la brume des vitres. Je distingue le tas difforme des bélîtres !

Oh ! ceux qu'on ne lit pas et ceux qu'on ne lit plus,

Lahai-pe et Lebatteux se faisant des saluts

Des deux côtés d'un cippe ou du haut d'un balustre i

Tuet et Patouillct se donnant de l'ilhistre !

Les adorations de ces cuistres entre eux !

3h ! les socles ventrus sous les bustes goitreux ! Rapin louant Bouhours ! Oh ! le bon voisinage. De Saumaise grattant l'échiné de Ménage ! L'ombre amoureusement étreint sous le tasseau Lipse avec Moreri, Brossette avec Crasso. L'oie admire le dinde et l'on se congratule ; La patte cordiale empoigne la spatule ! 5éro met gravement Nihil sur le pavois.

Bouffissure du vide ! ombre ! Quand je vous vois,

Sombres in-folio classiques, je me sauve !

L'ennui des siècles dort sur votre vélin chauve ;

Le bâillement vous garde, affreux, montrant les dents.

3 noirs livres flairés du profil des pédants,

fe crois voir, à travers vos pages diaphanes,

3es groins de pourceaux baisant des muflfis d'ânes 1

La nature, éternelle mère, Vous versa ses chastes faveurs.

Vieil Hésiode, vieil Homère, O poètes, géants rêveurs !

Chantres des socs et des épées, A travers les temps, noir brouillard.

Vous montrez dans vos épopées L'homme enfant à l'homme vieillard.

On voit en vous, comme une aurore.

Briller ce beau passé doré Que la Grèce contemple encore Avec un sourire elïaré.

Comme l'ourse et les dioscures Percent des branchages touffus.

On voit dans vos lueurs obscures Remuer un monde confus.

On voit, moins divins que vous-mêmes.

Resplendir, calmes et tonnants.

Dans la nuit de vos vieux poèmes Les olympiens rayonnants 1

Votre cime touche les nues.

Dans votre ombre où luit l'orient Les héros, les déesses nues Vont et viennent en souriant.

Les dieux, qui pour nous sont des marbres, Vivent dans vos livres jumeaux.

Comme des oiseaux dans des arbres, Ils volent dans vos grands rameaux !

29 mars 1847.

lia

Thiers raille Mazzini, Pitt raille Washington, Juvénal à Nisard semble de mauvais ton, Shakspeare fait hausser à Planche les épaules. Avant que la vapeur eût conquis les deux pôles. Les savants bafouaient Fulton ; monsieur Pouillet, Qui naguère au zénith de ITnstitut brillait. Niait le télégraphe électrique, folie !

L'esprit noué déteste un esprit qui délie ; Celui qui voit de près et bas méprise un peu Llimalaya ; le ciel, ce précipice bleu, Ce noir puits des éclairs, déplaît à ces bonshommes Qui ne savent jamais au juste où nous en sommes, Et qui, fort dédaigneux d'Euler et de Newton, Ne marchent qu'en tâtant le chemin du bâton ; Essayez donc de faire admirer aux m3'opes Le regard étoile des sombres Calliopes Assises sur le Pinde et sondant l'infini ! Eschj'le, ce proscrit, et Dante, ce banni. Radotent, et leur vue est par l'exil faussée ; L'âme de Job paraît à Prudhomme insensée. Car c'est aux envieux et c'est aux impuissants Qu'appartient cette chose auguste, le bon sens ; L'époux que se choisit la foule, c'est l'eunuque ;

Le chef incontesté sous qui courbent la nuque

Tous les traîneurs de sabre et les porte-rabats.

C'est un Midas à qui Zoïlé parle bas.

Quand il rôde au milieu des villes, Isaïe

Sent par les noirs vivants sa grande âme haïe,

Et marche sans trouver un cœur qui le comprend ;

Les blêmes insulteurs suivent Corneille errant ;

Derrière Milton gronde une meute livide.

Quiconque a le talent d'être lourd étant vide

Est sûr d'être admiré des fats et des jaloux,

Ces chiens qui pour les grands et les forts sont des loups ,

Voyez-les se jeter sur les talons d'Homère !

Voyez-les vénérer le crétin éphémère,

Le zéro solennel qui, pour l'instant, prévaut

Chez la gent soldatesque ou dans le clan dévot !

Un idiot étant l'étui d'un personnage.

Il suffit qu'un grimaud soit plus vieux que son âge

Et qu'il se taise avec l'air d'un niais profond

Pour qu'on l'estime ; et ceux qui font et qui défont

Tous les noms de hasard mêlés à nos orages.

L'acclament d'une voix enrouée aux outrages.

Sachant qu'on ne peut mieux compléter les assauts

Aux grands hommes raillés qu'en admirant les sots.

Si vous faites le bien, on vous fera la guerre, Et, sans savoir pourquoi, le stupide vulgaire Est furieux .autour du prophète pensif.

Voir le gouffre de haut, voir de loin le récif. C'est un tort. Être grand, c'est être ridicule. Pygmée est fier, étant pygmée ; il toise Hercule ; Myrmidon ne prend pas Titan au sérieux. Tous ces géants qui sont debout sur les hauts lieux Font rire Lilliput, fourmilière féroce j

Le nain se sent un poids sur le dos, et sa bosse Dont il est satisfait, bien qu'en somme un peu las. Lui fait le même effet qu'à toi le monde, Atlas ! Il te vaut. Qu'a-t-il donc de moins que toi ? Tu portes Ton fardeau comme lui le sien.

Barrez vos portes Et fermez les volets, de peur que la raison Et que la vérité n'entrent dans la maison, O bourgeois ! Homme docte, homme grave, mollusque, Qui que tu sois, prends garde à l'irruption brusque Des clartés, des penseurs, des esprits, dans le trou Oiî la nuit sombre a mis ton cœur sous le verrou. Tu végètes ; prends garde à ce grand danger, vivre. L'huître doit se fermer dès que s'ouvre le livre ; Car il suffît d'un mot dans une âme jeté Pour y creuser un gouffre et l'emplir de clarté. De la stupidité l'ignorance est l'asile. Ne lis rien, si tu tiens à rester imbécile,

Comme il sied.

L'oison glousse et boite, radieux ; Semblable au paon, l'orgueil, bien qu'il ait beaucoup d'yeux, Ne s'en sert pas pour voir, mais pour être superbe ; Le faux sage a sa queue épanouie en gerbe Qui le suit, vit pour lui, l'aime, le croit divin. Et le rend plus inepte en le rendant plus vain. C'est le public des sots qui fait cortège au cuistre ; Le pédant idiot, arrogant et sinistre.

Qu'il soit homme d'église ou bien homme d'état. Ignore tout, sait tout, et tient pour attentat Le génie, et Guizot ne veut pas de Voltaire. Silence, Mirabeau ! Danton, veux-tu te taire ! Ce Galilée est-il assez impertinent Avec son soleil fixe et sa terre tournant ! Peut-on se figurer rien de plus chimérique Que ce Colomb faisant ce rêve, l'Amérique !

Contre ces fiers croyants on prend à témoin Dieu. Les églises, les rois qui sont grands de si peu. Ces lourdes légions tardigrades, s'indignent Contre ceux qui vont vite, et qui ne se résignent Jamais à ce qui ment, jamais à ce qui nuit. Ces hommes parlent haut et font peur à la nuit. A bas ces amoureux terribles de l'aurore !

Les grands penseurs sacrés qu'une flamme dévore, Les poètes, les forts esprits, les fiers rêveurs

Savent que l'infini ne fait pas de faveurs. Mais ne fait pas non plus d'injustices ; ils songent, Méditant les destins d'en bas qui se prolongent Dans le profond destin d'en haut, abîme obscur ; C'est pourquoi leur regard ne quitte point l'azur. Et s'emplit, dans l'espace où flotte la science. D'un éblouissement où naît la clairvoyance.

Sitôt que, se levant sur notre monde noir.

L'astre dieu de l'aurore apparaît, faisant voir

A l'immense chaos l'énormité de l'âme.

Dès que ce monstre d'ombre à crinière de flamme,

Dès que cet inconnu splendide, le soleil.

Effrayant, rassurant, masqué d'éclairs, vermeil.

Surgit, égalisant sous sa lueur superbe

Les grands monts, la rondeur de la mer, le brin d'herbe

Et l'horreur des forêts d'où sort un vague chant.

Dès que fertilisant, achevant, ébauchant.

Vie et mystère, énigme expliquant les problèmes.

Faisant les gouffres clairs, faisant les astres blêmes.

Aidant le cœur à croire et l'esprit à prier.

Il s'est mis au travail comme un bon ouvrier.

Des qu'il a commencé sa tâche de lumière.

Dès que, lié lui-même à la cause première.

Il a blanchi les cieux, profonde vision,

Et jeté dans la nuit ce plongeur, le rayon

Prompt comme le tonnerre et droit comme la règle,

La taupe lui dénonce un aveugle : c'est l'aigle.

28 avril 1876.

3uAND ce charmant petit poëte gracieux,

3ui se perd dans les fleurs ne pouvant fuiî aux cieux.

S'en vient étourdiment t'attaquer, ô génie.

Et, moqueur, se hasarde en ton ombre infinie.

Pu ne t'émeus point : Dante aperçoit peu Gresset.

L'espèce de bruit faible et confus qu'il faisait

Le premier jour qu'il vint t 'insulter, géant triste,

N'est pas pour toi de ceux qui prouvent qu'on existe,

Et tu n'as pas même eu le vague mouvement

D'un colosse distrait de son rêve un moment.

lu laisses cela vivre et bomrdonner. Le gîte

De l'écureuil, pour peu qu'im vent souffle, s'agite.

Non l'antre du lion ; et sans chercher d'abri

L'aigle reçoit le coup de bec du colibri.

Tu laisses fuir cette aile inutile et dorée.

Depuis quand l'astre est-il troublé dans l'empyrée

Parce qu'un follet saute et danse au fond des bois ?

Depuis quand le tonnerre énorme, dont la voix

Émeut le mont qui tremble et la mer qui chancelle,

Allume-t-il l'éclair pour punir l'étincelle ?

Oui, le génie a ses athées.

Devant l'envie à l'œil hagard.

Les grandes âmes insultées Baissent leur pudique regard.

L'envieux s'accouple à l'impie.

L'âme bassement accroupie.

Tous deux se tiennent par la main, IMentant, et de leur lèvre impure Niant Dieu, l'un dans la nature, L'autre dans le génie humain.

Mais la justice sort des choses ; Ils souffrent, ils sont malheureux ; Ils cachent sous leurs fronts moroses Un ennui louche et ténébreux.

L'éternelle équité qui juge Quiconque a l'ombre pour refuge, L'erreur pour but, le mal pour vœu.

Condamne à la tristesse noire Ceux qui font douter de la gloire Et ceux qui font douter de Dieu.

C'est une loi : Veuillot existe, ce maroufle ; Planche est réel, Barbey respire, Nisard souffle ; Rolle vit ; Fréron mord Voltaire ; on ne sait qui Pique Milton ; Cecco, qu'on nomme aussi Cecchi, Met sur Dante indigné sa patte familière ; Green rampe sur Shakspeare et Visé sur Molière ; Les grands hommes qu'au fond de l'azur nous voyons Passer sous leur couronne immense de rayons, Splendides, par la mort faits plus vivants encore, A jamais envolés dans la superbe aurore Et pour l'éternité de la gloire partis. Sont rongés et couverts d'infiniment petits. Donc l'éblouissement n'exclut pas la vermine, La gloire a son insecte et l'acarus la mine ; L'Océan sent la pieuvre errer dans son flot bleu ; Zoïle est sur Homère et Satan est sur Dieu ; Le sublime n'est pas dispensé de l'immonde ; Et je ne serais pas surpris le moins du monde Quand un ange viendrait nous révéler à tous Que dans le ciel profond les astres ont des poux.

Paris, 20 septembre 1874.

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