‹ Towianski et sa doctrineChapitre 7 sur 30 · A LA TABLE SUIVANTE · texte numérisé non relu

A LA TABLE SUIVANTE

Quoique, dans le cours de cette discussion, nous ayons pris soin d’exposer notre sujet avec autant de clarté qu’il nous a été possible de le faire , il y aura cependant des personnes, et même en assez grand nombre, qui, étant peu habituées à suppléer par ellesmêmes ce qui aurait dû être développé par une plus longue démonstration, ne saisiront pas suffisamment toute la portée des arguments que nous avons présentés, et croiront que nos accusations sont mal établies, peutêtre même à l’endroit où elles sont le plus justes et le plus fortes. Nous craignons cet inconvénient, surtout de la part des esprits prévenus en faveur de la doctrine que nous combattons , el chez qui la prévention est une difficulté de plus d’entrer dans la juste appréciation des raisons qu’on leur présente du côté opposé.

Nous avons même entendu, de la part de ceux à qui nous avons communiqué les premières feuilles de not;e livre, une objection qui justifie les craintes que nous venons d’exprimer. On nous a dit: En vérité , vous faites voir, dans le premier chapitre, que To-

wianski tire Ions les êlres de quelque chose d’informe et de cru; mais qui vous donne le droit d’en inférer qu’il nie la création? Est-ce que ce quelque chose d’informe, de cru, n’a pas pu être créé par Dieu? Et comment savez-vous que Towianski ne le suppose pas?

Cette objection nous a été faite par des personnes auxquelles nous avons communiqué notre écrit; mais il faut dire aussi qu’elles sont étrangères à la théologie; d’où nous concluons que nous n’avons pas donné aux preuves de notre démonstration un développement suffisant. Et cependant nous avons établi un principe qui nous paraissait bien péremptoire, et plus que suffisant pour trancher la question. Nous avons dit de la création : « Qu’elle était une production de rien » et que: « nécessairement elle impliquait une contradic- » tion flagrante avec toute idée de production d’un » certain fonds, d’une certaine matière première, de » quelque chose de cru et d’informe. » (Pag. 7.) En nous basant sur ce principe, qui nous paraît encore on 11e peut plus évident, nous avons inféré que, puisque la doctrine de Towianski faisait tirer les êtres de quelque chose de cru et d’informe, elle niait la création.

Cependant nous profitons de cette circonstance pour répondre à l’objection qu’on nous fait, et pour donner au principe que nous avons avancé un développement suffisant; surtout parce qu’il s’agit d’un point essentiel, et qui aidera beaucoup, s’il est bien établi , à répandre la lumière sur tous les autres points de la discussion, et à corroborer tout ce que nous y avons dit.

Ainsi la Création , selon la définition que nous en avons donnée, est une production de rien. Telle est la vraie idée, maintenue par l’enseignement catholique en tout temps et en tous lieux; et puisqu’il s’agit précisément d’opposer l’enseignement catholique à la doctrine de Towianski , il faut par conséquent nous en tenir rigoureusement à cette idée.

C’est une production de rien. Ainsi il y a deux termes, d’un coté le néant, et de l’autre côté l’être produit. Pour qu’on puisse dire qu’un être est créé, il faut absolument ces deux termes , il faut que le néant soit la matière (négative , bien entendu) d’où l’être est tiré. — Autrement on dit et on doit dire que l’être est fait, fabriqué, façonné; mais on ne peut pas dire qu’il est créé.

Or, la doctrine de Towianski affirme , comme nous l’avons vu, qu’aucun être n’est tiré du néant, que chaque être est tiré de quelque chose d’informe; par conséquent elle affirme que tous les êtres pris au moins en particulier, ont été formés, fabriqués, mais qu’aucun d’eux n’a été créé.

Mais selon l’enseignement, catholique il faut croire non seulement que tous les êtres en général , mais que chaque être en particulier est créé, c’est-à-dire tiré du néant: « Cœlum et terram et omnia qucein eis sunt.. .ex » nihilo fecit ilia Deus , et hominum genus. » (II, Mach., VII, 28.) Ainsi il y a sur ce point une dissonance radicale entre la doctrine de Towianski et le dogme catholique; même en supposant ce qui n’est pas supposable, comme nous le verrons bientôt, en supposant,

dis-je, que ce quelque chose d’informe et de cru dont on y parle ait été primitivement créé par Dieu.

Cette dissonance se réduit à ces deux expressions:

Dogme catholique : Chaque être en particulier est créé, c’est-à-dire est tiré du néant, par conséquent il n’est pas tiré d’une matière préexistante.

Doctrine de Towianski : Chaque être en particulier est tiré de quelque chose d’informe et de cru , d’une matière première , par conséquent il n’est pas tiré du néant, c’est-à-dire il n’est pas créé.

Maintenant , ce quelque chose d’informe et de cru > cette matière première est-elle créée? Évidemment non; et en voici la preuve qui n’admet pas de réplique. Lorsque Dieu crée quelque chose, que fait-il? Il donne l’existence à un être; c’est-à-dire il lui donne une forme: car sans une forme un être ne peut exister. Or Towianski dit que la matière première est quelque

chose d’informe, c’est-à-dire qu’elle n’a aucune forme. — Par conséquent elle n’est pas créée par Dieu.

Et qu’on ne nous dise point: que Dieu l’a créée telle qu’on la suppose, c’est-à-dire sans aucune forme définie. Car il faut toujours une forme à cette matière première, ne fut-ce que pour la distinguer de Dieu. Et en effet qu’est-ce qui la distinguera de Dieu, si elle n’a aucune forme qui lui soit propre? Savez-vous ce que vous faites en admettant une matière première sans aucune forme? Vous admettez l’une des deux choses, ou que Dieu lui-même est la forme de cette matière , puisqu’elle n’en a pas d’autre ; ou que cette

matière n’existe pas, puisque rien ne peut exister sans une forme. C’est cependant clair et d’une nécessité évidente. Or, dans l’un comme dans l’autre cas, vous êtes forcé de conclure : que cette matière première ri est pas créée par Dieu.

Nous croyons maintenant que la chose est suffisamment expliquée et que nous n’avons pas à craindre un malentendu. Cependant nous ajouterons encore une observation, qui finira, nous l’espérons , par mettre toute cette question dans son véritable jour.

On sait depuis quelque temps , par le progrès des sciences physiques et chimiques , qu’il y a un certain nombre de principes, d’éléments, une cinquantaine à peu près , qui constituent toute la base de la nature. Ce sont autant de corps simples, qui tous, en commençant par l’oxygène, en parcourant l’or, l’argent, le cuivre, le fer, etc., etc. , et en arrivant enfin au potassium, tous, dis-je, ont chacun une essence particulière, qui dans sa simplicité diffère essentiellement de l’essence d’un autre corps; de sorte qu’il y a autant d’essences différentes qu’il y a de corps simples. Voilà ce qui constitue la base de la nature; et si dans cette nature nous mettons d’un côté la force organique qui y engendre la vie, nous aurons de l’autre côté la matière telle quelle s’y trouve, c’est-à-dire réduite, en dernière analyse, à cette cinquantaine de principes ou d’éléments différents. Or cette multitude de substances tellement différentes entre elles ne peuvent pas constituer une seule matière première; puisque ce sont

déjà des êtres formés, par la raison qu’ils sont différents entre eux, et que la matière première n’est pas du tout un être formé. — Ainsi ces nombreux corps simples ne sont pas cette matière première.

Mais d’un autre coté ces corps simples n’ont pu nullement être tirés de la matière première; bien au contraire, ils ont dû de toute nécessité être créés. La raison en est péremptoire, elle est tout entière dans ce fait que ce sont des corps simples. Or les corps simples ont toute leur raison d’existence dans les molécules de même nature qui les composent ; si l’on veut réduire ces corps, on ne peut les réduire qu’à leurs molécules: de sorte qu’au delà de ces molécules il n’y a que le néant. Mais le corps est une même chose avec les molécules : si donc il n’y a au delà des molécules que le néant, il en sera de même pour le corps : et il est évident qu’il n’y a aucun intermédiaire entre un corps simple et le néant. Par conséquent il demeure démon! ré que les corps simples n’ont pu être tirés d’une matière première, mais ont dû l’être du néant.

Voici cet argument en deux mots: La matière première, si elle existe, est un corps simple, ou un corps composé. Or elle ne peut être ni l’un ni l’autre. Elle ne peut pas être un corps composé , car elle ne serait pas matière première. Elle ne peut pas être un corps simple, car il n’y a pas un seul et unique corps simple, mais il y en a cinquante. Il y aurait donc cinquante matières premières; ce qui exclut jusqu’à l’idée même de matière première, qui ne serait plus alors première, mais deuxième, troisième , et

jusqu’à la cinquantième. Sans compter que tous ces corps simples, pour être différents les uns des autres, doivent chacun avoir des formes particulières, c’est-àdire exister comme des êtres formés; tandis qu’on suppose la matière première comme quelque chose d'informe. — l a matière première ne peut donc exister comme un corps simple. Or, puisqu’elle peut, moins encore exister comme un corps composé, il en résulte de toute nécessité qu’elle est entièrement impossible.

Ainsi, par toutes ces raisons, dont chacune résout à elle seule la question d’une manière absolue, il demeure démontré: qu’on ne peut pas supposer la matière première comme quelque chose de créé, et et que si Towianski admet cette matière première, il est dans la nécessité de la supposer comme quelque chose d’incréé et de divin de sa nature. — Aussi le sens dans lequel il la prend ne peut être nullement douteux , il ne peut être que celui dont nous parlons; ce sens s’impose avec une nécessité à laquelle cette doctrine ne peut échapper d’aucune façon; et nous n’avons pas même besoin de nous appuyer sur une remarque , qui du reste aurait une très grande importance, à savoir., que ce sens est aussi le seul qui s’accorde avec toutes les parties de cette doctrine.

La question soulevée est donc éclaircie de toutes parts. C’est une question principale, à la vérité; et nous espérons avoir fait quelque chose en la développant de la sorte; néanmoins il y aura nécessairement

d’autres questions, très graves aussi, qui resteront sans un développement semblable. Préoccupés de cette pensée et animés d’un vif désir de mettre la vérité à la portée de tous les esprits, et de l’y faire entrer par tous les côtés accessibles , nous avons cru faire une chose utile en dressant une sorte de table comparative où, à côté des vérités catholiques brièvement énoncées, seraient mises les assertions de Towianski, tout aussi claires et indubitables, et pour la plupart exprimées par ses propres paroles. Cette table , la voici !

Nous espérons que cette table rendra un grand service. Il est hors de doute que toutes les propositions que nous y avons mises du côté de l’enseignement catholique sont autant d’articles de foi, qu’on ne peut nier sans être hérétique. Cela prouve que toutes celles qui se trouvent du côté de Towianski , étant contradictoires aux premières, sont hérétiques. Les partisans de Towianski n’ont qu’un seul moyen d’échapper à cette nécessité d’avouer leur hérésie: c’est d’affirmer toutes les propositions qui se trouvent sur la table catholique; et de nier toutes celles qui se trouvent sur la table opposée. A ce prix, ils se montreront certainement catholiques, mais aussi et non moins certainement ils ne seront plus partisans de Towianski : ils auront déclaré sa doctrine hétérodoxe. C’est tout ce que nous prétendons , et ce que nous avons prétendu en écrivant ce livre.

Les disciples de Towianski nous accusent d’être injuste envers lui et de lui prêter des doctrines qui ne

lui appartiennent nullement. La table que nous présentons ici mettra tout le monde d’accord. Nous y avons mis toute la précision nécessaire pour indiquer quelles doctrines nous attribuons à Towianski, en meme temps que nous y avons mis en regard les dogmes de l’Église; de sorte que ce n’est pas nous, mais ces dogmes qui jugent ces doctrines. Si nous nous sommes trompé, si ces doctrines ne sont pas celles de Towianski, qu’il les nie: mais qu’il les nie catégoriquement et explicitement. Nous ne demandons pas mieux! Nous serons même heureux et très heureux! Car, bien que nous ayons la conscience d’avoir tiré légitimement ces doctrines des écrits de Towianski , et de savoir on ne peut mieux qu’elles ont été professées par lui, cependant, s’il les renie publiquement, ou que même on le fasse pour lui, nous serons pleinement satisfait, le but que nous nous sommes proposé sera atteint: la vérité reconnue, l’erreur condamnée. Au lieu de récriminations, nous chanterons alors une palinodie ; nous rendrons grâces à Dieu, et un salut de paix aux hommes de bonne volonté.

-X .. if

Page 1