‹ Toute une âme, vers anciens et nouveauxChapitre 4 sur 17 · SOUCIEUSE · texte numérisé non relu

SOUCIEUSE

JE t'avais dans mes bras, douce et silencieuse, Et le regard perdu. Je prononçai ton nom : « Es-tu triste? » te dis-je. Et tu répondis : « Non, Pas triste, mon ami, mais déjà soucieuse. »

Je t'adorais, si belle et si touchante ainsi. Ma lèvre longuement essayait sur ta lèvre De saisir ta pensée et de prendre ta fièvre : — Et de quoi donc, ô ma chérie, avoir souci?

Les ennuis, les tourments, les obstacles, la vie, O ma chérie, auprès de l'amour, ce n'est rien. On a si peu de jours : seul, le sort sait combien. A quoi bon lui livrer une tête asservie?

Relève-la, ta tête aux yeux profonds et noirs!

La Mort nous guette au loin et nous sommes sa proie.

Ayons du moins les fleurs, la passion, la joie,

Et de très blanches nuits après de très longs soirs.

TEC^TcAT\ICE

^ Suranné.

VOUS êtes toute pureté, Toute grâce et toute jeunesse.

Quoi, Madame, tant de beauté Et de tristesse ?

Depuis votre enfance, les cieux Furent, sur vous, clairs et prodigues : Pourquoi, Madame, en vos grands yeux Tant de fatigues?

Les hommes sont à vos genoux, Les femmes semblent vous sourire :

Comment, Madame, pouvez-vous Tous les maudire?

Ah! sans raison vous vous plaignez.

Mais le sort vous entend peut-être.

Vous parlez du malheur! Craignez De le connaître.

La mélancolie est un jeu Où s'amuse votre caprice.

Prenez garde : vous tentez Dieu, O tentatrice!

SOIll VE Tl^IC^TEc^TS

C'est le soir, le printemps, la jeunesse et la joie! C'est la fête divine et c'est l'espoir humain. Opprimé par l'amour et fier d'être sa proie, Le cœur se sent pressé comme dans une main.

Comme dans une main très tendre et très poignante Qui tient avidement et serre son trésor. On sonde sa blessure : elle est vive et saignante, Mais les roses ont soif, on veut saigner encor.

Les pleurs viennent aux yeux comme la sève aux branches. Les pleurs, chers diamants qui parent tous nos pas! O cœur gonflé d'amour, il faut que tu t'épanches, Car l'univers entier ne te contiendrait pas.

G-,5Ç^gr^

44 TOUTEUNEAME

FLEUT{S VE LqA'BOU^

,A Sully Trudhomme.

JE n'aime plus, je l'ai juré, Que le beau, la Grâce immortelle :

Mon cœur à jamais épuré Reste froid et calme. Il est vrai.

Mais pourquoi ma main tremble-t-elle?

Est-ce le ciel gris qui m'émeut, Ou la dernière feuille verte?

Est-ce ma maison trop déserte.

Ou cette lettre que l'on peut Pénétrer sans l'avoir ouverte?

Car l'enveloppe au filet noir

Doit renfermer un nom de morte!...

— Voici l'hiver, voici le soir,

Partout on voit périr l'espoir.

Je n'espérais plus : que m'importe?

De mes livres, autour de moi,

J'ai construit une citadelle.

Sur ce rempart fier et fidèle

Se brisent l'amour et l'effroi :

Mais pourquoi ma main tremble-t-elle?

Par quelle affreuse trahison A pu venir jusqu'à mon âme, Malgré ma savante prison.

Malgré la voix de la raison, Le reflet d'une ancienne flamme?

Vestige d'amour parfumé.

De fantaisie étincelante,

D*espoir fou, d'amitié brûlante :

Mon esprit n'a pas désarmé.

Et pourtant ma main est tremblante.

On veut que de son cœur glacé Toute passion disparaisse; Point de pitié, point de paresse!... — Et dans le cœur a repoussé Un germe acharné de tendresse.

Ainsi, dans le champ préparé

Pour la moisson aux pures gerbes,

Retourné, creusé, labouré,

Vous avez toujours pénétré,

Fleurs d'été, fleurs : mauvaises herbes!

4j touteuneame

STICX^OZcA

kA Ens'ène 'Delondre.

SPINOZA, ce penseur serein, ce géomètre Qui dans l'homme et le monde a supprimé le maître. Cet excommunié chaste et content de peu, Qui divinisa tout et qui détrôna Dieu, Abandonnait parfois son art et son système. Écartait le travail, oubliait l'anathème. Allumait une pipe et fumait en rêvant.

Rêve immortel! — Parfois le sage, se levant, Saisissait au plafond quelque grosse araignée. Par sa fenêtre alors, par le soleil baignée, 11 cueillait une mouche et la lui présentait. Éperdument, l'insecte effi-ayé résistait, Puis on voyait le corps retomber; et, brisées, Vibrer en s'afFaissant les ailes irisées. La toile l'entourait comme une froide glu. C'était la fin : la fin! Et le monstre velu De tout son ventre blanc s'étalait sur sa proie.

Spinoza regardait, plein d'une triste joie.

Ah ! VOUS étiez gaîment les hôtes de l'azur,

Dans les plus chauds rayons buvant l'air le plus pur.

Vous promeniez très haut vos courses envolées,

O nomades du ciel profond, choses ailées!

Mais l'homme vous saisit, vous écrase, et se plaît

A nourrir ce qui rampe avec ce qui volait.

Car c'est son mal, à lui, c'est sa propre torture!

Son âme avait aussi des ailes : la nature,

Oiseleur sans pitié, bourreau lâche et cruel,

L'a saisie en son piège, ivre encore du ciel!

Un beau vers vient sonner à l'oreille du sage.

Une idée étincelle et l'effleure au passage,

Quelque mot tout-puissant, quelque pure lueur

Met un reflet divin sur son front en sueur :

Vite, il voudrait s'unir à l'idéal auguste,

Sentir le Beau, savoir le Vrai, servir le Juste;

11 voudrait, loin du monde ignorant ou moqueur.

Élargir au soleil ses ailes et son cœur;

11 voudrait. — Mais le corps, mais la chair, mais le piège !

Sa misère l'aveugle et l'opprime et l'assiège,

Froid réseau, toile abjecte; et son esprit captif,

L*aile morte, retombe avec un chant plaintif.

Spinoza reprend donc son œuvre commencée. Très calme, très vaillant, détachant sa pensée De toute ambition et de toute douleur, Ainsi que des buissons on détache une fleur.

Enfin, un soir, prêt à quitter son établi. Il sentit que la mort frôlait son front pâli : Il se coucha, sans peur comme sans espérance, En disant : « Est-ce bien vraiment la délivrance?

TOUTEUNEAME 49

Lc4 "BLoACNiCHEUK^VU LIT

MA vie a maintenant sa paix et sa lumière, Car bientôt tu seras ma femme douce et fière, Ma femme, ma maîtresse et mon plus noble ami! Grâce à toi, plus de deuil, de tristesse, de trouble. Et j'aurai sous mes pas, par un miracle double, Chargé de plus de fleurs, un sol plus affermi.

A pareille heure, au feu voilé de notre lampe,

Tu m'attendras, les doigts repliés sur la tempe :

J'écrirai quelque temps, caressé par tes yeux.

Puis, quand la nuit sera plus profonde, en novembre,

Nous tournerons tous deux les regards vers la chambre

Où s'ouvre la blancheur du lit mystérieux.

fO TOUTE UN EAME

ÉT\E VIEU

SI j'avais été Dieu, pour vous, Pour vos grands yeux fixes et doux.

Pour vos beautés marmoréennes, J'aurais anéanti d'abord Tout ce qui nuit, désole ou mord, Tristesses, désespoirs et haines.

Si j'avais été Dieu, pour vous.

Respectueux et point jaloux De votre suprême puissance, J'aurais versé dans mon soleil Un parfum de sublime essence.

Afin que, dès votre réveil.

Le moindre rayon vous encense.

Si j'avais été Dieu, pour vous J'aurais fait jusqu'à vos genoux Monter un tas de pierreries.

Saphirs, rubis et diamants.

Et les plus purs scintillements Des plus nobles orfèvreries.

TOUTEUNEAME fl

Si j'avais été Dieu, pour vous J'aurais, avec mes désirs fous, Sur une terre plus féconde, Créé des fleurs, des fleurs à flots.

Des muguets à coupe profonde.

Des lys grands comme des bouleaux, Des roses larges comme un monde.

Si j'avais été Dieu, pour toi J'aurais fait un cœur plein de foi Et d'adoration divine...

En vérité, suis-je donc Dieu, Que ce cœur d'amour et de feu, Voici qu'il bat dans ma poitrine!

LE LIE^Ni ^rsrÉ\IEUX

QUEL est-il, ce lien mystérieux et fort Qui, dans les cœurs épris, joint l'amour à la mort? A ton premier baiser brûlant, humide et tendre. Et donné par le cœur au cœur qui sut le rendre, A ton premier baiser, j'ai rêvé de mourir. L'âme sous tant de feux se sent-elle tarir? Le suprême bonheur, le bonheur implacable Est-il presque un tourment pour les sens qu'il accable? Ou bien, à ce bonheur complet, se mêle-t-il Une peur de l'oubli, du revers, du péril. De sorte qu'on voudrait, à l'heure la plus sûre, Mourir divinement de sa chère blessure?

Ainsi, quand l'adorée est à nous, en sentant Dans un ardent soupir, dans un mot palpitant, Se fondre notre vie à sa lèvre qui tremble. Nous supplions la mort de nous saisir ensemble Pour nous jeter ensemble à l'éternel abri... Oui, l'on aime la mort, quand l'amour a fleuri!

TOUTE UNE AME f]

Pourtant, je veux penser que si dans cette étreinte J'ai désiré la mort, ce n'était pas par crainte, Ni par excès d'amour, ni par accablement, Mais que, saisi d'orgueil sublime, en ce moment Je goûtais tant de joie et d'ivresse profonde. Que je trouvais mon sort trop divin pour le monde, Et que, du pur sommet où nous étions debout, Tout me semblait trop vil! — Tu purifieras tout!

^Lc4 VIVIU^E é^c4LcAVT{ESSE

IL est donc vrai : je l'aime; elle est belle et pensive, Jeune et souple, farouche et très tendre pourtant; Ses dents blanches, le pur corail de sa gencive Rendent deux fois exquis son sourire éclatant.

Elle m'écrit, avec une ardeur virginale, Des billets amoureux d'un beau style apprêté. Rhétorique d'enfant adorable et banale Où son cœur se répand en sa naïveté.

Je l'aime : il faut souvent me le dire à moi-même!... Sa main fine, sa main m'a fait frémir un soir Que nous marchions tous deux au bord du bois, — je l'aime ! Et que l'ombre en tombant m'empêchait de la voir.

Je murmurais tout bas des mots pleins de caresse. Des mots sans prix pour moi, mais pour elle si doux. Tandis que se livrant, divine maladresse! Elle disait à mes baisers : « Y pensez-vous? »

Sc4IC^T JÉ\ÔéME

DERRIÈRE Jérôme, une vierge Traverse en chantant un pré vert.

Devant lui se dresse un grand cierge Et s'étale un vieux livre ouvert.

Mais le Saint ne daigne pas lire, Le Saint ne daigne pas aimer, Et même, le flambeau de cire.

Il ne daigne pas l'allumer.

Pourtant il pourrait, le vrai Sage, En quelques mots faire tenir Aux marges du livre un passage Qui transporterait l'avenir.

11 pourrait plonger, le doux Prêtre, Au fond du gouffre surhumain, Et, longtemps après, reparaître Avec des perles plein la main.

Mais sesneux se lèvent, sa bouche Sourit à l'énigme du sort, Son bras s'étend, et son doigt touche Une froide tête de mort.

« Ah ! l'énigme, semble-t-il dire, Le secret du monde rêvé!

Vous voyez bien à mon sourire, Vous voyez bien que j'ai trouvé.

« Ce compagnon sorti de terre

M'en fit tout à l'heure l'aveu.

Le mot de l'éternel mystère.

C'est que tout est néant, — hors Dieu,

)--CJ^J

6o TOUTEUNEAME

VcAC^S LE CHOEU\ VE L'ÉGLISE

T>E 1<L.-T>. 'DE La COUTUME

Sous le chœur de la vieille église, Une crypte au cintre très bas, Dans une lumière indécise, Tout à coup s'ouvrit à mes pas.

Songeant à toi comme à toute heure, Courbé près des piliers épais, Je cherchai, dans cette demeure.

L'ombre, le silence et la paix.

J'y trouvai l'ombre et le silence, Mais, hélas! j'y portais aussi Ma tristesse et mon espérance.

Adorable et cruel souci!

L'ombre était toute parfumée.

Le silence était apaisant; Mais ton souvenir, chère aimée, Restait en moi, toujours présent.

TOUTE UNE AME 6l

Et, comme à travers un nuage,

Dans l'air sombre et silencieux,

Je crus distinguer ton image,

Tes cheveux noirs et tes grands yeux.

C'est toi, l'esprit qui me console, C'est toi, l'àme qui vit en moi.

C'est toi, ma sainte et mon idole.

Mon seul amour, ma seule foi!

Tout entier au divin mystère De mon culte sincère et doux.

Dans cette crypte solitaire Je t'adorais à deux genoux.

S ÊV I GC\É

A Edouard Sylviu.

BELLE comme un jour de belle lumière, La Marquise chère à tous, Sévigné, Entend applaudir ce qu'elle a signé :

Elle l'applaudit parfois la première!

Elle sait que ceux qu'on vante tout bas L'admirent tout haut, et que ceux qu'on aime L'adorent, sans rien en espérer même.

Son cœur ne ressent ni peurs ni combats!

Ne dirait-on pas l'image parfaite

(Sous ses cheveux blonds, avec ses grands yeux)

Du parfait bonheur, profond et joyeux.

Clair comme un matin sur la terre en fête?

Son fils est hardi, bon, spirituel; Sa fille est la plus charmante de France... Hélas! le réel ment à l'apparence :

Voilà son mari qu'on tue en duel.

Puis sa fille part! Ce nouveau veuvage Est le seul poignant : ses pleurs qui coulaient, Pendant que la plume et l'esprit volaient, Nous mouillent encor les doigts sur la page!

Voilà les chagrins muets, les ennuis :

Fermages moins sûrs, santé moins fidèle, Et la mort qui guette et frappe autour d'elle. Et les réveils noirs dans les longues nuits.

Tout ce qu'on connaît d'angoisses, de doutes, De pleurs répandus, de pleurs dévorés, Regardez-y bien : vous l'apercevrez Dans cette existence — heureuse entre toutes.

64 TOUTEUNEAME

UUX.E FEéMmE T)E SHqAKESTEq4\E

J'ai rempli d'un baiser, j'ai troublé d'un coup d'œil Bien des cœurs de héros, cœurs tendres, cœurs avides : J'ai savouré leur joie et leur crainte et leur deuil! C'est ainsi que je peux me dire, aux jours d'orgueil, Que, par moi désertés, ces cœurs sont restés vides.

Ils vivent cependant, du moins on le croirait. La mort n'est pas toujours la fin : souvent on dure. Ils s'absorbent, glacés, en leur tourment discret; L'hiver pèse sur eux, comme sur la forêt. Quand la neige aux rameaux remplace la verdure.

Si je voulais, pourtant! D'un peu de sang vermeil,

D'un geste, d'un regard ou d'un seul mot : « Je t'aime! »

Je les ranimerais, et quel divin réveil!

Mais non! Il faut laisser, c'est la pitié suprême,

Les vaincus à la mort, et les morts au sommeil.

TOUTE UNE AME Ôf

Lc4 CHcAl\

N'est-on point las enfin du joli mois de mai? Tendres soupirs d'enfant, antiques bacchanales, Spasmes, aveux, baisers et fièvres infernales. L'amour, l'absurde amour a trop longtemps charmé!

C'est de désirs plus neufs que mon cœur s'est armé : Assez d'amants trompés et de femmes vénales! J'estime qu'en ce temps de passions banales L'avenir est à ceux qui n'ont jamais aimé.

Pourtant, comme il faut bien que la matière vive. Prenons parfois, joyeux lutteur ou gai convive. Quelque morceau friand dont le corps soit épris.

Puis, la bête repue, on réveillera l'ange,

Ht, calmé, l'on tiendra dans le même mépris

La chair que l'on caresse et la chair que l'on mange.

66 TOUTEUNEAME

LqA VE^GEc4C^CE V'U^E LT'EJE

LE satrape avait fait mourir un chantre grec. L'aède refermait ses grands yeux bleus, avec Un long ressouvenir de la douce patrie. Il s'était étendu, la poitrine meurtrie. Et, dans ses cheveux blonds, endormi sur le sol, Le vil faucon avait tué le rossignol ! La lèvre, déjà froide, avait un clair sourire ; Auprès de lui gisait aussi la grande lyre... Le tyran l'aperçut, la prit avec dédain. Et de sa main grossière il la toucha. Soudain La corde habituée aux savantes caresses, A qui l'on confia des feux et des tendresses, La corde qui savait vibrer avec fierté Pour prolonger sans fin le mot de liberté, La corde, s'indignant de sa stupide audace. Eclata sous ses doigts et lui cingla la face.

qAVIEU WcATH!

SANS crainte, étant presque sans faute, Je me plonge dans l'Inconnu.

L'Inconnu pour moi, c'est un hôte :

Que l'hôte soit le bienvenu !

Pourtant, je vais jouer ma vie.

Mais las de l'effort incertain, Je quitte la règle suivie :

Je tends mes cartes au destin !

11 mène à son gré la campagne :

Je regarderai de très loin ;

Car je suis, qu'il perde ou qu'il gagne,

Mieux qu'un beau joueur, un témoin !

Perdre'la vie, un triste songe.

Qu'importe? A quoi bon y songer?

Demain n'arrive pas! Je plonge...

Peut-être bien sais-je nager.

Le danger m'amuse et m'enflamme...

Mon seul ennui, mon seul effroi, C'est d'être chargé d'une autre âme Qui s'est trop confiée à moi.

Qu'importe encor? Pour mieux nous plaire, La mort unira nos deux fronts.

Adieu wath ! Vogue la galère, Sans boussole et sans avirons!

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