POLÉMIQUE CONTRE BACON. — MÉTHODE. — CAUSES FINALES
De tous les auteurs auxquels de Maistre s'est attaqué, il n'en est aucun auquel il ait fait une si rude guerre qu'à Bacon. Il a composé contre lui un ouvrage en deux volumes, intitulé Examen de la philosophie de Bacon, où il sape une à une toutes les parties de la vaste construction que le philosophe anglais avait élevée, et où il s'attache à n'y pas laisser pierre sur pierre. L'acharnement que l'écrivain catholique déploie contre l'illustre chancelier vient sans doute de ce que le dixhuitième siècle l'avait glorifié outre mesure, et de ce que la Convention elle-même s'était avisée un beau jour de faire traduire ses ouvrages aux frais de la république, pour hâter, disait -elle, les progrès delà raison. De
Maistre vit dans Bacon le père de cette philosophie et de cette révolution qui lui rendaient de si grands honneurs et se mit en devoir de le combattre à outrance.
Bacon, dit-il, s'est proposé de donner aux hommes un nouvel instrument (novum organum), pour perfectionner les sciences. Mais ce nouvel instrument était -il bien nécessaire, et le besoin s'en faisait-il bien vivement sentir? En d'autres termes, du temps de Bacon, la science était- elle dans l'enfance, comme ce philosophe ne cesse de le répéter? Nullement. Le moine de son nom qui l'avait précédé de plusieurs siècles en savait déjà plus que lui, surtout dans les sciences physiques et naturelles, et Copernic, Ticho, Kepler, Galilée, qui étaient venus depuis, avaient changé la face des connaissances humaines. « Bacon fut simplement un baromètre qui annonça le beau temps; et parce qu'il l'annonçait, on crut qu'il l'avait fait (1). » D'ailleurs, peut-on inventer un nouvel instrument ou, comme s'exprime Bacon, un nouvel organe , et le mettre à la disposition de l'homme ? De Maistre le nie et fait à ce sujet un assez méchant jeu de mots : « J'honore, dit-il, la sagesse qui propose un nouvel organe autant que celle qui proposerait une nouvelle jambe. » Il ajoute d'une manière plus fine et plus ingénieuse qu'il en est des nouveaux organes et des traités sur la méthode comme des arts poétiques : ce sont, dit-il, des recettes qui ne servent à rien; il n'y a pas de moyens artificiels de créer et d'inventer. On ne cesse de nous dire que Bacon a rendu un
1 Soirées, \Te Entretien.
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service signalé aux sciences en substituant l'induction au syllogisme. De Maistre se demande ce qu'il faut penser d'une telle assertion. Et, avant tout, qu'est-ce que l'induction? Suivant Aristote, l'induction est la voie qui nous conduit du particulier au général, ou encore un syllogisme sans moyen terme. C'est dire que l'induction ne diffère du syllogisme que par la forme et n'est qu'un syllogisme contracté. Toujours, dit de Maistre, il y a une généralité exprimée ou sous-enten due dans l'induction ; toujours, par conséquent, cette dernière se confond avec le syllogisme. Nous dire que Bacon a substitué l'induction au syllogisme, c'est donc nous dire qu'il a substitué le syllogisme au syllogisme, c'est énoncer un non-sens et une contradiction .
Non seulement Bacon ne sait pas ce qui fait la valeur de cette induction qu'il regarde comme un nouvel instrument, et qu'il veut substituer au syllogisme, mais il ne la comprend pas. Il rejette, en effet, comme un moyen grossier ce flambeau de l'analogie que le Créateur a mis dans nos mains et qui nous permet d'entrevoiret de pressentir les lois de la nature, en attendant qu'elles se montrent à nous en pleine lumière. 11 ne veut pas que l'homme conjecture, comme si on pouvait faire un pas clans les sciences sans conjecturer et comme si le don de conjecturer heureusement n'était pas le génie lui-même! A cette induction hardie et féconde, qui est la bonne, Bacon en substitue une autre timide, mais stérile, qu'il honore bien à tort du nom d'induction légitime. C'est celle qui procède par voie d'exclusions ($er exclusions débitas), c'est-à-dire qui commence par écarter
toutes les explications fausses, parce que, les explications fausses étant une fois écartées, celle qui restera sera nécessairement vraie. Or il est impossible, suivant de Maistre, de rien imaginer de plus contraire et au mouvement naturel du génie de l'homme et au progrès des sciences qu'une induction de cette espèce.
Il en est, dit assez ingénieusement notre philosophe, du génie comme de la grâce, il est un don et non un art. Celui qui le possède est emporté et ravi vers son objet avec une force extraordinaire, parce qu'il agit sans se regarder faire. Au lieu de dépenser une partie de son énergie à se considérer et l'autre à considérer son objet, il est à son objet tout entier et sans partage. C'est pourquoi il l'appréhende et l'étreint avec une double énergie. Un esprit qui fait un livre, comme le Novu m organum, sur la manière dont il doit procéder dans les sciences, est un esprit qui se regarde et partant qui n'a point de génie pour les sciences.' Quand on écrit sur la métaphysique d'un art, on prouve par cela même qu'on n'a point de talent pour cet art. Aussi le siècle des créations n'est-il jamais celui des dissertations. Racine employait assez bien les mots : il n'est pas sûr pourtant qu'il eût su faire un bon dictionnaire des synonymes. Le dix-septième siècle n'a pas produit l'Esprit des lois, mais il a produit quelque chose de mieux. Quoi donc? D'excellentes lois4.
De Maistre, comme on voit, reste fidèle, dans son dernier ouvrage, à l'idée qui tient tant de place dans les premiers, à savoir, que l'inspiration vaut mieux que
3 Examen de la philosophie de Bacon, chap, i e\ ji
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la méthode, la spontanéité que la réflexion : il se montre un vrai romantique dans la science, comme dans la politique et dans la littérature elle-même. Mais cette idée est-elle aussi fondée en raison qu'il a l'air de le croire? nous ne le pensons pas. S'il ne faut pas sacrifier l'inspiration à la méthode, il ne faut pas non plus sacrifier la méthode à l'inspiration, surtout dans l'ordre scientifique.
Galilée, Descartes, Pascal, Leibniz, se sont vivement préoccupés de cette question de la méthode et de ce que de Maistre appelle dédaigneusement la métaphysique de la science : cela ne les a pas empêchés, comme on sait, de montrer un certain talent pour la science. Aristote lui-même, que notre auteur admire beaucoup, n'a pas pu décrire, comme il l'a fait, les conceptions, les jugements, les raisonnements, en un mot, les diverses opérations qui entrent dans le syllogisme, sans réfléchir et sans se regarder, pour ainsi dire, opérer intérieurement : il n'en a pas moins été le premier génie scientifique de l'ancien monde. En condamnant la méthode et la réflexion, de Maistre se sépare de la tradition rationaliste pour se rattacher à la tradition mystique; il quitte, comme cela lui arrive souvent, l'école de Descartes pour celle de Saint-Martin.
Nous reconnaissons avec de Maistre que l'induction baconienne n'était pas sans défaut et que la science n'était nullement dans l'enfance du temps de Bacon; mais nous sommes loin de croire que les ouvrages du philosophe anglais aient été sans influence sur ses progrès. Il est bien facile de dire, comme le fait l'auteur de X Examen, quo personne ne songeait, au seizième
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siècle, à appliquer le syllogisme aux sciences physiques et naturelles et que, par conséquent, Bacon, qui guerroie pour qu'on ne l'applique pas à cet ordre de sciences, se bat contre des moulins à vent. Il n'en est pas moins vrai que tous les hommes instruits de ce temps-là avaient été formés par la méthode syllogistique et avaient contracté, sous une telle discipline, des habitudes d'esprit qu'on ne perd pas en un jour. — C'est pourquoi il fallut les efforts persévérants de plusieurs générations de penseurs pour amener des esprits, accoutumés avant tout et presque uniquement à discuter et à argumenter, à se mettre en présence des faits pour observer et expérimenter. C'était là un régime intellectuel tout autre. Bacon fut un de ces penseurs et un des plus remarquables. Il n'avait pas dans l'esprit toutes les qualités scientifiques qu'il demandait aux autres, la précision, la netteté, la rigueur ; mais il avait le vif sentiment de ce qu'exigeait la science au moment où il parut, et le don de l'exprimer avec autant de poésie que d'éloquence. Ses vues sur l'expérimentation et l'induction sont souvent minutieuses, parfois inexactes, mais elles appellent fortement l'attention sur ces procédés trop méconnus par la logique des écoles. Descartes rendait plus de justice à Bacon que de Maistre : « Vous désirez savoir, écrivait- il au Père Mersenne, un moyen de faire des expériences utiles. A cela je n'ai rien à dire, après ce que Vérulamius a écrit. » Leibniz ne s'exprime pas moins favorablement sur son compte. Il avait, dit-il, com mencé par étudier la philosophie scolastique, quand un homme d'un génie divin, Bacon, lui ouvrit un monde nouveau.
Non content d'attaquer les idées de Bacon, sur la logique et sur la physique, de Maistre combat ses vues sur ce qu'on qu'on appelle aujourd'hui la psychologie et la théodicée. Il l'accuse notamment (et c'est le seul de ses griefs que les limites de ce travail nous permettent de signaler) d'avoir compromis le dogme de l'existence de Dieu, en condamnant la recherche de la finalité dans la nature. Frappé du caractère incertain et hypothétique des sciences de son époque, le philosophe anglais l'avait, en effet, attribué à ce que ses contemporains, au lieu de s'en tenir prudemment à l'étude des causes efficientes, auxquelles on peut s'élever par l'ob servation exacte des phénonènes, avaient la manie de spéculer à perte de vue sur les causes finales, qu'il est presque impossible de deviner. Il essaya donc de purger la science de ce qu'il considérait comme un principe d'erreur, et de lui donner un caractère plus circonspect et plus rigoureux. On s'est demandé, disait-il, dans quel but telle chose avait été faite dans la nature et on a oublié de chercher ce qui l'avait faite : c'est ce qui est arrivé à Platon, à Aristote, à Galien et à tous ceux qui ont raisonné à leur suite. Cependant Bacon ne condamne pas absolument et sans réserve la recherche des causes finales. Il ne veut pas qu'elle soit abandonnée; il demande seulement qu'elle soit déplacée. S'il la retranche du domaine de la physique, c'est pour la transporter dans celui de la métaphysique, à laquelle seule il appartient de scruter la nature au point de vue des idées et des intentions l.
1 Voir l'excellent article Je M. Gh. Lévêque, intitulé : F. Bacon métaphysicien. Revue philosophique, t, III, pf U3f
De Maistre ne lient nul compte à Bacon de cette restriction, qui est pourtant d'une extrême gravité. Il lui reproche simplement d'avoir prétendu que la recherche des causes finales s'oppose à celle des causes physiques, tandis qu'elles'peuvent et doivent même aller ensemble. Peut- on découvrir que les planètes sont retenues et mues dans leurs orbites par deux forces qui se balancent, sans conjecturer que ces forces ont été établies pour les retenir et les mouvoir? Peut-on apprendre la propriété que les feuilles des arbres possèdent d'absorber l'air non respirable, sans soupçonner qu'elle a pour cause une volonté bienfaisante? Pourquoi celui qui ace soupçon serait -il moins bon physicien que celui qui ne l'a pas? Linné ne se lassait pas d'admirer la sagesse que Dieu fait éclater dans la création et dont il apercevait les traces jusque dans les moindres de ses ouvrages. Cela ne l'a pas empêché d'être un grand naturaliste K
On voit que de Maistre n'est pas un traditionaliste pur et qu'il lui arrive quelquefois de consulter la raison en même temps que la tradition. Il fait plus, il défend, à l'occasion, son autorité contre ceux qui la méconnaissent. Etablir, comme il le fait ingénieusement, l'existence des idées innées contre Locke et Donald lui-même, c'est bien, en effet, défendre les principes constitutifs de la raison à rencontre du sensualisme de l'un et du traditionalisme de l'autre. Je n'ignore pas qu'il attribue aux institutions et aux langues une origine divine; mais, si l'on songe qu'il prend ordinairement ce mot divine
1 E.ramcn de la philosophie de Bacony t. II, cb, vjf
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dans le sens de naturelle, on conviendra qu'elles semblent être pour lui, comme les idées elles-mêmes, non le résultat d'une simple transmission, mais l'épanouissement spontané de notre nature raisonnable.
De Maistre se fait, il est vrai, une idée un peu humaine de l'être divin, et cela, au point qu'on Ta quelquefois accusé d'anthropomorphisme. C'est la part delà tradition dans la philosophie de ce brillant esprit, moins de la tradition catholique telle qu'elle avait été recueillie et fixée par les conciles, que de la tradition janséniste et de la tradition de la Kabbale, arrivée jusqu'à lui parMartinez et Saint-Martin. De là ce Dieu sévère qui, pareil au Jéhovah biblique, se manifeste plus par sa colère que par sa bonté; de là cette théocratie, renouvelée de la Judée autant que de la Rome du moyen âge, qu'il conçoit comme la seule autorité capable mater des êtres radicalement viciés par la chute primitive et corrompus dès le sein de leur mère; de là, en un mot, l'absolutisme religieux, avec le pessimisme métaphysique qui le justifie et lui sert, pour ainsi dire, de contrefort.
Il résulte de toutes ces considérations que, si de Maistre est médiocrement traditionaliste, il est éminemment ultramontain, dans le sens politique du mot, c'est-à-dire vivement épris de la théocratie. Ajoutons qu'il met au service de cette doctrine excessive un style empreint d'une ironie mordante et plus propre à exaspérer qu'à convertir ses adversaires. Aussi, malgré l'élévation de ses idées et la noblesse de ses sentiments, son influence est loin d'avoir toujours été heureuse. En revendiquant, avec hauteur pour la société religieuse la suprématie sur |
la société civile, il a contribué plus que personne a déchaîner la guerre qui sévit entre elles en ce moment1.
i Voir s a- de Maisfcre le remarquable article de M. B:\uilrillart Publicist es modernes i p. 1-8.