CONCLUSION
En terminant son sermon sur la montagne, Notre Seigneur Jésus-Christ déclare que celui qui élève un édifice spirituel sur la parole divine révélée , est un homme sage qui bâtit sur le roc; tandis que celui qui ne le fait pas, est un homme insensé qui bâtit sur le sable. Un tel édifice ne peut avoir aucune solidité : et le premier choc de la pluie, des torrents et de la tempête, le renverse, et en fait une grande ruine. (ÎYIatth. VII, 2,4*) La foi de chaque homme est cet édifice spirituel. Fondée sur l’enseignement de l’Église catholique , enseignement qui est. la parole divine révélée, cette foi est l’édifice solide bâti par l’homme sage et qui ne peut crouler. Fondée sur toute autre doctrine, sur celle par exemple, que nous venons d’examiner, la foi est l’édifice fragile bâti par un homme insensé , que le moindre choc renverse.
Jusqu’à présent nous nous sommes attachés à disperser toutes les parties de cette frêle construction. Maintenant il nous reste à examiner le fondement sur lequel elle est élevée, et à le comparer au fondement de la foi catholique. Pour atteindre ce but , notre marche sera la même que celle que nous avons suivie précé-
demment: nous considérerons d’abord renseignement catholique; et puis, à l’aide de sa lumière, nous jugerons la doctrine opposée.
Parmi toutes les autres questions, celle-ci l’emporte en gravité: car, dans chaque construction , le fondement est la partie la plus essentielle de l’édifice.
Nous devrions commencer par poser cette question : Quel est le fondement delà foi en général?
Mais avant il faut nous entendre sur une autre, à savoir : Qu’est-ce que la foi?
A cette question préliminaire, nous croyons que tout le monde s’accorde à répondre : que la foi estT assentiment de la raison donné à la vérité . Cette définition sera d’autant plus facilement acceptée par tous, quelle ne distingue pas le naturel du surnaturel; et qu’ainsi elle embrasse dans sa généralité toute sorte de foi. Elle doit par cette raison être acceptée par ceux-là même qui , comme Towianski , n’admettent pas la distinction de ces deux ordres de choses, et confondent le surnaturel avec le naturel. Or cette solution de la seconde question nous donnera celle de la première: et il est clair que si la foi est l’assentiment de la raison donné à la vérité , le fondement de la foi ne peut être autre que la vérité elle-même (1).
Maintenant la vérité , où se trouve-t-elle?
Ici encore, tout le monde s’accordera sur la ré-
(i) Nous rema?*querons ici que relativement au fondement de la foi, on doit distinguer deux choses: l’objet de la foi qui est un vrai quelconque, ou l’ensemble de tous les vrais , et la vérité elle-même , qui donne aux vrais leur qualité et fait qu’ils sont vrais. En parlant ici du fondement de
ponse : La vérité ne peut se trouver qu’en Dieu , ou plutôt Dieu lui-même est la vérité.
Il faut donc que Dieu soit connu de l’homme comme vérité, pour que l’homme ait un fondement à sa foi.
Aussi ce fondement est-il admis par toutes les doctrines naturelles ou surnaturelles; elles posent toutes la connaissance de Dieu en tant que vérité pour fondement de la foi.
ISous allons maintenant passer à la question principale, à savoir: Par quel moyen l’homme parvient-il à la connaissance de Dieu en tant que vérité? ou en d’autres termes: Par quel moyen la foi humaine parvient-elle à la possession de son fondement divin? C’est cette question qu’il est important de résoudre, et que nous posons ici comme la principale. Car que servirait à l’homme de savoir que la vérité se trouve en Dieu , et que c’est elle qui est le fondement de sa foi, s’il ne savait pas le moyen de parvenir à sa possession?
Or, pour bien résoudre cette question , il faut la partager en deux. Et il nous faudra considérer, premièrement , où se trouve ce fondement divin de la loi, cette vérité divine objet de notre assentiment : est-elle en nous ou hors de nous? Et en second lieu, dans le cas qu’elle se trouve hors de nous, il nous faudra examiner quel est précisément le moyen par lequel elle se communique à l’homme?
la foi , nous le prenons dans un sens composé : nous entendons l’ensemble de tous les vrais, et en même temps la vérité qui leur communique leur qualité; et dans cette acception , nous l’appelons du nom générique de vérité.
Ici la divergence s’établit d’une manière absolue, l’enseignement catholique affirme que ce fondement est en dehors de l’homme, et qu’il lui doit être donné, révélé; toute doctrine humaine prétend qu’il est dans l’homme, dans son intérieur , et qu'il faut que l'homme le cherche, l’invente , et se le révèle à lui-même.
Il nous semble que la simple énonciation de ces deux réponses montre suffisamment laquelle des deux est la vraie.
Cependant il faut développer l’une et l’autre, pour démontrer le vrai et le faux dans toutes leurs parties et conséquences.
Ainsi, en affirmant que la vérité, fondement de notre foi, nous doit être donnée, l’enseignement catholique établit par là que ce fondement, cette vérité est quelque chose d’extérieur à nous, d’objectif, comme on dit, et qui dans son objectivité est complet et parfaitement défini. Cette existence extérieure à l’homme, cette objectivité du fondement de la foi donnée par Dieu consiste dans un ensemble de manifestations divines qu’on appelle la Révélation , et qui 11’est autre chose que Dieu lui-même , en tant qu’il se manifeste aux hommes comme vérité.
L’homme placé en face de cette révélation n’a rien à
y mettre de lui-même, à y changer, à y ajouter, ou à en retrancher , par la raison toute simple que l’existence de la révélation ne dépend pas de lui. Il n’a qu’à l’accepter, ou qu’à la rejeter.
S'il l’accepte, la révélation, sans cesser d’être extérieure, devient alors intérieure, d’objective elle devient
subjective, parce que l’homme se l’approprie. Cette appropriation n’a rien de contraire à la saine raison: car la révélation n’est autre chose que Dieu-vérité, en tant qu’il se manifeste aux hommes; c’est- à-dire en tant qu’il se fait communicable, compréhensible et saisis— sable par leurs facultés.
L’homme, mis par la foi en possession de la vérité révélée, et la foi ayant la vérité pour fondement, la foi devient elle-même pour l’intelligence un point d’appui sur lequel celle-ci opère son travail. Mais dans toutes les opérations de ce travail , l’intelligence prend un soin extrême d’accorder tout ce qu’elle fait avec le fondement sur lequel elle agit, bien persuadée que ce fondement est immuable et qu’il ne peut être rétréci, ni élargi, ni déplacé.
Si l’homme n’accepte pas la révélation , il se place dans la seconde catégorie, et il affirme que la vérité, fondement de la foi, n’est pas donnée à l’homme, mais quelle se trouve en lui.
Dans ce cas, la vérité n’a aucune existence extérieure à l’homme, elle n’a pas un caractère exclusivement objectif, elle n’est qu’intérieure et subjective. Ce qui la constitue , ce n’est pas l’ensemble des manifestations divines appelé la révélation, et qui a son existence pleine et entière en dehors de la raison. Non: c’est au contraire la raison elle-même, la pensée, avec son contenu, qui est la vérité; de sorte que dans ce système, le fondement de la foi n’est autre choseque la raison elle-même, la pensée avec son contenu, supposée comme vérité et offerte à l’appréciation de l’intelligence.
L’homme ayant admis la raison et son contenu comme fondement de sa foi, son intelligence accepte aussi ce fondement , sur lequel elle bâtit des théories , des systèmes , des édifices : c’est sur ce fond que dans toute doctrine hmaine Fintelligence travaille, comme elle opère sur le fond de la révélation lorsque l’homme reste fidèle à l’enseignement catholique. Dans les deux cas, l’intelligence agit incessamment; avec cette différence pourtant, que dans le premier cas elle manie et remanie sans cesse la frôle base quelle a trouvée en soi, qu’elle a posée elle-même, et qui n’a d’autre autorité, d’autre consistance que celle qu’elle lui a donnée ; et dans l’autre cas l’intelligence n’ose pas toucher au fondement révélé donné d’en haut, sur lequel elle établit son travail.
De la comparaison de ces deux ordres de faits, il apparaît avec évidence, ce que nous avons commencé par affirmer , que dans la doctrine catholique le fondement de la foi, c’est-à-dire la vérité, c’est-à-dire Dieu , est entièrement extérieur à l’homme, ou objectif; tandis que dans toute autre doctrine le fondement de la foi, la vérité, Dieu , n’est qu’intérieur et subjectif. Elles s’efforcent en vain, ces doctrines, d’établir une sorte d’objectivité dans la subjectivité même ; et cela en considérant la raison et son contenu comme objective;1 et en l’opposant à l’intelligence , à laquelle ils prêtent un caractère subjectif. La tentative de ces doctrines, disonsnous, est absolument vaine: car il faut que la vérité, que Dieu aient une vraie objectivité à l’égard et en dehors de l’homme, et non pas seulement à l’égard et en
dehors de son intelligence, qui n’est qu’une portion de l’homme. Or la raison et son contenu peuvent bien être considérés comme ayant une sorte d’objectivité à l’égard de l’intelligence , mais elles ne l’ont réellement pas à l’égard de l’homme lui-même. Le motif en est bien simple: la raison avec son contenu se trouve dans l’homme tout aussi bien que l’intelligence , et forme avec elle l’unité de l’esprit humain. La raison ne peut donc prendre à l’égard de l’homme un caractère extérieur, et avoir en dehors de lui une véritable objectivité. Il est donc impossible de créer une vraie objectivité au milieu de la subjectivité de l’esprit humain; et nous disons, à juste titre, que toutes les doctrines qui ne sortent pas de la raison humaine et de son contenu, ne trouvent pour la foi qu’un fondement subjectif. Elles sont forcées d’affirmer: que la raison elle-même de l’homme est l’objet, est l’être et la vérité, est Dieu.
Qu’il nous soit permis de présenter ici deux observations, qui se changeront en deux preuves directes, contre la prétention des doctrines humaines, que nous venons de signaler.
Premièrement, lors même que nous admettrions avec ces doctrines, que la raison humaine est la vérité; il nous serait encore facile de démontrer, que l’homme en possession de la vérité existante ainsi en lui-même, n’en serait pas moins exposé à des erreurs perpétuelles. Pour s’en convaincre, il suffit de faire remarquer que la raison , par elle-même , n’affirme aucune vérité sous une formule ou sous un symbole
certain, et qui fut uniforme, universel , immuable; et que d’après ces doctrines, c’est l’intelligence qui doit, en exploitant la raison, en déduire telle ou telle vérité, et les revêtir de formules et de symboles ( i ). Telle est la grande œuvre de philosophie, son prétendu mérite, et sa gloire ! Or il est de fait que toutes les intelligences ne sont pas également aptes à cette œuvre; bien au contraire: il y en a très peu qui puissent s’en occuper, et le plus grand nombre en est entièrement incapable. La conséquence rigoureuse est donc que le plus grand nombre des intelligences humaines est condamné à l’erreur.
Maintenant, quant aux intelligences d’élite , il est évident aussi , d’après leurs propres aveux, que dans leurs recherches, les unes approchent plus de la vérité, les autres moins, chacune selon sa capacité. Les uns ont donc plus d’erreurs, les autres en ont moins ; car ne faire qu’approcher de la vérité, c’est encore rester dans l’erreur. Ainsi les erreurs sont le partage
(i) Si l’on nous contestait cela , et si l’on nous disait que la raison présente réellement les vérités sous une formule, il nous serait aisé de rabattre cette prétention avec la seule question que voici: Pourquoi alors les systèmes philosophiques ne présentent-ils aucune unité? Pourquoi n’y at-il pas un seul système philosophique, uniforme, universel, immuable, comme du côté de la révélation il y a un seul système de doctrine, un catholique et apostolique, c’est-à-dire, uniforme, universel et immuable. Ce dernier existe parce que la vérité révélée se donne sous des formules, sousdes symbolesbien déterminés. Il en serait de même pour la philosophie, si la raison présentait la vérité sous les mêmes conditions. Puisqu’il en est tout autrement, c’est une preuve que la raison n’affirme aucune vérité sous une formule ou sous un symbole quelconque
même du petit nombre des privilégiés, d’apres leurs propres aveux. Jusqu’à présent il n’y a pas un seul d enlre eux qui ait échappé à cette fatale condition; ils l’avouent eux-mêmes , en se corrigeant les uns les autres. Mais peut-on espérer qu’un seul d’entre eux parviendra enfin à posséder la vérité? Jamais. Si une intelligence était assez capable pour tirer la vérité tout entière de sa propre raison, et que par un heureux hasard elle l’en tirât réellement , dans ce cas encore l’intelligence ne saurait pas si ce qu’elle a devant elle est la vérité, ou si c’est une erreur. Pourquoi cela ? Parce que la vérité supposée exister dans la raison, n’étant revêtue d’aucune formule, d’aucun symbole qui l’aurait rendue sensible avant l’investigation de l’intelligence; celle-ci, apres tout son travail accompli, et lorsqu’elle en posséderait le résultat, n’aurait rien à quoi elle aurait pu le comparer; elle serait ainsi réduite à l’impossibilité de vérifier si ce qu’elle a trouvé est une vérité, ou si c’est une erreur. Ce défaut d’un terme de comparaison tiendra toujours l'intelligence humaine dans le doute; elle sera obligée de considérer la vérité même comme si elle était une erreur: puisque rien ne lui dira que ce qu’elle a trouvé est en effet la vérité; et rien ne pourra détruire l’incertitude où elle sera nécessairement en pensant qu’on peut encore tirer du contenu de la raison quelque chose qui soit bien différent de ce qu’elle a pris définitivement pour la vérité. Ainsi , dans ces doctrines , l'intelligence humaine est à ce point condamnée à l'erreur, que lors même que par
hasard elle rencontre la vérité , elle est obligée de la regarder avec le doute qui est inséparable de l’erreur.
La philosophie voudrait en vain échapper à cette objection, qui la sape dans sa base, en disant que la vérité présente en elle-même son terme de comparaison; c’est-à-dire , lorsqu’une fois la vérité est perçue par l’intelligence, celle-ci voit en elle une telle harmonie , des parties si bien liées ensemble , correspondant les unes aux autres avec une telle perfection , qu’elle a autant de termes de comparaison, qui lui servent de preuves que ce qu elle tient est la vérité. Mais, en réalité, cette supposition est entièrement inadmissible. Que prouve , en effet , cette belle cohésion entre les parties d’une doctrine? Elle prouve qu’il y a de l’ordre là; elle ne prouve nullement que la vérité y soit. Or l’ordre peut se trouver dans l’erreur, et même un certain ordre en est absolument inséparable; car l’erreur n’étant que la négation de la vérité, autant la vérité procède avec ordre dans l’affirmation, autant l’erreur le conservera dans la négation; et nous dirons même une chose qui, tout étrange qu’elle soit, ne laissera pas que d’être parfaitement vraie, à savoir: que plus le principe et le point de départ d’un système erroné sont faux, plus il y aura de l’ordre dans ce système. C’est une chose toute naturelle et toute nécessaire. Les contradictions ne se trouvent que dans les demi-faussetés , ou dans les demi-vérités; une fausseté entière, ou la vérité entière ne les connaît pas. Quand on en est venu là , et lorsqu’on a affaire avec une fausseté entière , le débat ne peut plus
rouler sur les contradictions particulières d’un système semblable, il faut qu’il s’engage sur le principe luimême; et l’on ne peut attaquer un tel système qu’en attaquant son principe. Mais, de son côté, un tel système ne peut pas se défendre en donnant pour preuve de sa vérité l’ordre qui règne en lui; car il s’agit précisément de savoir si cet ordre est l’ordre de la vérité, ou si c’est l’ordre de l’erreur. Il faut, par conséquent, que ce système, au lieu de mettre inutilement en avant cet ordre et cette harmonie qu’il est si content de posséder, fasse une chose bien plus nécessaire; il faut qu’il commence par bien prouver et par bien établir le principe sur lequel il se base, et qui lui sert de point de départ.
Or le principe que nous combattons ici est celui qui prétend que la vérité se trouve dans la raison humaine, et dans un état qui permet de la reconnaître comme vérité. Nous avons accordé, ce que toutefois nous ne pouvons nullement admettre, nous avons accordé l’hypothèse que la vérité se trouve dans la raison ; mais nous avons en même temps affirmé que, malgré cette supposition entièrement gratuite, il n’y a cependant aucun moyen de reconnaître cette vérité comme vérité. Car quel sera le moyen qui pourra nous y conduire? Nous avons vu que la vérité qu’on suppose résider dans la raison, n’avait aucune forme, aucun symbole extérieur, uniforme , universel , immuable , antérieur et indépendant de l’investigation de l’intelligence, et qui pût servir à celle-ci de guide et surtout de terme de comparaison , avec lequel elle aurait pu
confronter les résultats de ses recherches, et se convaincre ainsi de leur valeur, de leur vérité ou de leur fausseté. Nous avons vu cela, et il nous fut clair que cette seule chose mettait l’homme dans l’impossibilité de se convaincre de la vérité, fût-elle meme dans sa raison. Maintenant il est clair pour nous , d’un autre côté, que la vérité, non plus telle qu’elle est supposée résider dans la raison, mais telle qu’elle serait passée dans l’intelligence, c’est-à-dire présentée déjà dans son développement et sous la forme que l’intelligence lui aura donnée, est également incapable de prouver son caractère de vérité. Car la seule preuve qu’elle puisse en donner, c’est la cohésion de ses parlies , c’est l’ordre qui y règne: et il demeure constant que cette cohésion, cet ordre régnent de la meme manière dans un système de vérité que dans un système d’erreur, de sorte que plus d’un côté la vérité est pure, plus aussi il y a là de l’ordre ; comme de l’autre côté plus l’erreur est sans mélange, plus aussi l’ordre y semble admirable. Ce n’est pas l’ordre qui décide la grande question de la vérité d’un système, c’est son principe.
Ainsi, notre affirmation acquiert la force d’un axiome, à savoir: qu’en supposant même la vérité comme contenu de la raison , l’intelligence est néanmoins incapable de la saisir avec certitude , et elle reste condamnée à une perpétuelle erreur.
qu’en admettant que la raison contienne la vérité, l’homme n’en serait pas moins comme s’il était dans l’erreur. Notre seconde observation ira plus loin en
affirmant que la vérilé n’est nullement le contenu de la raison humaine. Nous affirmons positivement que la raison humaine , considérée à l’état de puissance, c’est-à-dire , telle que l’apporte avec lui chaque homme en naissant, n’a absolument en elle que la faculté de contenir; et que sans l’action d’une raison objective, préexistante, parfaite en elle-même, c’est-à-dire divine, qui communique à la raison humaine ce qu’elle est capable de posséder, mais ce qu’elle n’a pas , la raison serait à jamais incapable d’arriver à posséder la moindre parcelle de la vérité.
Pour éclaircir davantage ce que nous affirmons, qu’il nous soit permis de nous servir d’une comparaison. Un miroir placé dans les ténèbres ne reflète aucun objet, quoiqu’il y ait toujours en lui la faculté de réfléchir. Pour que cette faculté s’exerce, il faut que la lumière l’éclaire , et qu’au moyen de la lumière le monde extérieur agisse sur lui. Un phénomène semblable s’opère aussi dans l’œil humain, avec cette différence, que l’objet reflété y est reçu et ne se reproduit pas. Or la raison humaine procède de la même manière. Pour qu’elle puisse passer de la simple capacité de posséder la vérité à l’acte de possession , il faut que le monde des vérités, le monde intellectuel agisse sur elle. Or, de même que le monde physique a un extérieur par lequel il agit sur un miroir ou sur l’œil humain ; de même le monde intellectuel a aussi un extérieur, par lequel il agit sur la raison: cet extérieur est le langage, Le langage avec ses mille nuances est cette enveloppe, ce vêtement extérieur
qui couvre le monde intellectuel: comme le mélange de lignes et de contours, de couleurs de différents genres, et de tout ce qui frappe les sens, est l’enveloppe du monde physique. Dans ce dernier monde c’est la lumière que l’œil voit la première: elle est le milieu par lequel et dans lequel l’œil voit tout le reste; dans le monde intellectuel, c’est l’idée de X Être que la raison humaine voit la première et XÉtre est comme une lumière, il est le milieu par lequel et dans lequel , la raison voit tout le reste du monde intellectuel, contenu dans le langage. De même qu’on se tromperait grandement, en prenant la lumière pour la même chose que l’œil , et la faculté de voir; de même on s’abuserait d’une manière étrange, en prenant X Être comme étant la même chose que la raison, et la faculté de penser. U Être est bien la lumière qui éclaire le miroir de la raison, et qui lui fait refléter et voir toutes choses. Cette lumière se trouve certainement dans la raison une fois qu’elle y est entrée, mais pour cela il faut qu’elle y entre; si elle n’y est pas encore entrée, la raison est entièrement vide, il n’y arien en elle, absolument rien ; comme dans un miroir placé dans les ténèbres. Il est donc clair que si la raison ne reçoit pas, par le moyen du langage, premièrement la lumière, c’est-à-dire l’idée de l 'Être, et puis tout le reste du monde intellectuel , cette raison demeure entièrement vide, et la vérité ne s’y trouve nullement.
La grande erreur de la philosophie qui court aujourd’hui le monde, c’est d’avoir confondu la lumière
avec la vue; l’œil qui regarde, avec le monde qui est aperçu; l’Etre, avec la pensée; tout ce qui est, avec la raison. Vraiment! quand on contemple l’univers matériel, reflété dans une ou plusieurs de ses parties par un miroir, on est tellement saisi de la parfaite reproduction qui en est faite, qu’on serait tenté de la prendre pour quelque chose de vivant et de réel, pour peu qu’on oubliât ce qu’était ce miroir un quart d’heure auparavant, quand il était encore dans les ténèbres. Alors on n’y voyait rien, et le spectacle qu’on y admire maintenant n’existait pas. Par la seule apparition de la lumière, le changement s’est opéré. Une chose semblable se passe dans la raison. Elle reflète si bien le monde intellectuel et le monde physique, qu’on est tenté de prendre ce reflet pour la réalité elle-même. On le trouve si vivant, qu’on est porté à lui supposer une existence éternelle ; et l’on oublie qu’un quart d’heure auparavant il n’y avait absolument rien dans ce sublime miroir. Le changement s’est opéré, parce que la lumière de l’idée de X Être y a lui , et tout le monde intellectuel se manifesta par cette lumière. Ce changement, la philosophie l’oublie, ne veut pas même s’en douter. Mais ; en agissant ainsi, qu’oublie-t-elle? que rejette- 1— elle ? Elle rejette jusqu’à la possibilité d’expliquer la raison, elle rejette le seul principe qui en rende compte, le principe de la révélation
Ici nous demandons toute l’attention du lecteur. Le principe delà révélation est, dans l’ordre des intelligences, ce que dans l’ordre des existences est le
principe de la création. Le principe de la création établit, comme nous l’avons vu (parlant de la nature de Dieu, chap. XIII.), que nul être, dans lequel il y a succession ne peut exister de lui-même c’est-à-dire être sans commencement (t);et que nécessairement il doit recevoir son existence d’un être qui est sans succession ,et par conséquent sans commencement. De même le principe de la révélation est que nul être , dont le savoir est successif, ne peut savoir delui-même; il ne peut delui-même ni connaître la vérité, ni se connaître soi-même; c’est-à-dire que son savoir ne peut pas être sans commencement ; et que nécessairement, il doit recevoir le savoir d’un autre être, qui sait tout, et se connaît lui-même par un seul acte, sans aucune succession, et par conséquent sans commencement . La même nécessité, qui dans une série d’existences nous fait arriver à une existence première, avant
(i) Etre sans commencement et exister sans succession sontidentiques ; car qui a un commencement distingue trois états : avant , pendant et après ; et par conséquent il y a succession où il y a commencement , et il n’y a pas de succession où il n’y a pas de commencement. D’un autre côté , avoir commencement et ne pas exister par soi-même sont identiques aussi. Ce qui est évident, comme aussi ce qui n’existe pas par soi-même, est produit par un autre , puisqu’il n’y a pas d’effet sans cause. Ainsi n’existe pas de soi-même , mais est produit par un autre, tout ce qui a un commencement, ou en d’autres termes, tout ce qui est sujet à la succession. Par là ou voit combien est absurde la philosophie de nos jours qui attribue la succession à Dieu , qui n'ayant pas de commencement, ne peut pas avoir desuccession ; et qui affirme que le monde et l’homme se produisent eux-mêmes , qui cependant étant sujets à la succession ne peuvent nullement se produire eux-mêmes, mais reçoivent nécessairement leur existence d’un autre.
laquelle il y eut néant d’existence; nous conduit à admettre que, dans une série de connaissances , il y a une connaissance première, avant laquelle il y eut néant de connaissance. Or ce qui a précédé toute existence ou toute connaissance, a élé un état de pure et simple possibi li lé d’être ou de connaître sans réalité aucune. Et voila comment la raison humaine, avant que le savoir lui fût communiqué par la révélation, s’exprimant par le langage , la raison humaine était une pure et simple puissance de connaître; il n’y eut rien en elle, aucun contenu, aucune réalité; et par conséquent aucune identité avec l’être et la vérité.
Ainsi, sans le principe de la révélation, la raison est inexplicable , comme • sans le principe de la création , on ne peut concevoir l’existence. Chacun de ces principes embrasse et soutient tout un ordre de choses. Sans l’un, nul être ne peut exister ; sans l’autre, nulle raison ne peut connaître. Ces deux principes sont clairs comme la lumière, nécessaires comme la nécessité même: et c’est en vain que la philosophie de nos jours , déguisant mal la crainte qu’ils lui inspirent, fait semblant de n’en rien savoir, et affecte de ne pas s’en occuper. Ces principes sont plus forts que toutes les forces réunies de la philosophie; toutes les tentatives qu’elle peut faire viendront se briser contre eux, car ils ont une vertu et une puissance éternelles, tandis que sans eux la philosophie ne peut rien.
Tirons la conséquence : la raison n’a donc rien en elle sans la révélation; elle n’est qu’une table rase,
qu’un vide, capable il est vrai de contenir, mais ne contenant rien d’elle-même. Tant s’en faut, par conséquent , que la vérité même soit le contenu nécessaire de la raison.
Ainsi premièrement, en supposant même que la vérité soit le contenu de la raison, il est vrai néanmoins que l’espèce de vérité qui y serait contenue, et les facultés que l’homme a pour la percevoir, se trouvent dans des conditions telles que l’homme ne peut nullement profiter de ce bonheur supposé ; il est, dans cette hypothèse même, exposé à une erreur perpétuelle.
Ainsi secondement, il est absolument faux que cette supposition puisse être acceptée comme une vérité; la raison est vide d’elle-mème, il n’y a en elle aucun contenu , c’est une pure et simple puissance de connaître, qui ne peut passer en acte si elle n’y est pas déterminée par un être infini, qui est par lui-même un pur acte comprenant i être et la connaissance.
Et de cette manière tombe aussi la possibilité de donner à la foi, qui est un assentiment à la vérité, un fondement quelconque dans la raison , puisque la vérité ne s’y trouve pas. En d’autres termes: on ne peut pas donner à la foi un fondement subjectif.
Maintenant après avoir démontré que la vérité , fondement de la foi, est nécessairement objective de sa nature, parce quelle ne peutse trouver en nous, mais que nécessairement elle est en dehors de nous et nous doit être communiquée pour que nous la
possédions , il nous reste à savoir quel est le moyen par lequel la vérité passe de son état objectif et extérieur , et entre dans la raison humaine, pour s’y interner et devenir subjective? C’est-à-dire, il nous reste à savoir quel est le moyen par lequel la vérité se donne à nous , et comment de notre côté nous pouvons la saisir? Il s’agit ici de la forme que la vérité revêt pour se rendre sensible et accessible aux hommes. Question tout aussi importante que celle que nous venons de traiter, et qu’il est également nécessaire de résoudre; car, il ne nous servirait à rien desavoir que la vérité existe quelque part dans une parfaite objectivité, si en même temps nous ne connaissions pas le moyen de nous approcher d’elle et de la reconnaître. Question capitale à un autre point de vue encore; caria forme que la vérité revêt ne pouvant être séparée de la vérité elle-même, une fois que nous connaîtrons la forme , nous aurons un critérium infaillible pour distinguer la vérité des erreurs
En reprenant l’exposition du dogme catholique, nous pouvons dire que le moyen par lequel la vérité se communique aux hommes, est exprimé par ces deux mots: Et le Verbe s est fait chair . C’est-à-dire que la vérité absolue, le Verbe de Dieu (Dieu lui-même), jusqu’alors inaccessible à l’homme , s’abaissa jusqu’à lui, prit une chair et des organes, fit entendre sa parole , et instruisit l’homme. Toute la plénitude de la Divinité habita corporellement en Jésus- Christ (Col os, h. 9); et par le moyen de sa voix humaine manifesta sa vérité à la raison de l’homme. Jésus-Christ et sa
parole sacrée est donc ce moyen de transmission de la vérité, qui la fait passer de son sanctuaire inaccessible dans l’intérieur de la raison humaine.
Ce moyen est tout à fait objectif, comme la vérité elle-même, et on pourrait le définir, en pensant toujours au Verbe qui s’est fait chair, que c’est la vérité qui s’est faite parole.
L’existence de ce moyen n’a pas pu avoir une durée aussi courte que la vie terrestre de Jésus- Christ. Si la vérité a une fois parlé, ce n’est pas pour que sa voix passât comme un vain son sans écho. Ce moyen existe toujours. Il existe dans l’Eglise.
L’Église est mise par Jésus-Christ à sa place, et comme Jésus-Christ est par lui-même, l’Église est par lui et en sa place la Vérité qui se fait parole.
Ces énoncés n’ont pas besoin d’une longue démonstration, car la manière dont Jésus-Christ donna à l’Église sa mission divine, est on ne peut plus évidente. Jésus-Christ dit à ses apôtres: Comme mon Père né a envoyé , moi aussi je vous envoie{ Jean , XX, 2 1). Et il dit encore: Qui vous écoute , m écoute; qui vous méprise , me méprise (Luc. X, 16). La mission de l’Église est donc la même mission que celle de Jésus- Christ, et la voix de l’Église estla voix de Jésus-Christ luimême. Cette mission et cette voix étaient, sont, et seront toujours telles jusqu’à la fin des siècles, d’après une nouvelleet dernière assurance que Jésus-Christ donna à ses apôtres;quand il les envoya définitivement à la conquête du monde. « Allez, leur dit-il , enseignez toutes » les nations en les baptisant. ...et je suis avec vous jus-
» qu’à la consommation du siècle (Mat. XXVIII, qoj. »
Chez toutes les nations, c’est-à-dire sur tous les points de l’espace; et jusqu’à la lin des siècles, c’est-à-dire dans toute la succession des temps; partout et toujours l’Eglise représente Jésus-Christ, elle renouvelle sa mission , elle répète sa parole. Elle n’est autre chose que Jésus-Christ se renouvelant sans cesse, Jésus-Christ vivant dans ses membres, c’est-à-dire sous la forme d’une société ; et par cette raison elle est en remplacement de Jésus-Christ , la vérité qui se fait parole. La vérité absolue, le Verbe de Dieu, Jésus-Christ lui-même demeure sous cette forme, s’abaisse jusqu’à nous, nous fait entendre sa parole et nous instruit.
Ainsi, en premier lieu, Jésus-Christ et sa parole sacrée, et puis en son remplacement, l’Eglise avec sa parole aussi ; voilà le moyen par lequel la vérité se manifeste à l’homme , et par lequel de son objectivité inaccessible elle pénètre dans la raison humaine.
Ce moyen est aussi objectif que la vérité qu’il transmet. Sa nature est absolument la même, et il en doit être ainsi. Car si ce moyen n’est autre chose que la vérité qui parle, c’est-à-dire la parole de la vérité, il est évident qu’il n’est que la forme extérieure de cette même vérité et par conséquent quelque chose qui lui est propre, et delà même nature qu’elle. Le langage de la vérité, c’est-à-dire le langage de l'Eglise est donc comme la vérité elle- même parfaitement objectif, il est entièrement étranger à la raison humaine; il peut y entrer, mais il n’en sort pas, il n’en est pas le
produit , il n’en prend rien, quoiqu’il lui donne tout. Ce langage est entier, parfait, fini en lui-même, il est même admirablement entier et infiniment parfait, parce qu’il est divin, et tout cela il l’est en lui-même, c’est-à dire dans son objectivité.
Maintenant, la vérité étant objective d’elle-même ,
et la forme unique sous laquelle elle se révèle, c’està-dire le langage de Jésus-Christ , et celui de l’Église étant objectifs aussi, il s’ensuit comme une conséquence rigoureuse, que chaque énoncé proposé comme objet de la foi, ne peut l’être que lorsqu’il réunit ces conditions. Par conséquent pour qu’une proposition quelconque puisse prétendre devenir un article de foi, il faut premièrement qu’elle vienne de la Vérité elle-même, c’est-à-dire de Dieu, il faut secondement qu’elle vienne par l’Église ( i ) , il faut troisièmement qu’elle soit énoncée par l’Église d’une manière positive , c’est-à-dire sous une formule bien déterminée. Ce n’est qu’alors qu’elle réunit toutes les conditions de l’objectivité. Si une proposition réunit ces conditions, elle est un article de foi, toute autre à qui manque l’une d’elles, ne peut nullement avoir ce caractère.
Telle est la règle suivant laquelle nous devons
(1) Lorsqu’une proposition est donnée par l’Église comme étant de foi , parla même elle vient de Dieu , et nous n’avons pas d’autre moyen de reconnaître son origine divine. Si nous distinguons ici ces deux cliosss, c’est bien en elles-mêmes, et non par rapport à nous, que nous les distinguons. ^ ,,
admettre une proposition , comme étant de foi , ou comme ne l’étant pas. Toute l’économie de la foi se réduit à ce simple énoncé: Je crois en ce que me dit Dieu par le moyen de [ Église .
Toutes les questions que nous avons posées ont
maintenant reçu leur solution. Le fondement de la
foi de l’homme est la vérité , c’est-à-dire Dieu en tant que vérité. Mais Dieu étant tout à fait objectif, ne se trouve pas dans la raison de l’homme; par conséquent pour que l’homme puisse le recevoir par la foi, il faut que la vérité, que Dieu revête une forme; cette forme est la parole de Jésus-Christ vivant toujours dans l’Eglise, et se produisant par elle. Dieu sous le vêtement de la parole de l’Église est le seul fondement de notre foi.
Tout homme qui établit sa foi sur ce fondement, est l’homme sage qui édifie sur le roc; tout homme qui en choisit un autre, est l’homme insensé qui bâtit sur le sable.
II est temps maintenant de faire voir que telle est la doctrine de Towianski. Cependant nous ferons encore une dernière remarque, et qui est d’une très grande importance. Nous voulons faire ressortir une vérité qui, quoique renfermée dans ce que nous venons de dire , exige cependant qu’on la fasse sentir plus fortement. La voici : l’Église est non seulement le moyen par lequel la vérité se communique aux hommes, mais elle est le moyen unique d’opérer cette communication. On nous dira que Dieu parle bien
aux âmes choisies, aux cœurs qui l’aiment. Oui, mais cette parole intérieure qu’il leur adresse n’est que la continuation, la confirmation, le complément de la parole extérieure de l’Église. Non seulement cette parole intérieure ne doit pas être contraire à la parole de l’Église, car si elle y était contraire, elle ne serait pas la parole de Dieu, mais encore elle ne peut exister sans que la parole de l’Église l’ait précédée ; là où l’Église n’a pas parlé, Dieu ne parle pas, telle est la loi; de sorte que l’Église est réellement l’unique moyen par lequel Dieu-vérité parle aux hommes. La chose est déjà prouvée; mais si de nouveau on nous demandait une preuve bien courte et bien péremptoire, nous la donnerions dans cette seule observation, que l’Église remplace Jésus-Christ, que la voix de l’Église est la voix de Jésus-Christ. Or, la voix de Jésus-Christ est la voix unique de Dieu. Il en est de même de la voix de l’Église.
Si l’Église est la seule voie par laquelle Dieu propose aux hommes les vérités qu’ils doivent croire, il en résulte une conséquence majeure , que nous mettons ici en évidence avec tout le soin possible, à savoir: qil’lL SUFFIT qu’un HOMME PROPOSE A LA CROYANCE DE SES SEMBLABLES CERTAINS ÉNONCÉS QUI LUI SERAIENT VENUS PAR UNE AUTRE VOIE QUE PAR CELLE I)E l’ÉgLISE, POUR QU’ON SOIT TENU , SOUS PEINE DE PERDRE LA FOI , DE REGARDER CET HOMME COMME UN FAUX RÉVÉLATEUR , ET LES CHOSES QU’IL ANNONCE COMME DE FAUSSES RE¬ VELATIONS.
Cette règle est tellement absolue qu’elle est la
quintessence de tout l’Évangile. En effet , si l’on met de côté les préceptes particuliers de l’Évangile, quel est le précepte général que Jésus-Christ donne pour ainsi dire à chaque occasion qui se présente? Le voici: d’un côté, Jésus-Christ dit aux apôtres: « En- » seignez toutes les nations..., , moi , je suis avec vous...; » qui vous écoute, m’écoule. » Et de l’autre côté, il dit aux fidèles : « N’écoutez personne autre. Plusieurs » viendront et diront : Moi je suis le Christ , et moi, »je suis le Christ; le Christ est ici, le Christ est là. » Ne croyez pas et n’écoutez pas. » Ainsi lorsque quelqu’un se dit le Christ et prétend avoir une mission spéciale pour proposer des vérités à la foi des hommes, on est tenu, de par le vrai Christ, de ne pas le croire, de ne pas même l’entendre. Le précepte est rigoureux, il est clair (1).
Faisons maintenant l’application de ces principes à l’auteur de la nouvelle doctrine. La première chose qui nous frappe en lui, c’est la position même qu’il a prise. 11 est évident qu’il s’est posé en révélateur à côté de l’Église de Jésus-Christ ; et qu’il propose à la foi des fidèles certains énoncés qu’il prétend être des vérités révélées. Cette circonstance seule suffit pour le condamner sans appel, en lui appliquant l’arrêt prononcé par Jésus-Christ lui-même.
(i) On objecte les révélations cjue Dieu faisait à plusieurs saints. Les révélations que Dieu faisait à ces saints s’adressaient exclusivement à eux et n’étaient pas destinées à d’autres, et d’ailleurs elles ne proposaient pas de vérités à croire (des articles de foi) par ceux à qui elles étaient faites, et encore moins par l’humanité entière.
Que pourra-t-il répondre à cet argument si simple et si accablant ?
Si vous êtes chrétien , vous devez croire que Dieu ne révèle des mystères et des articles de loi que par le moyen de l'Église; si vous prétendez au contraire que Dieu vous a révélé des mystères et des articles de loi pour les proposer aux hommes , vous n’êtes pas chrétien.
Qu avez-vous à répondre? Mais écoutez!
En vous plaçant dans cette dernière hypothèse, vous prétendez par ce fait être un nouveau Christ, un nouveau moyen par lequel Dieu se communique , se donne à l’homme: une nouvelle forme de la vérité divine, une nouvelle parole, un nouveau Verbe , un nouveau Dieu incarné. Mais cette prétention est un sacrilège!
Il ne nous est pas possible de conserver aucun doute que vous éleviez une telle prétention, car vous avez dit : « Il a plu au Seigneur, avant le jubilé qui va » s’ouvrir prochainement, de révéler une partie des » mystères de son gouvernement , et de rendre ainsi » plus facile notre amour pour lui, en faisant que le » cœur qui veut s’élever, ne soit plus retenu captif » par l’obscurité du mystère.» (§ 3i.) Ainsi non seulement il vous a révélé ces choses , mais il vous a encore chargé de les enseigner à votre prochain; vous avez donc la mission d’un véritable révélateur. Que faites vous donc de Jésus-Christ? Suivant vous, Jésus-Christ a été bon pour son temps, mais, «au- »jourd’hui sa lumière est altérée, et même com-
» plétement éteinte. >>(§7.) Il n’est donc pas vivant? Et alors , que faites-vous de l’Église ? Vops ne lui donnez pas une meilleure position qu’à son maître, et évidemment vous croyez qu’elle a terminé sa mission. Car si sa mission continuait , elle ne laisserait pas de place à un nouveau révélateur. Ainsi vous rejetez le Christ et son Eglise, pour vous y substituer.
Mais non , dites vous , bien au contraire: je vénère Je Christ et l’Église; je les proclame divins; — • la doctrine que j’apporte est en tout point conforme à la leur, mais elle en est un développement, une expression plus élevée.
Nous avons démontré dans tout le cours de cette discussion que votre doctrine, loin d’ètre un développement du christianisme, ou un sens plus élevé, en est au contraire une négation complète. Mais ce 11’est pas ce dont il s’agit. Nous acceptons votre réponse telle que vous la donnez.
Il ne s’agit point de savoir si votre doctrine, votre révélation est conforme à la doctrine de Jésus-Christ et de l’Église; si elle en est un dévelopement , un sens plus élevé; pas du tout. Il s’agit d’une chose beaucoup plus simple, de savoir si vous êtes révélateur , oui, ou non?
Etes vous révélateur?
Oui.
Vous êtes donc un faux révélateur.
Pourquoi?
Parce que Jésus-Christ est l’unique révélateur, et l’Église l’unique dépositaire et interprète de sa ré-
vélation. Il n’y en a pas d’autres et il ne peut y en avoir d’autres. Ceux qui prétendent être révélateurs sont d’après Jésus-Christ des imposteurs et des loups ravissants.
L’avez-vous bien compris ?
Dans la prétention de Towianski d’être révélateur il y a une impiété qui fait horreur à toute âme qui a de la foi. Pour qu’il puisse être révélateur, il faut que la mission de Jésus-Christ ait été temporaire, et que la mission de l’Église soit déjà finie. On ne prend pas le bien de quelqu’un qui est en pleine vie; on ne succède qu’à ceux qui sont morts. Si la mission de
révélateur a passé de Jésus-Christ et de son Eglise à Towianski, c’est que le temps de Jésus-Christ et de son Eglise est fini , alors Jésus-Christ n’est pas Dieu; Towianski est plus grand que Jésus-Christ, et sa mission serait à l’égard de Notre Seigneur ce que Notre Seigneur a été à l’égard de Moïse. Quelle
impiété !
Towianski ni aucun de ses disciples ne peuvent se laver de cette impiété: car elle ne consiste pas dans des raisonnements douteux , ni dans des conclusions incertaines; elle est dans un fait, celui de se prétendre révélateur. Elle est visible, évidente , palpable.
Telle est la position qu’a prise Towianski avec sa doctrine vis-à-vis du Christ et de son Église.
Nous allons maintenant considérer le fondement même sur lequel sa doctrine est basée.
De même que dans l’exposition delà vérité catho-
lique nous avons apprécié deux choses : le fondement même de la foi et le moyen par lequel ce fondement de la foi devient subjectif; de même dans l’appréciation de l’erreur nous en considérons aussi le fondement et le moyen de transmission.
Nous avons déjà vu comment Towianski a vainement essayé de se mettre à la place de Jésus-Christ et de l’Église , à la place de l’unique moyen que Dieu a institué pour se communiquer aux hommes. Il nous reste donc à examiner maintenant quel est le fondement de sa doctrine.
Le fondement de la foi est Dieu, avons-nous dit. Dieu est l’être lui-même, il est la vérité elle-même, il est le bien lui-même. En tant qu’être, il est le fondement de toute existence; en tant que bien, il est le fondement de tout amour, mais en tant que vérité, il est le fondement de toute foi. Or , y a-t-il quelque chose en dehors de Dieu, qui puisse se mettre à sa place , et représenter tout cela? Il est certain qu’il n’y a rien et qu’il ne peut y avoir rien. Cependant la passion de l’homme a osé le tenter. Après bien des essais inutiles , après s’être forgé un grand nombre de fausses divinités, l'homme finit par se mettre lui-même à la place de Dieu. Mais comme il y a en lui deux principes : l’un tout à fait spirituel , qui est la raison, et l’autre mêlé à la vie animale qui est le sentiment ; il a divinisé tantôt l’un tantôt l’autre ; pour les uns , la raison est Dieu , pour les autres c’est le sentiment. Pour ceuxlà la raison est l’être lui-même, la vérité elle-même, le bien lui-même : et nous l’avons vu en parlant des
philosophes; pour ceux-ci l’être, la vérité, le bien c’est le sentiment.
Pour les uns comme pour les autres, leur divinité est aussi le fondement de l’existence, de la foi , de l’amour, de sorte que l’homme part de lui-même, et tournant sur lui-même , revient à lui-même, pour s’adorer ou dans sa raison, ou dans son sentiment.
La doctrine de Towianski tourne dans le même cercle.
A l’instar des philosophes qui s’appuient sur la raison , cette doctrine s’appuie sur le sentiment.
On pourrait réduire toute la question à ces simples expressions:
Le dogme catholique prononce: Je crois ce que me dit Dieu , et parce que Dieu me le dit .
Le philosophe de son côté soutient : Je crois ce que me dit la raison , et parce que la raison me le dit.
Enfin Towianski affirme : Je crois ce que me dit le sentiment , et parce que le sentiment me le dit.
Il s’agit maintenant de montrer que cette proposition est vraiment la base de la doctrine de Towianski. Une fois cette démonstration faite, la doctrine de Towianski sera jugée sans appel.
Voici les paroles de Towianski (i):
« Aujourd’hui ma parole est pour ceux dont l’âme
(i) Elles sont extraites d’un avis imprimé , signé : André Towianski , avec la date du 8 décembre i84i, Paris , et portant en tête : Église de St. Séverin , rue St. Séverin , près le pont St. Michel. iNous le faisons réimprimer ici avec les pièces justificatives.
» languissante s’échappant au-dessus de l’enveloppe » des sens , pressent la miséricorde du Seigneur qui » sera versée de nos jours avec une abondance extra- » ordinaire; et ne trouvant rien d’étrange pour elle » dans la communication qui lui est faite par un »homtne qui n'est que poussière, elle croit non » à cet homme , mais à son propre sentiment (beau- » coup ) plus profond. »
Ce passage contient la proposition que nous avons signalée plus haut. Il affirme que lorsqu’il y a une communication, une révélation faite de la part de Dieu par l’intermédiaire d’un homme, il ne faut pas croire à cet homme, à ce moyen; ni par conséquent à Dieu, qui parle par ce moyen; mais celui qui reçoit la communication , doit croire à son propre sentiment, qui est beaucoup plus profond , c’est-à-dire que ce sentiment est le vrai fondement de la foi. «L’âme humaine croit non pas à l’homme qui n’est » que poussière , mais à son propre sentiment. » La proposition est d’une clarté merveilleuse !
Ainsi la règle fondamentale de la doctrine de Towianski se réduit à dire: Je crois tout ce qu’un homme médira de la part de Dieu , pourvu seulement que mon sentiment me l’affirme: car je ne crois pas à l’homme qui n’est que poussière, mais à mon propre sentiment.
Mais maintenant, faites attention: pour que votre sentiment vous dise, vous affirme que la communication apportée par un homme et tout ce qu’il vous dit de la part de Dieu, est réellement vrai et divin; il
faut absolument que votre sentiment sache d’avance ce qui est vrai et divin ; il faut qu’il ait en lui-même et de lui-même, sans le secours de la révélation, le vrai et le divin, Autrement il ne saura nullement juger du mérite des communications qu’on lui apportera, et il prendrait nécessairement pour une communication vraie et divine, non pas celle qui ie sera réellement , mais celle qu’il lui plaira de regarder comme telle. Ainsi , pour qu’il puisse distinguer et juger, il faut qu’il connaisse le vrai et le divin avant qu’on lui ait soumis aucune communication. Or, si le sentiment de l'homme possède le vrai et le divin en lui-même, et de lui-même , il est évident qu’il est lui-même la vérité, la divinité!
Ainsi en prenant le sentiment de l’homme pour fondement de la foi, comme les philosophes ont pris la raison, Towianski arrive nécessairement à la divinisation de l’homme dans son sentiment, comme les faux sages l’ont divinisé dans sa raison.
C’est le dernier mot de cette doctrine. N’importe par où vous la preniez, elle ne sait vous répondre, après bien des détours , que par ces mots de l’antique serpent: «Vous serez comme des Dieux, sachant le » bien et le mal ! »
Résumons tout ce débat.
Le fondement de la foi, selon le dogme catholique, est Dieu; on doit croire ce que Dieu révèle, parce que Dieu le révèle;
Le fondement de la foi , selon la doctrine de To-
wianski, est le sentiment (Je l’homme; on doit croire
a la vérité d’une communication , n’importe par quel moyen elle arrive, lorsque le sentiment de l’homme affirme quelle est vraie et divine (i).
En second lieu:
Le moyen, le seul moyen par lequel Dieu révèle la vérité , pour tous les hommes et pour tous les temps, suivant le dogme catholique , est la parole de l’Église (laquelle ne fait qu’un avec la parole de Jésus-Christ).
Le moyen par lequel Dieu révèle sa vérité a été, selon la doctrine de Towianski, différent selon les temps; en dernier lieu c’a été la doctrine de Jésus- Christ, mais elle a été profondément altérée et elle est aujourd’hui presque entièrement éteinte. C’est pourquoi Dieu a résolu de la raviver , de la purifier, et rnéme
(l) Et qu’on ne nous fasse pas ici une vraie querelle d’Allemand en disant que, même dans le cas où je crois quelque chose parce que Dieu l’a révélé, je juge avec ma raison ou avec mon sentiment que c’est Dieu qui l'a révélé; et qu’ainsi la raison ou le sentiment est toujours le juge qui prononce en dernier ressort. Une telle objection serait une vaine finesse qui n’aurait de prise que sur un esprit sans portée. Pour la réfuter, il suffira de faire une seule remarque. Lorsque je juge , non si une chose est vraie et divine en elle-même, mais simplement si Dieu l’a révélée, je ne juge pas l’essence elle-même de la chose , je juge seulement un effet et je l’attache à une cause ; et c’est précisément pour cela que nous a été donnée la raison, qui consiste tout entière dans l’application du principe de causalité. Mais lorsque je juge si une chose en elle-même est vraie et divine , ce n’est plus le principe de causalité que j’applique, et je ne m’élève plus de l’effet à la cause, mais je m’attribue le pouvoir divin de voir les choses et les substances en elles-mêmes, telles qu elles sont. Dans le premier cas, je suis homme; dans le second, je ine fais Dieu! En voilà pour les Allemands.
d'en porter ï intensité jusqu à la splendeur d'une ètode (§ 7). Cette mission est dévolue à Towianski , il convie tous ses disciples à coopérer avec lui. « Allumons cette
» lumière, dit-il...., ainsi nous viendra . la force
» dont nous avons besoin pour nous acquitter de notre » mission , pour accomplir ces œuvres gigantesques » (S 1 o).
Ces oeuvres sont vraiment plus que gigantesques !
Telles sont nos conclusions.
11 nous reste maintenant un devoir à remplir, dont nous nous sommes déjà acquitté en partie: c’est celui d’implorer la miséricorde divine pour nos frères égarés, afin que la même lumière qui a aidé notre aiblesse à discerner leurs tristes égarements leur soit accordée aussi, et en grande abondance , pour qu’ils les reconnaissent eux-mêmes. Nous prions surtout que la chaleur de l’amour divin pénètre leurs volontés, triomphe de la froide résistance qui accompagne toujours l’erreur. Puisse la grâce divine descendre dans leurs cœurs et les porter à rentrer avec humilité dans le sein de notre mère, l’Église de Jésus-Christ.