LES TOPES ET LES IIAUGS. - RELIQUES DES SAINTS
Les premiers Européens qui connurent les buddhistes ob servèrent chez eux des cérémonies et des coutumes qui donnaient lieu de voir en eux une secte de chrétiens égarés. On observa, entre autres, qu'ils conservaient et adoraient les reliques de leurs saints.
D'après les légendes des buddhistes, ils avaient déjà, quelques siècles avant notre ère, adopté la coutume d'élever de grands monuments pour y conserver les restes de Buddha et des plus éminents de ses disciples, quelquefois même poui conserver la mémoire de quelques-unes de ses actions sur les lieux mêmes où elles s'étaient passées.
Ces édifices ont ordinairement des proportions colossales
et sonl construits en pierres ou en briques sur une base qui est quelquefois formée d'un mur régulier et quadrangulaire, et d'autres fois ne consiste qu'en un tas de grosses pierres brutes amoncelées sans ordre. On les appelle, en sanscrit, stupa}, ce qui, proprement, signifie monceau, las, tertre. Ce mot a, au fur et a mesure, été altéré et abrégé de manière que les habitants actuels de l'Hindostan et de l'Afghanistan appellent ces monuments tôpe, et aussi en Afghanistan burdj ou «tour. » A Ceylan, ils portent le nom de tupa,m&w plus souvent de dagoba, mot altéré du sanscrit dhâtuyopa, qui veut dire réceptacle de reliques précieuses. AuTibel, on les nomme chostin ou chhodtin \
La légende suivante contient une description du stupa, et peut être considérée comme son idéal»
« Alors, en présence de Bhagavat (Buddha), de la partie du sud (située devant lui), au milieu de l'assemblée, sortit un stupa fait des sept substances précieuses'", haut de cinq cents yoyanas et ayant une circonférence proportionnée. Ce stupa, s'étant élevé dans l'air, se tint suspendu dans le ciel, beau, agréable a voir, orné de cinq mille balcons jonchés de fleurs, embelli de plusieurs milliers de portiques, de milliers d'étendards et de drapeaux, entouré de milliers de guirlandes formées de pierres précieuses, ayant une ceinture d'étoffe de coton et de clochettes, répandant au loin l'odeur parfumée du santal et de la feuille de tamala, laquelle remplit la totalité de cet univers. La file de parasols (qui la surmontait) atteignait jusqu'aux demeures des dieux5. »
1 Des descriptions détaillées de plusieurs topes avec dessins se trouvent dans le Journal Asiatique, recueil de mémoires, etc., publié par la Société Asiatique, Paris, 1822 et suiv., in-8, IIIe sér., t. II ; Ariana antiqna, a descriptive Account of the Anticpnties and Coins of Afghanistan (with a Memoir on the buildings called Topes, by C. Masson), by II. H. Wilson, London, 1841, in-4. Topes, pl. II-IX.
3 C'est-à-dire d'or, d'argent, de lapis-l;izuli, d'émeraude, de cristal de roche, de perles rouges et de diamants.
3 Lo Lotus de la bonne loi, p. 145.
A cette légende, qui décrit le tope idéal, ajoutons ce que dit M. Cunningham sur le tôpe réel.
« Le tôpe, dit-il, est un bâtiment solide, hémisphérique, variant en grandeur depuis le grand tchaytia1 de Santchi, qui a un diamètre de cent six pieds, jusqu'au plus petit, a Bhojpour, dont le diamètre est de six pieds. Les plus anciens tôpes étaient de simples hémisphères, comme le grand tchaytia de Santchi, qui date probablement du milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ceux dont l'époque se rapproche le plus de celui-ci sont la plupart des topes de Bhilso, qui datent de la fin du troisième siècle avant notre ère. Dans ceux-ci, l'hémisphère est élevé de quelques pieds seulement sur la plinthe par l'addition d'une portion cylindrique. La troisième classe des tôpes se trouve dans l'Afghanistan, et remonte au commencement de l'ère chrétienne. Dans ceux-ci, l'hémisphère est considérablement élevé sur la plinthe. La dernière classe, dont le Sarnath-tôpe , près de Bénarès, est un magnifique spécimen, a l'hémisphère élevé a une hauteur aussi grande que le diamètre du tôpe. »
Le tôpe est un édifice religieux dédié spécialement a Buddha, c'est-à-dire ou à Adhi-Buddha, le céleste, le grand auteur primitif de toutes les choses, ou a une de ses émanations, les Manuchi-Buddhas ou les Buddhas mortels, dont le plus célèbre est Çakya-Muni, qui mourut en 543 avant Jésus-Christ. Des tôpes ont aussi été dédiés aux plus illustres disciples de Çakya et aux autres prêtres de Buddha qui, par suite d'une éminente sainteté, sont censés avoir atteint l'absorption complète dans l'esprit divin, d'où ils ont tiré leur origine.
Dans les tôpes dédiés au Buddha céleste, rien n'a été déposé ; mais l'esprit divin , qui est lumière, était supposé demeurer dans l'intérieur, et était annoncé au dehors par une paire d'feux placés a chacun des quatre côtés, a la base ou au sommet du bâtiment. Tel est le grand tchaytia près de Kathmandu, dans le Népâl, dédié a Sambhu ou Svayambn-
1 Le tchaytia est un bâtiment destiné à un objet religieux.
nâth, où les yeux sont placés aux côtés du sommet (tke crown) du bâtiment1, Tels sont aussi les nombreux chodten's (m Chhod. r-Ten) du Tibet, qui sont dédiés auBuddha céleste, bien distingués des Dung-ten's (g-Dungr-Ten) , qui sont bâtis a l'honneur des Buddhas mortels. Le premier nom signifie (une offrande a la divinité ; le dernier, un réceptacle d'ossements (g-Dung), c'est-à-dire un bâtiment contenant les ossements ouïes reliques de quelqu'un des Buddhas mortels Dans ceux-ci les yeux occupent les côtés de la base 2.
Ces monuments ne servaient pas seulement a conserver les restes et la mémoire des saints, mais quelquefois aussi ceux des rois, comme M. E. Burnouf nous l'apprend : « Selon les traditions des buddhistes du Sud, dit-il, ce ne sont pas les seules reliques des Buddhas qui ont le privilège d'être conservées dans ces grandes constructions (les stupas). Je trouve a ce sujet un passage formel dans le Tupa vamsa pali : « Un « tathagata vénérable parfaitement et complètement Buddha « a droit a un stupa; un Patchtchekabuddha a droit a un stupa; « l'auditeur d'un tathagata a droit a un stupa ; un roi Tçhakka- « vatti a droit a un stupa a. »
Comme la légende de l'Inde attribue â Buddha l'origine des stupas ou topes, ainsi l'origine des haugs (grands tertres artificiels) est, par la tradition de la Norvège, attribuée a Odin. l/auteur de Y Histoire des anciens rois de la Norvège, Snorro Sturlason, s'exprime ainsi â ce sujet4 :
« Odin donna a son pays la loi qui régit les Ases. Il ordonna ainsi que tous les morts seraient brûlés, et que leurs biens seraient portés avec eux au bûcher. De cette manière, dit-il, chacun viendrait au Walhalla avec les richesses qui l'accompagnaient au bûcher. Il jouirait aussi de tout ce qu'il avait luimême caché dans la terre. Mais la cendre serait jetée dans
1 Un dessin de ce bâtiment est donne par M. Bamilton (auparavant Buchanan) dans son Descriptive Account ofNepmil.
"l .Journal of the royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland . Loudon, in-8. loc XIII, p. 100.
r' Le Lotus de la bonne loi, p. 422-4-25.
' Ynglinga Saga, rhap. vin.
la mer, ou cachée dans la terre. Après la mort des hommes braves, on élèverait des haugs (tertres) a leur mémoire. De plus, on élèverait des bautastens (cippes) sur les corps de ceux qui avaient montré du courage , coutume qui fut observée longtemps ensuite. »
Ici, il n'est pas dit expressément que les restes des braves seraient déposés dans les haugs, mais l'histoire nous apprend que cela était au moins le plus souvent le cas. Et, de même que les topes ont été et sont encore des objets de vénération et d'adoration, ainsi les haugs ont été vénérés dans la Scandinavie. On trouve même encore en Norvège des traces de cet ancien respect, car il y a des haugs qu'on croirait violés si quelqu'un se permettait de couper les herbes ou les arbres qui y croissent.
L'auteur de l'ouvrage intitulé LaUta Vistara, biographie de Cautama Buddha, rapporte qu'a sa mort huit villes se disputèrent son corps, et la lutte ne fut apaisée qu'a la condition qu'on partagerait ses restes parmi ces huit villes, dont chacune éleva un stupa sur la portion qui lui échut1.
Snorro mentionne, dans YHisîoire de Halfrfan Svarte (le noir), roi d'une partie de la Norvège, un fait analogue. Voici ses propres paroles :
« 11 (Halfdan) était si estimé du peuple, qu'ayant appris sa mort et sachant que son corps avait élé transporté dans le Hingerikc pour y être enterré, les hommes les plus émincn's du Raumarike, du Yestfold et du Heidamôrk, y allèrent et demandèrent le corps pour l'emporter chez eux et l'enterrer dans leur district, croyant que celui qui l'obtiendrait pourrait espérer de riches moissons. Enfin la dispute finit par l'accord qui fut fait de partager les restes mortels du roi en quatre portions. La tête fut déposée a Steen dans le Ringerikc, les
1 Cité dans Ariana ant., p. 46; C. L.issen, Jndische Alterthumskunde : Bonn,, in-8, ï, p. 77-78; H. T. Prinsep, Tibet, Tartary and Nongolio, tjieir social and polilical Condition and the Religion of Boodh., London, 1 851 , in-8, p. 159;. Fa Hian, transi, by Laidley, p. 258; Jlioucn Thsang, p. 151, 155.
autres portions furent emportées et déposées dans des haugs qui portèrent ensuite le nom de Halfdanhaugs (tertres de llalfdan 1 . »
On voit, par ce récit, que le peuple attribuait a son roi un certain degré de sainteté. Il paraît que la royauté était combinée avec une espèce de sacerdoce, car Snorro nous apprend dans un autre endroit* qu'aux grandes fêtes, lorsque les viandes des sacrifices étaient cuites et prêtes a être servies, le roi avait le devoir a remplir de bénir les mets.
11 y adestôpes et des haugs qu'on a explorés avec beaucoup de soin, et dans lesquels on n'a rien trouvé. 11 peut néanmoins se faire que des reliques aient été déposées dans ces monuments, car elles ont souvent été si petites, qu'il serait presque miraculeux qu'elles eussent été retrouvées dans de si grandes masses de pierres, de terre ou de briques. Il y a, pour citer un exemple, un dagoba, ou tôpe, a Ceylan, qui a été bâti sur un cheveu que Buddha avait a son front, sur son œil gauche3. L'historien de Hiouen Thsang fait plusieurs fois mention de stupas élevés sur des cheveux ou sur des ongles coupés de Buddha \
11 peut donc se faire qu'un monument où on ne trouve rien puisse contenir quelque relique ; mais il faut aussi convenir qu'il y a des monuments qui n'en contiennent aucune.
Dans la manière de traiter les restes des morts, l'analogie ne se borne pas au brûlement et a l'érection de tôpes ou de haugs, mais^ de même qu'en Scandinavie les cendres des hommes moins importants furent, ou mises dans des urnes et déposées en terre, ou jetées dans l'eau, ainsi les buddhistes de Ceylan mettent les cendres de leurs morts dans des urnes qu'ils déposent dans la terre, et les buddhistes de Népal jettent les cendres de leurs morts dans l'eau5.
1 Haldan Svartes Saga, chap. ix.
* ffakoîi den Godes Saga, chap. xvi-xix.
3 Journal of tlie royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, Un&on, in-8, XIII, p. iï% Hiouen Thsang, p. GG.
C. -F. Ëgerton, Journal of a vjinter 's Toiirjn India, wiih a visit lo
Dans les cimetières cingalais , on remarque une grande variété de petits las coniques, élevés sur les restes des morts1. De même on voit en Norvège, ça et la, un certain nombre de petits tas autour des grands.
Nous passerons a la comparaison des topes et des haugs, quant a la forme extérieure, la grandeur, la construction intérieure, leurs accessoires, l'inventaire de leurs cellules, etc. Et ce sont particulièrement les haugs de la Norvège, qui me sont le mieux connus, qui entreront dans cette comparaison. Nous sommes cependant convaincu que ce qu'on lira ici sur ces haugs peut se dire de tous les tertres de ce genre qui sont épars sur la vaste zone qui s'étend depuis le mont Caucase jusqu'en Norvège, en y ajoutant la basse Allemagne, les Pays-Bas, une partie de la France septentrionale, et l'Angleterre2.