‹ Toute une âme, vers anciens et nouveauxChapitre 5 sur 17 · ES 1HE · texte numérisé non relu

ES 1HE

kA Gaston Vallin.

RÈs candide, très pure et pourtant frémissante, Résignée à l'amour, acceptant la splendeur, On dirait un grand lys à l'enivrante odeur Que la mort avec un sourire nous présente.

Par sa faiblesse même, elle est toute-puissante. Sa cruauté respire une telle pudeur.

Elle exprime ses vœux avec tant de candeur Que le bourreau s'épuise à servir l'innocente.

Douce enfant! Ses regards, tendrement inhumains, Purifieraient l'horreur, le massacre et l'orgie; Sa lèvre qui sourit, rouge ou plutôt rougie.

Est une fleur du ciel éclose en nos chemins :

Et tous ceux qu'elle attire ont, grâce à sa magie.

Les pleurs aux yeux, l'amour au cœur, le sang aux mains.

yO TOUTEUNEAME

T{ÉVE\IE c4 Lc4 éMET{^

,A Georges Loiseau.

COUCHÉE au bord des flots, elle attend. Qu'attend-elle? Appuyant son menton au revers de sa main, De ses yeux grands ouverts, une Vierge immortelle Interroge le ciel, la mer et le chemin.

Est-ce un Dieu triomphant que ton esprit appelle? Est-ce un amour discret? Un glorieux hymen? Est-ce un pouvoir sublime? Est-ce une fleur nouvelle? Un amant pour ce soir? Un mari pour demain?

Est-ce un bonheur sans deuil ? Est-ce un plaisir sans trêve? Non, son désir est vague et confus, — elle rêve. Et livre au clair soleil son beau corps souple et nu.

En elle tout est grâce, espérance, harmonie, Ignorance surtout. C'est pourquoi l'inconnu Lui verse longuement sa douceur infinie.

TOUTE UNE AME Jl

LE TETIT éMOVÈLE

^U JEU T>E C^TiTES

kA Victor Trouvé.

IL faut quelques instants de repos au modèle Dont la pose a lassé le corps svelte et vibrant. Son Italie est loin plus que loin. Autour d'elle, L'atelier, plein de ciels d'un bleu profond, lui rend Un peu de son pays, doux à son cœur fidèle.

L'enfant a pris un jeu de cartes, l'a placé En bel ordre, suivant les règles éternelles. Et, le doigt sur un as où le sort est fixé. Elle attache, à genoux, ses ardentes prunelles Vers le vague avenir dont le voile a glissé.

Cartes aux teintes d'or, d'azur, de sang, de neige, Vous charmez les projets, les rêves, les espoirs : Us viennent tous, contraints par votre sortilège. Se poser sur vos as — vos as rouges ou noirs — Comme un vol de pinsons qui donne dans un piège 1

Vous enivrez l'esprit, vous flattez le regard,

Et vous êtes partout maîtresses, ô servantes

Du seul Dieu qu'on n'ait pas blasphémé : le hasard !

Vos caprices sont tels que vous semblez vivantes,

Ht par vous la magie est demeurée un art.

Aussi, les pauvres gens sans pain ou sans patrie, Les souffrants, les vaincus, les vieux, les ennuyés, Livrent à vos secrets leur triste rêverie, Et vous, dans leurs yeux creux, encor mal essuyés. Vous allumez soudain des éclairs de féerie.

Soyez bonnes ici! Répondez à l'enfant Que tous les maux du monde épargneront sa tête, Qu'on l'aimera, qu'un Dieu généreux la défend, Et qu'elle aura bientôt, chaque matin de fête. Un fracas de bijoux toujours plus triomphant.

LE TOÏVS VUC^E COUTE VIVE

MON cœur saigne toujours, sa blessure est brûlante, O ciel d'hiver, ciel plein de neige, ciel glacé. Daigne verser sur moi ta fraîcheur consolante ! La fleur du souvenir dans mon âme a poussé, Son parfum est mortel, mais la mort est trop lente. Sauve-moi du présent, guéris-moi du passé!

Que ma pensée, 6 ciel d'hiver, soit délivrée Des visions où tant de soleil resplendit, Que je ne sente plus le doux regard maudit Où s'abaisse parfois la paupière enivrée. Que je n'éprouve plus sur mon sein qui bondit La chaude pression d'une chair adorée.

Que je ne vive plus dans la chambre d'amour Où sans me dire un mot, un seul, la tant aimée M'a tendu ses beaux bras, toute droite et pâmée. Où, sa divine ardeur me gagnant à mon tour. Ma bouche en effleurant sa joue au pur contour A saisi brusquement sa bouche parfumée!

74 TOUTbUNEAME

Le mépris est un rude et superbe sauveur, Oui, cette passion aux épuisantes fièvres, Aux paresses d'enfant, aux projets de rêveur, A l'extase stérile, aux vers pâles et mièvres, Je la méprise. — Hélas! j'oublierai la saveur Des baisers acharnés qui me buvaient les lèvres.

J'aurai pris cet amour, j'aurai longtemps goûté

Ses larmes, ses aveux, son indigne beauté.

Sa douceur de printemps, son éclat de fournaise,

Voici la coupe vide et, vide, elle me pèse.

Brisons-la sur le sol sans deuil ni lâcheté,

Et que la neige tombe, et s'entasse, et m'apaise.

c4I^El{c4IT-0C^ VoAiMOU^?

kA KÂmcdêe Lemoine.

AiMERAiT-ON l'amour, hélas!

Si l'on savait sa loi suprême?

Aimé de ceux qu'on n'aime pas, Et point aimé de ceux qu'on aime.

Faut-il en chercher la raison?

Raison en pareille matière Ne paraît pas trop de saison...

Mais chercher, c'est la vie entière.

Cherchons donc! — L'esprit trop ardent.

Le cœur trop plein et trop sincère Rendent l'amoureux imprudent Quand la prudence est nécessaire.

L'amoureux semble à tout instant Fantasque, rêveur ou colère.

Il adore! Mais l'important N'est pas d'adorer, c'est de plaire.

76 TOUTEUNEAME

Un peu de dédain, de hauteur, Ferait certes bien mieux l'affaire :

On estime l'adorateur, C'est l'infidèle qu'on préfère.

J'entends! Vous voyez un moyen :

Il faut feindre l'indifférence.

Mais, hélas! quand on aime bien, Quelle honte et quelle souffrance!

L'amour, telle est sa majesté.

Est loyal, malgré lui peut-être, Et cet esprit de loyauté, Rompant l'intrigue, éclate en maître.

On commence en acteur profond Qui de l'auditoire se joue.

Puis bientôt le masque se fond.

Brûlé par le feu de la joue.

On est injuste, amer, brutal,

On tuerait la femme; — on la blesse.

Voilà le dénouement fatal

De tant de force et de faiblesse.

TOUTEUNEAME 77

VÈ7E\U^El VUO

.A Frani Foulon.

LA PREMIÈRE VOIX

Reviens; c'est le pays aimé, la vieille rue Et les vieilles maisons que tu connais par cœur, Et la route autrefois si souvent parcourue Avec quelque poème émouvant ou moqueur Dont tu retrouveras la saveur disparue.

l'autre voix

— Viens à moi, je suis l'Ignoré, La puissance toujours nouvelle.

Viens! tu te verras adoré Dans le monde que je révèle.

Par les villes, par les chemins, Nous chercherons à l'aventure Un chef-d'œuvre de la nature Encor vierge de pas humains.

78 TOUTEUNEAME

Voici des soleils grandioses

Et de larges étoiles d'or,

Des forêts immenses de roses,

Des palais beaux comme un trésor.

Des mots rares à ton oreille,

Quelque délicieux effroi...

Nous chercherons je ne sais quoi,

Et nous trouverons des merveilles.

LA PREMIÈRE VOIX

Ici, tous les pavés ont sonné sous tes pas.

Ici, ton souvenir peuple la solitude!

Viens revoir, cher absent, dans ta chambre d'étude,

Tes livres, seuls amis qui ne trahissent pas.

Reviens à moi : je suis la tranquille habitude.

Reviens : c'est la contrée où ton âme s'ouvrit A l'aurore du Beau, caressante et féconde. Ton enfance aux yeux clairs t'appelle et te sourit : Et tu réveilleras en marchant tout un monde Qui dormait loin de nous au fond de ton esprit.

l'autre voix

Oui, des merveilles, je t'assure.

Des chants non encore entendus, L'Art qui guérit toute blessure.

Et des vers d'Eschyle perdus.

TOUTEUNEAME 79

Marcher est bon, marchons sans trêve, Ne cueillant de tout que la fleur, Marchons plus vite que le rêve, Aussi vite que le malheur.

LA PREMIÈRE VOIX

Reviens! la paix t'attend et ses douceurs charmantes.

l'autre voix

Viens, je t'offrirai des tourmentes Et d'adorables jours mauvais.

la première voix Reviens à la sereine et régulière vie.

l'autre voix Viens à la fièvre inassouvie.

la première voix Tu vas à la mort...

Page 1