ION SCULPTEUR LORRAIN, MORT A 24 ANS
t^ Auguste liodin.
SCHIFF est mort. Il avait, ce pauvre enfant perdu, Les dons les plus heureux : la force et la finesse, Le travail généreux et l'espoir assidu, Et ce trésor sans prix, le seul vrai, la jeunesse.
A vingt-quatre ans! Il a quitté
La fleur de son premier été.
Le premier rayon de sa gloire,
Rayon divin, rayon naissant....
Et qui brillait si caressant
Sur ce beau front, — disparaissant
Tout à coup dans l'ombre si noire!
11 était né sculpteur : il s'était pris d'amour Pour la forme idéale, élégante et pensive; Habile à dégager une ligne expressive.
Il savait la musique exquise du contour.
II a choisi, dans sa vaillance, L'art robuste par excellence, Le plus pur, le plus radieux, L'art qui, pour instruire la foule Dont le flot trop distrait s'écoule, Fait sortir, immortels, du moule, Les héros, les vierges, les dieux.
Mais, étant le plus pur, c'est l'art le plus rebelle : Pour le musicien les sons de l'instrument. Les mots pour le poète, ont un éclat charmant; La couleur seule aux yeux du peintre est déjà belle.
Plus pauvre est la part du sculpteur.
Car, pareil au Dieu créateur,
11 doit tout tirer de la boue.
Il doit, au sombre et dur métal.
Au marbre pâle et glacial.
Inspirer le souffle vital,
La flamme sainte qui s'y joue!
Mais rien n'effrayait Schiff, le bon sculpteur lorrain. Son clair et franc regard, dans sa mâle assurance. Semblait dire au destin, en langage de France : « Je saurai te pétrir ainsi qu'un bloc d'airain. »
Le destin fut traître et fut lâche.
Il est mort sans finir sa tâche.
Brisé d'un regret étouffant :
Hélas! Il dort sur des jonchées
De fleurs, avant le temps penchées, D'espérances trop tôt tranchées. Dans son lit, dans son lit d'enfant.
Et j'aperçois, groupés près du lit mortuaire. Etonnés, en voyant le maître qui s'endort. Les chefs-d'œuvre qu'il eût fait sortir de la pierre, Et qui sont au néant replongés par sa mort.
Ils sont là, le doigt sur la bouche, Poète fier, vierge farouche, Epouse au sourire humble et doux; Autour de ce lit ils demeurent.
Ils contemplent le maître et pleurent.
Et ce sont ses enfants qui meurent Avant d'avoir vécu pour nous.
lOO TOUTEUNEAME
CHIEC^S VE \ELqAI
,A Camille Gâlé.
LES deux chiens de relai sont attachés sous bois. L'un, sur la terre humide, en rêvant s'abandonne, L'autre est debout, il guette, et soudain il frissonne : Il écoute, là-bas, quelques vagues abois.
C'est la chasse! la chasse aux furieuses voix! Les chevaux frémissants volent, le cor résonne, Et tout suit une pâle et vaillante amazone, Sur sa cravache d'or crispant ses jolis doigts,
La chasse court au loin ainsi qu'une rafale.
Dans les yeux des deux chiens a passé, triomphale,
La claire vision des hallalis nouveaux;
Ils ont cru voir déjà la bête déchirée.
Et le soir, dans la cour, sous les rouges flambeaux,
L'orgie aux mille dents de la chaude curée.
TOUTE UNE AME lOI
VOr\E VÉLICoArE "BEcAUTÊ
VOTRE délicate beauté, La connaissez-vous bien vous-même?
Mais moi, que son charme suprême A ravi, conquis, enchanté.
Je l'admire, moi qui vous aime.
L'amour est un mot bien banal,
J'en ai souvent usé fort mal;
Mais, sans lui, pouviez-vous comprendre
Que vous êtes mon idéal
Et mon espoir discret et tendre?
Je ne sais ce que l'avenir Me garde de joie ou de peine, Mais je sais qu'un pur souvenir Brille dans mon âme trop pleine, Et que rien ne le peut ternir.
Ma bien-aimée, est-il possible Que d'un seul serrement de main, Pour vous-même à peine sensible, Vous puissiez dans un cœur humain Verser tant de joie indicible?
LE ^%PUILLqA\V éMoATIV^oAL
^A Emile Galle.
LE brouillard matinal, laiteux, frais et si pur, Montre en se déchirant des coins mouillés d'azur. Toutes sortes d'appels sonnent dans l'étendue; La lune brille encor, mais à demi fondue, Aux feux d'un soleil clair et déjà triomphant. Chaque homme à son réveil se sent un cœur d'enfant, Sous le grand ciel trempé d'allégresse infinie. La nature elle-même est toute rajeunie; Les verts taillis ont plus de chansons que d'oiseaux : Sur les sources d'argent, sur les menus ruisseaux La brume en s'enfuyant jette un lambeau d'écharpe, Et la haute forêt vibre comme une harpe.
I04 TOUTEUNEAME
L'cA'B^'BTi^E T\OT F Ê C 0 U^V
QUEL inconnu s ouvre pour moi, Et dans quelle ombre m'enfoncé-je!
Est-ce le calme? Est-ce l'effroi?
Est-ce l'asile? Est-ce le piège?
O jeunesse pleine de foi, (La foi d'antan fond comme neige), Combien je me sens loin de toi, Dans cette angoisse qui m'assiège!
J'ai trop vu, trop lu, trop aimé; A tous les vents j'ai trop semé D'espérances vives et fortes.
La sève reste encore au fond :
Mais on voit l'arbre trop fécond Étouffé par ses feuilles mortes.
TOUTE UNE AME lOf
cA 7{^EC^c4C\^ LE SoAGE
QUAND on change souvent d'amours et de croyances. Qu'on promène partout son esprit enivré, Et qu'on donne son cœur à toutes, on a chances De trouver le bonheur, de rencontrer le vrai.
On trouve le bonheur, mais pour une seconde; Le ciel s'est entr'ouvert, mais pour se refermer; Et la nuit se refait, plus triste et plus profonde, Et le cœur se rendort, avide et las d'aimer.
Alors que de regrets, que de mélancolies! Le chemin qu'on se fraye est perfide et glissant; Le chercheur d'inconnu se perd dans la folie, Et le chercheur d'amour dans la boue et le sang.
Comme on envie enfin la paix douce et fertile De celui qui, sans peur, et dès le premier jour. Reposa son esprit dans une foi tranquille Et déposa son cœur dans un tranquille amour!
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TOUTE mOU^ EC^FoAC^CE
^ Henri %oltê.
UNE très fraîche rivière Bouillonnait contre la pierre Du collège, où ma raison Ardemment devait éclore.
Un grand drapeau tricolore Parait la vieille maison.
Mon cœur, que Rome et la Grèce Emplissaient de douce ivresse, Mon cœur, chaque jour, fêtait Une exquise découverte...
Entre la rivière verte Et le drapeau qui flottait.
L'eau vive et souple, imprégnée
De saines odeurs, baignée
De rayons, me rappelait
Les forêts et la prairie,
Et c'était de la patrie
Que le drapeau me parlait.
Quand le soir tombait, à l'heure Où le ciel que l'ombre effleure Lui fait accueil en ouvrant Ses mille écrins sur le monde, L'eau me semblait plus pronfonde Et le grand drapeau plus grand.
L'eau, dont la fraîcheur pénètre.
M'endormait à ma fenêtre Avec son bruit de troupeau.
Oh ! les beaux rêves de gloire Que j'ai faits dans la nuit noire, Aux claquements du drapeau!
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QJJ^lIS QA\riFEX!
kA Charles KeUer.
ON sait quel délicat, quel rêveur fut Néron, On sait quel grand artiste avait en lui le monde, Et que, dès qu'il tomba d'une chute profonde, La renommée en deuil abaissa son clairon.
iMagnifique inventeur d'atrocités obscènes, Ingénieux bourreau raffinant sur l'horreur. Qui ne l'admirerait, ce prodigue empereur Éclairant ses jardins par des torches humaines,
Ce poète savant, langoureux et cruel, Qui marchait, combinant d'effroyables orgies. Sur la cendre fumante ou les dalles rougies, Le mouchoir à la bouche et les regards au ciel!
Adoré pour sa gloire et pour sa voix céleste, Accablé de lauriers et pliant sous leur faix, 11 parcourut la gamme entière des forfaits. Avant le parricide essayant de l'inceste.
Et le vil genre humain regardait en tremblant S'agiter plein de rage, et d'orgueil, et d'envie, Le monstre impérial, la bête inassouvie Dont Tunivers entier était Tantrc sanglant.
Tc4IC^ VU SOLVqAI
kA Jules Gossere{
PAIN du soldat qu'on place au four, Nourriture saine et rustique, Nous te suivons avec amour.
Mets sobre et pur, régal antique, Pain du soldat qu'on place au four.
Pain du soldat, fais à nos veines Un sang rouge, vive liqueur.
Qui rejette les frayeurs vaines Et qui réchauffe notre cœur!
Pain du soldat, fais à nos veines
Un sang de pourpre, un sang vermeil.
Dont la plus joyeuse espérance Soit de couler au clair soleil Pour reteindre un drapeau de France.
Fais-nous vite ce sang vermeil!
Au corps vigoureux, âme fière; A l'âme fière, prompt essor!
Pain que l'on place au four, j'espère Que tu seras tout frais encor, Quand nous passerons la frontière.
Ml
c4 VoAéME CHOISIE
LE soir tombe, le soir charmant, tiède et voilé, Je pense à vous, chère âme, âme vraiment choisie! A vous toute musique et toute poésie : Je pense à votre cœur malgré vous si troublé.
Le soir tombe, le soir voilé, charmant et tiède. Je pense aux soirs pareils rendus délicieux Par vos yeux si profonds où se plongent mes yeux, Par votre esprit si fin que mon esprit possède.
Le soir tombe, le soir voilé, tiède et charmant.
Je pense à notre amour où tout n'est que sourire,
Et je veux... Que veut-il de moi? semblez-vous dire.
— Ce que je veux de vous, c'est vous, tout simplement.