Deuxième partie
Lc4 VÊC^aUS VE éMILO
tA Leçon te de Lisle.
UN paysan, d'un coup de sa bêche, exhuma Ce marbre qui, depuis trois mille ans, sous la terre, Dormait le lourd sommeil de l'ombre et du mystère. L'antique Poésie alors se ranima, Laissant comme un manteau tomber son deuil austère, Reconnut la Beauté, lui sourit et l'aima.
Car c'était la Vénus! — Sa chevelure ondule Sur son front rayonnant de douce majesté. Et ce front rayonnant s'abaisse avec bonté I Au lieu de sang, c'est l'âme en elle qui circule : Ses yeux, ses yeux profonds versent une clarté Donr l-i çnlendeur est douce autant qu'un crépuscule.
Il8 TOUTEUNEAME
Trop divine pour nous et même pour un Dieul... Sa hanche, en s'inclinant, fait que la draperie Glisse jusqu'au genou qui la retient un peu. Toujours plus invincible et toujours plus chérie, Sa nudité paraît, toute blanche et fleurie, Et peut servir de moule aux coupes du saint lieu!
Qu'es-tu donc, ô Vénus sublime, Reine, maîtresse, fille ou sœur?
D'un côté ton profil exprime Une inexprimable douceur.
De l'autre, ton œil et ta bouche Trahissent, presque à ton insu, Je ne sais quel dédain farouche Par où notre espoir est déçu.
Pourtant tu restes, ô Déesse, L'image et l'éternel honneur De la vertu, de la jeunesse.
De la victoire et du bonheur.
Ce n'est pas la Vénus à qui l'indigne ivresse Immolait des oiseaux lascifs :
C'est l'immuable, c'est la sûre enchanteresse, C'est la Vénus aux yeux pensifs.
Ce n'est pas la Vénus coquette et dépravée Que le pauvre Vulcain surprit :
C'est la sainte Vénus que les sens ont rêvée, Mais que seul possède l'esprit.
Ce n'est pas la Vénus dont le léger caprice S'allumait au plus vil flambeau :
C'est la chair idéale et pourtant créatrice, simple et chaste comme le Beau.
Le sculpteur, sous les lauriers-roses, Aux temps jadis a contemplé Mille beaux corps aux belles poses, Dont son souvenir s'est comblé.
Mais ces beautés, toutes liées A quelque vulgaire détail, Il les a d'un coup oubliées Quand il attaqua son travail.
Et toi. Vision élancée Dans l'Infini, vers l'Absolu, Tu n'es qu'une pure pensée Où le génie humain s'est plu
Tu n'es que la Beauté complète, L'Amour toujours sain et joyeux :
En tout ton corps, pas de squelette.
Et pas de larmes dans tes yeux.
Le marbre, où ton auguste image S'offre à notre monde réel.
Semble extrait du plus blanc nuage Détaché du plus haut du ciel.
De quel nom l'appeler, l'émotion puissante Qu'on ressent dès le seuil du palais enchanté, Où tu te dresses, fière et presque menaçante A force de beauté?
C'est l'adoration d'abord, car, si l'on t'aime. On t'aime de très bas, on t'aime à deux genoux; Puis vient la piété, puis le bienfait suprême, La paix, qui bientôt coule en nous.
Adieu le mal du siècle et la confuse angoisse, Qui donne à nos trente ans des ennuis de vieillard! Notre cœur douloureux que tout opprime et froisse, Tu l'épures d'un seul regard.
Ce que l'on projetait de grand devient possible. Un secours triomphal semble nous caresser! C'est ton œuvre, ô Vénus! c'est ton bras invisible Qui daigne nous pousser.
L'Amour que nul ne doit proscrire, La Foi que nul ne doit nier, En sa beauté vont nous sourire Et faire au monde qui l'admire L'âme d'un monde printanier.
Elle est la jeune aurore en fête, Elle est la chaste volupté...
Aussi tout ce que je souhaite, Quand la mort touchera ma tête, C'est d'être à ses pieds transporté.
Alors, l'âme absorbée en elle, Rempli de sa sérénité, Les yeux sur sa blanche prunelle, Épousant sa grâce éternelle.
J'entrerai dans l'éternité!
7<^/£^ QJ^'E SES VEUX
SON élégance est-elle exquise? La guipure Est-elle de bon goût qui borde son chapeau? Ne peut-on disputer sur le grain de sa peau? Son esprit est-il bien d'une essence très pure?
Qu*importe? Je ne veux rien voir que ses yeux gris, Ses yeux larges et clairs, ses beaux yeux de Lorraine, Et qui restent sur moi, doux, pensifs, attendris. Dans leur mélancolie indécise et sereine.
CcACM0TIE1{^ VE L01{\cAIC^E
lA Edmond Hinielin.
A la force des avirons, Tous les dimanches nous irons — La semaine a plus d'un dimanche — Manger dans quelque cabaret Un déjeuner, plus ou moins prêt.
Dont la nappe est plus ou moins blanche.
Sur chaque flot un clair rayon
Se pose comme un papillon,
Et le flot rapide ruisselle,
Et vers le ciel d'un bleu vibrant
S'élève, déjà transparent,
Le fin brouillard de la Moselle.
Nous irons voir, de nos bateaux.
Fuir les prés, les bois, les coteaux.
Nous mettrons la rive au pillage.
Et, fidèlement, la gaîtc, Flamme de jeunesse et d'été, Suivra notre léger sillage.
Compagnons joyeux aux bras forts, Nous enlèverons sans remords De braves filles peu sévères; Et l'on ne boira pas en vain, Car c'est l'ivresse, et non le vin, Que l'on boira dans les grands verres.
Pour ces déjeuners impromptus.
Nous devons avoir deux vertus :
La faim et l'amitié très franches.
Le seul régal dont on soit sûr Est le large pain, le pain dur Qu'on coupe gravement par tranches.
Et nous reviendrons en luttant, Et nous lutterons en chantant; Car pour nos âmes toutes prêtes Les fêtes seront des combats Jusqu'au jour — ne viendra-t-il pas? - Où les combats seront nos fêtes.
126 TOUTEUNEAME
L'ÊTlTcATHE TOU\ TOUS
A Madame Edmond Adavi.
IL naquit! il vécut. Sa mère le chérit. Il connut des jours noirs et quelques nuits de joie, Puis, quand il eut vingt ans, une femme le prit. Et l'aima comme un Dieu qui serait une proie.
11 trouva par moments, sous les baisers du vin. Des rêves et des chants qu'il prétendit sans nombre. Il fut triste et gai, bon et méchant, humble et vain. L'hiver lui fit aimer le soleil, — l'été, l'ombre.
Comme il n'était pas laid, il crut qu'il était beau ; Il eut quelques amis aux matins d'opulence, Puis, un soir, sur son nom se fit un grand silence, Et voilà maintenant qu'il est dans ce tombeau.
Ne me demandez pas de quel nom il se nomme; Un nom, c'est un regret; un remords, un souci : C'est la marque que met l'infortune sur l'homme. Un titre, une arme, un masque. On n'est personne ici.
Ce qu'il fit sur la terre? A quoi bon vous le dire, Puisque ici vous voyez, loin des tristes efforts, Son œuvre la plus belle à qui tout doit sourire : Les fleurs, les belles fleurs qu'il fait avec son corps?
cA LcA C^OEL
A la Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent.
Villon.
A Philippe Gille.
LORSQUE les loups vivent de vent, Les poètes qui vont rêvant ' Vivent de chimère et de neige, Et la mort vient les couronner De ses pâles fleurs. Ah ! que n'ai-je Tout l'or du monde à leur donner.
Pourtant, ces loups que la faim presse, Si l'un d'eux tombe de détresse, On nous dit qu'ils ne viennent pas Au corps amaigri de leur frère Se tailler un dernier repas Dans une fête funéraire.
Mais toi, poète, quand tu meurs, Quand, parmi les vaines rumeurs.
Tu t'en vas, regrettant la vie
Sans pourtant daigner la pleurer!
La mort, notre hôtesse, convie Les hommes à te dévorer.
Tous veulent leur part de ton âme!
Des mains d'ami, d'enfant, de femme, Fouillent à l'envi dans ton flanc.
On prend ton cœur, on le pressure.
Pour voir s'il reste encor du sang, Après ta sublime blessure.
La curée au lieu de tombeau!
Ton être, lambeau par lambeau.
Passe à l'avidité future...
Et c'est là ce que tu voulus :
Être une éternelle pâture.
Du jour où tu ne seras plus!
no TOUTE UNE AME
L'ÉrE\U^ELLE VEUVE
<A D>(aurice 'Barres.
LE retour, ce doux mot devrait être si gai, Et son accent au cœur est si mélancolique! Que retrouveras-tu, voyageur fatigué, Sous ton toit, sous ton ciel et dans ta république?
Le retour! Tes souhaits l'appelaient-ils assez! Le voici, le retour. Et toi, tout près du terme. Tes pas sont ralentis, tes regards sont baissés. Courage donc, heureux voyageur, sois plus ferme!
Que crains-tu, voyageur? as-tu si peu de foi? Ceux vers qui tu reviens ont l'âme sûre et franche. Et tu doutes pourtant : oui, tu doutes de toi... Les chemins sont poudreux, ta chevelure est blanche !
Hélas! n'accusons pas la poudre des chemins, Ni la neige des fleurs que frôlent les colombes; Car ce qui restera, durable, sous tes mains, C'est la neige des ans, c'est la poudre des tombes.
Tu songes tout à coup au hardi compagnon
Qui partait d'où tu viens, riant au paysage,
Riant au but lointain. Il avait bien ton nom,
Ton sang, ton cœur. Mais toi, tu n'as plus son visage.
Ah! si tu rencontrais, par miracle, un moment.
Ce jeune homme au teint pur, plein de force et de vie.
Tu le regarderais, le fantôme charmant,
Avec un triste orgueil qui serait de l'envie.
Et lui, s'il te voyait marcher un peu courbé, Devant tes longs cheveux trop rares vers les tempes, Devant ton froid sourire et ton air absorbé, Devant ton front jauni par la clarté des lampes.
Et tes grands yeux, tes yeux pensifs, tes yeux lassés. Et ta main où frémit une fièvre sans charmes. Et ta bouche aux plis durs, dont les coins abaissés Semblent garder un goût d'ironie et de larmes.
Il se dirait, saisi d'une vague amitié : « Cet homme a dû souffrir pour vieillir de la sorte. Mon Dieu! préservez-nous!... » Compagnon, par pitié. Épargne ce passant : c'est ta jeunesse morte.
Chaque heure, chaque instant est un gouffre sans fond. On ne se baigne pas deux fois au même fleuve, Car le fleuve s'écoule et les corps se défont : L'âme nous reste seule, éternellement veuve.
LES mcAUVcAIS TOÈTES
SOYONS indulgents aux mauvais poètes, Ne les frappons pas d'un mépris moqueur, Car leurs pauvres voix, pour nos cœurs muettes, Sonnaient doucement peut-être à leur cœur.
Car ces visions, ces rêves splendides, Qu'ils n'ont jamais pu suggérer en nous. En eux ont vécu, brûlants et candides.
Tristes et joyeux, féroces et doux.
Sous leurs doigts sans art la forme est rebelle, Leur vers est boiteux et reste en chemin. Mais leur muse était peut-être trop belle, Et trop de beauté fait trembler la main;
Trop d'éclat divin trouble et paralyse!
Plaignons le martyr obscur et mortel, Qui voulait prier, et qui, dans l'église. Voyait devant lui reculer l'autel.
TOUTEUNEAMc l^^
D'ailleurs, en un temps plein d'indifférence, De doute, d'ennui, de stérilité, Quel qu'en soit l'effet, la persévérance A déjà sa grâce et sa majesté.
Toujours attirés par la page blanche, Ils auraient voulu rendre avec des vers L'amour sur le front, l'oiseau sur la branche. Ou la neige en fleurs des premiers hivers.
Toujours attirés par la page blanche.
Ils lui confiaient leurs deuils, leurs espoirs.
L'âme qui s'emplit, l'esprit qui s'épanche.
Hélas! C'est beaucoup pour quelques traits noirs.
Puis ils ont porté la page moins blanche Chez un éditeur sceptique et lassé; Puis, ils ont reçu l'amère avalanche Du refus poli, du conseil glacé;
Puis tous leurs amis ont dit : « Prenez garde : Le public est dur, aveugle, entêté.
Au siècle de fer, fou qui se hasarde.
Les vers ne sont pas d'actualité. »
Mais quoi! ces songeurs, tout à leur chimère. N'ont pas entendu le monde méchant.
Ils avaient au coeur un amour de mère Pour leur livre absurde, informe et touchant.
Ainsi, dans la fable, un pauvre astrologue, Les yeux sur le ciel éclatant des nuits, Aux rires du sot, aux abois du dogue.
Les yeux sur le ciel, tombe dans un puits.
Pour l'amour du ciel et de ses étoiles,
Excusons leur rêve et tous ses défauts.
L'orgueil dont ils sont empreints jusqu'aux moelles,
Et leur voix terrible et leurs gestes fauxl
Pardonnons à ceux que le goût exile :
Ce sont des vaincus, ce sont des blessés. Et considérons qu'il est bien facile De ne pas les lire, et que c'est assez.
T0U1{^ rOD^ FILS
ON te donne un enfant : il faut en faire un homme. Qu'il soit digne de nous, digne des temps nouveaux ! Tout ton cœur est à lui : n'en sois point économe. Fais-lui noble et brillant ton nom dont il se nomme, Il t'aimera bien mieux sachant ce que tu vaux, * Et, dès qu'il pensera, place sur lui la somme De nos espoirs, de nos projets, de nos travaux.
Le foyer est fragile, et le feu vague et blême. Sans briser le foyer, comment nourrir ce feu ? Instruire son enfant! Terrible et cher problème! Mais quoi ! rien d'impossible à l'amour dont on l'aime. Que son chemin soit doux, son air pur, son ciel bleu : Un sage demandait qu'on élargît Dieu même, Elargissons l'enfant, puisqu'il est plein de Dieu!
Et surtout qu'il soit gai; que jamais la tristesse Ne jette à ce front blanc son lourd voile de mort. La gaîté, c'est la saine et gracieuse hôtesse Qui rend la volonté vaillante pour l'efFort. J'ai foi dans sa puissance et sa délicatesse, Et je crois que toujours le Rire, Son Altesse Le Rire, a fait l'enfant plus honnête et plus fort.
Le bonheur purifie et bénit ce qu'il touche; Mais, dès qu'il vient sur l'être exquis s'appesantir, Le chagrin le rend humble, incertain et farouche... (Oh ! le pauvre regard qui se fait terne et louche !) — Qu'il ignore le deuil comme le repentir: Car les larmes d'enfant, en coulant sur sa bouche, La font pâlir d'abord, puis trembler, et mentir!
LE SECT{ET VE Loi JOIE
JADIS les Dieux avaient la force et le génie, Plus puissants et plus beaux que l'homme. Un marbre blanc Faisait goûter à tous la visible harmonie De leur corps gracieux saisi dans son élan.
Et les Dieux présidaient aux combats comme aux fêtes, Ils inspiraient l'amour tranquille et vigoureux; Et les races étaient vaillantes et parfaites Car la femme tenait ses yeux fixés sur eux.
Notre Dieu, maintenant, n'est un Dieu que pour l'âme, C'est un martyr sanglant sur la croix étendu. On le suspend au cou comme au cœur de la femme : Le secret de la joie auguste s'est perdu.
140 TOUTEUNEAME
LE mQAT{jr%E VE Sc4IC^T SÉ'BoASriE^
,A Stanislas de Gtiaita.
MUET, abaissant la paupière, Le Martyr au corps jeune et beau Est assis, nu, sur une pierre Qui recouvre quelque tombeau.
Deux fidèles (ce sont des femmes, Puisqu'il s'agit d'un dévouement!).
Fronts voilés, cœurs fiers, douces âmes. Ont sauvé le héros charmant.
Pendant que chacune le veille.
Les flèches dont il est criblé Retombent à terre! ô merveille!
Et le sang pur n'a pas coulé.
Et le corps est toujours sublime.
Éblouissant comme un esprit :
Dieu veut conserver la victime Digne d'un ciel où tout sourit.
Et c'est là ce qui nous attire, Ce qui nous convertit d'abord Cette grâce dans le martyre, Cette élégance dans la mort.
c4 Lc4 F\OC^riÈ\E
\A ui. Gabriel.
C'est l'endroit. Adieu, fils. Il faut quitter le père C'est l'endroit maudit du chemin.
La France a reculé jusqu'ici. Cette terre Ne lui reviendra que demain.
Va, fils. Porte avec soin à nos frères de France
Notre espoir et notre souci.
Et si jamais, là-bas, tu sens l'indifférence,
Dis-leur qu'on se souvient, ici.
Le pays où tu vas est si rempli de charmes.
Si pénétré d'un juste orgueil.
Et son cœur tout de feu sèche si tôt ses larmes,
Qu'il ne peut garder un long deuil.
Sublime Nation d'immortelle jeunesse,
Mère de ce qui ne meurt pas.
Des Arts, elle ne peut s'avancer sans que naisse
Une fleur du Beau dans son pas!
TOUTEUNEAME I43
Mais le parfum des fleurs endort aussi les races.
Réveille la France, mon fils!
Aux soldats d'autrefois montre à genoux nos traces,
Rappelle aux nôtres leurs défis.
11 faut que, retrouvant leur hardiesse antique, Ces soldats du droit souverain
Donnent l'assaut, au nom de leur Temple artistique, A la caserne d'outre-Rhin.
Va! quitte notre exil. Passe cette frontière.
Bon courage! Tu rentreras A l'heure triomphale où la Patrie entière
Nous aura repris dans ses bras.
La paix retentira dans le canon qui gronde.
Et la France, enfin de retour, Sera, pour l'avenir, la maîtresse du monde.
Maîtresse par l'Art et l'Amour.
144 TOUTEUNEAME
LcA mE\ S'c4Vc4C^CE
DANS la limpide matinée, Sous le ciel au reflet changeant, La mer s'avance, couronnée De légères franges d'argent.
Sur le sable blanc de la plage, Elle s'avance par degrés, Puis, aux premiers murs du village.
Elle endort ses flots azurés.
Et tout est si tranquille en elle.
Si régulier dans sa beauté, Si plein de splendeur éternelle Et de noble sérénité.
Que j'ose presque, ô mon amie, A la mer au vaste contour, A la douce mer endormie, J'ose comparer notre amour.
Comme la mer, c'est un abîme, Mais c'est un abîme vermeil, Et qui, dans sa pourpre sublime, Reçoit dignement le soleil.
Comme la mer porte un navire, 11 peut porter un lourd dessein, Et comme elle, il saurait sourire Avec un orage en son sein.
Tous les deux renversent l'obstacle Qu'on s'épuise à leur opposer :
Tous les deux enfin, par miracle.
Nous rajeunissent d'un baiser.
Mais l'amour où je m'accoutume Est plus divin qu'elle, et vaut plus.
Car il n'a pas son amertume.
Et n'aura jamais son reflux.
146 TOUTEUNEAME
U^E Fc4 CREUSE
lA Eugène Feycn.
CONTRE un arbre appuyée, une faneuse lasse Rêve et laisse tomber le râteau de sa main; L'arbre vert a tenté son bras nu qui l'enlace, Elle a quitté sa tâche : il fera jour demain.
Elle s'appuie au tronc rugueux avec mollesse; L'herbe à ses pieds s'égaie en riantes couleurs. Mais elle ne sent pas l'écorce qui la blesse, Pas plus qu'à ses pieds nus elle ne voit les fleurs.
Sur son corps jeune et frais, mais rompu par l'ouvrage, La chemise est très chaste et très fermée au cou : Tout ce corps s'abandonne à l'appui qui l'ombrage, Et le regard rêveur se perd on ne sait où.
Qui peut dire où se perd ce regard? où se plonge Cet esprit féminin, candide et patient?
La nature envahit l'âme simple qui songe, Pour faire de son rêve un monde inconscient.
TOUTEUNEAME I47
LES Lc4Vc4C^VIÈT{ES VE LoA HOULE
LES lavandières de la Houle Manœuvrent gaîment le battoir.
Au lointain, des barques en foule Passent dans l'air brillant du soir.
Les lavandières de la Houle Debout, le front et les bras nus, Tordent le linge blanc, d'où coule Un flot de diamants menus.
Les lavandières de la Houle Ont les yeux noirs, le teint bruni ; Devant elles, la mer déroule Ses sourires à l'infini.
148 TOUTEUNEAME
LE CHE\ cA'BSEC^T
^ Jules Nathan.
TA douleur? Faut-il croire à ta douleur, poète? faut-il croire à tes pleurs, ô grand comédien? L'émotion d'abord fut sincère et complète, Puis l'art s'en est mêlé, l'art qui n'épargne rien.
Le deuil, dès qu'on l'admire, est déjà plein de charmes! De même la coquette, aux jours de chagrin noir. Se regarde pleurer, dit : « Oh ! les belles larmes! » Se redresse, et sourit, consolée, au miroir.
Et quant à tes amours, rien de vrai n'y palpite : Amours de tête et non de cœur, feu décevant, Feu de paille qui brille, étincelle et crépite. Puis laisse le foyer sombre et froid comme avant.
Tu te dis sur la croix, mais c'est pour qu'on t'adore! Quel fléau sur ton front s'est donc appesanti? Poète, ton martyre est une métaphore, Ta blessure est du fard, tes sanglots ont menti.
TOUTEUNEAME I49
Artifice fatal, mensonge nécessaire!
Veut-on que tes beaux vers te coûtent la raison? El si tu souffrais trop, il faudrait bien te taire : Plaie au cœur, a-t-on dit, silence à la maison.
C'est pourquoi, sous ta grâce auguste de victime, Sous tes amours que berce un espoir gémissant, Sous tes deuils, sous ta plainte adorable et sublime, Tu restes un candide, un doux, un cher absent.
IfO TOUTE UNE AME
VE oAmO'RE
SI l'amour est encor possible (Plus d'une fois j'en ai douté), C'est bien pour cette chair sensible, Pour ces yeux d'un bleu velouté,
Pour cette chevelure épaisse Qui de l'épaule au pur dessin Se déroule à flots, et caresse L'adorable contour du sein,
Pour ces belles lèvres pensives Qui, sous les baisers trop ardents, Livrent le corail des gencives Et la neige intacte des dents.
3!St^