DANGER DES SOMMETS
O RÊVEUR, ne va pas sur les cimes, j'en viens ; C'est terrible. Les sourds autans diluviens
Sont là qui passent et repassent ; Là, flotte et disparaît tout ce que nous songions ; Là, dans ces grands tombeaux nommés religions.
Des corbeaux inconnus croassent.
Crains les hauts lieux hantés par les spectres ; les jeux De l'abîme ne sont jamais plus orageux
Que sur les sommets formidables ; Là, le réel avec l'ignoré se confond, Et les échelons noirs des visions sans fond
Sont lugubrement abordables.
Là, rayonne un soleil que la brume élargit ; Là, sont les fauves dieux, Néméos qui rugit.
Python qui siffle. Apis qui beugle ; Sombre éblouissement dont ces grands ingénus. Les sages, sortent fous, et d'où sont revenus
Tasse insensé, Hilton aveugle 1
Ne va pas dans les bois sacrés, ni sur les monts Où Pythagore a vu la face des démons.
Où sont toutes ces formes blanches Dont les mages profonds ne savent que penser. Et qu'ils guettent, n'osant rien de plus que passer
Leurs têtes à travers les branches.
Crains l'inspiration farouche du désert ;
Le désert est un lieu d'effroi dont Dieu se sert,
Et n'est point fait pour tes études :
Les gouffres ont parfois dévoré les plongeurs ; Ne baigne pas ton front aux immenses rougeurs
Du couchant dans les solitudes.
Crains de rencontrer là ce qu'il ne faut pas voir. Crains les ascensions vers le haut sommet noir.
Les ombres n'ont rien à te dire.
Cueille ta poésie aux champs, parmi les fleurs. Et ne va pas chercher de l'épouvante ailleurs
Puisque avril consent à sourire.
Crains les rudes coups d'aile et les becs flamboyants. Crains ces halliers où sont des êtres effrayants
Qui méditent sans lois ni règles.
Si tu cherchais à prendre au vol dans ces forêts Quelque strophe sauvage et sombre, tu courrais
Les périls du dénicheur d'aigles.
23 août 1874.
Qui que tu sois, esprit, génie.
Toi qui sens ta force et qui vis Et, dans la gloire ou l'ironie.
De ta grande âme t'assouvis !
Toi qui n'as, sévère nature, Que toi-même pour nourriture Et que toi-même pour rayon !
Toi, tout ensemble hymne et huée.
Astre en même temps que nuée, A la fois caverne et lion !
Quel que soit ton siècle, ombre, orage.
Abandon, peur, haillon, linceul.
Va ! que rien ne te décourage !
Marche ! Homère est nu, Dante est seul.
Laisse s'amonceler les houles !
Laisse s'évanouir les foules !
Va, toi qui n'as pas de remords.
Accepte tes superbes tâches.
Sois l'intrépide chez les lâches.
Et sois le vivant chez les morts !
Quelquefois l'âme humaine lasse Semble prise d'accablement ;
Le grelottant baise la glace, L'aveugle aime l'aveuglement. Décroissances inexorables !
Les choses se font misérables Et les hommes se font petits.
Tout meurt. Il semble que commence L'abâtardissement immense Des cœurs devenus appétits.
Hélas ! parfois un peuple — ô Grèce, Tu l'as vu ! Rome, tu le sais ! — Sent une honteuse paresse D'être grand, et dit : C'est assez !
Assez d'Ajax ! Assez d'Achilles, De Brutus, de Solons, d'Eschyles !
Assez de héros au front pur !
Assez de ces arches de gloire Qui font de toute notre histoire Un pont de géants dans l'azur !
Assez de hautains Propylées,
De Panthéons, de Parthénons !
Assez de têtes étoilées !
Assez de grands hommes !... Dînons.
Toute l'histoire n'est qu'un songe.
Gloire au festin qui se prolonge !
Gloire aux crimes inexpiés !
Que la femme soit de la fête.
Mue avec des fleurs sur la tête,
Des bagues d'or aux doigts des pieds !
Qu'un esprit nouveau nous visite !
Soyons ceux qu'on n'a jamais vus !
Qu'Athènes s'appelle Thersite !
Que Rome s'appelle Davus ! Des vieilles conquêtes vivantes, O peuple, faisons nos servantes.
Vivre est la seule ambition.
Cuisons, joyeuse foule athée.
Avec le feu de Prométhée Le souper de Trimalcion !
Alors les pâles multitudes
Qu'attend le sépulcre béant.
Prennent toutes les attitudes
De la fumée et du néant.
Une horrible nuit acharnée
Couvre l'âme, la destinée.
Les pas, les fronts, les cœurs, les yeux ;
La foule dort, boit, mange, ignore.
Rampe, chante et rit ; et l'aurore
Refuse de monter aux cieux.
Voyant que l'homme n'a plus d'aile, La femme pleure son affront Et pour le fils qui naîtra d'elle Se sent de la rougeur au front.
Alors, penseur, c'est l'heure trouble, Lutte ! que ton effort redouble !
Montre l'idée et le ciel bleu A l'homme qui, n'osant plus croire.
Voit l'avenir vide de gloire Et l'univers vide de Dieu.
Quand ton siècle aux basses prudences Décroît, toi, marche à pas plus francs ! Surgis ! — c'est dans les décadences Que les grands hommes sont plus grands. C'est surtout parmi les décombres Que les hautes colonnes sombres.
Dépassant tout, dominant tout.
Belles dans les débris difformes, Gisantes paraissent énormes, Et semblent sublimes debout !
H.-H. lo juin 1870.