VIE DU VICOMTE DE BONALD. — IMPUISSANCE DE LA PHILOSOPHIE
Il eniist des époques dans l'histoire humaine comme des zones dans l'histoire naturelle : chacune d'elles produit des sujets qui offrent entre eux, sinon une ressemblance parfaite, au moins de singulières analogies. Il suffît, pour s'en convaincre, d'étudier concurremment le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qui naquit la même année que lui et dont la vie se développa dans les mêmes circonstances. Tous deux combattent le dixhuitième siècle dans ses doctrines libérales comme dans ses doctrines matérialistes; tous deux essayent de relever les idées anciennes dans l'ordre politique comme dans Tordre moral et religieux, et établissent entre l'absolu-
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tisme et le christianisme une solidarité qui n'est pas sans péril pour celui-ci, au milieu du mouvement qui emporte les sociétés modernes ; tous deux font appel, contre les innovations de la raison individuelle, à la raison universelle, c'est-à-dire aux lois mêmes de l'espèce, telles qu'elles se manifestent dans les langues, dans les institutions et dans les traditions qui remontent jusqu'à Dieu lui-même. Ils ne se sont jamais vus, l'un n'est point le disciple de l'autre ; mais comme ils sont nés dans la même condition, qu'ils ont été élevés à peu près de la même manière et qu'ils ont passé à peu près par les mêmes épreuves, ils ont des idées à peu près semblables : « Est-il possible, écrit de Maistre, que la nature se soit amusée à tendre deux cordes aussi parfaitement d'ac^ cord que votre esprit et'le mien?... Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit ; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » Cependant ces assertions comportent plusieurs restrictions assez graves, non seulement quant aux idées, qui ne sont pas toujours les mêmes des deux parts, comme nous aurons occasion de le faire voir, mais encore quant à la méthode suivie pour y arriver.
De Maistre est plus libre et plus dégagé dans ses allures, de Bonald plus lent et plus didactique ; le premier est un génie primesautier qui s'élève quelquefois d'un coup d'aile à une assez grande hauteur; le second est un esprit méthodique qui rase presque toujours la terre ; la manière de l'un est plus naturelle, celle de l'autre plus artificielle.
Louis -Gabriel-Ambroise de Bonald naquit, comme de Maistre, en 1754. 11 appartenait, comme lui, à une famille noble dans laquelle la piété et le dévouement aux
rois étaient héréditaires. Il eut également pour berceau une province pauvre et retirée, où les mœurs él aient simples et les croyances profondes : il vit le jour à Monna, près de Milliau, dans le Rouergue. Après avoir terminé ses études à Juilly, chez les Oratoriens, il entra sans transition dans le corps des mousquetaires du roi, où il resta quelque temps, sans que ni les idées ni les mœurs à la mode pussent entamer cette âpre et forte nature. De retour chez lui, h l'âge de vingt-deux ans, il s'y maria, devint maire de Milhau, puis membre et président de l'assemblée de l'Aveyron. Mais bientôt il se démit de ses fonctions pour n'avoir point à reconnaître la constitution civile du clergé. Il fit plus, il émigra et (chose plus grave !) alla rejoindre dans le camp de Gondé ceux qui portaient les armes contre la France. Nous le retrouvons peu de temps après à Heidelberg avec deux de ses fils, travaillant à la fois à leur éducation et à la composition d'un grand ouvrage politique. Ce livre, peu libéral, comme on peut bien penser, a pour titre : Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile. Il parut à Constance, en 1796, juste au m< ment où s'imprimaient à Neufchâtel les Considérations sur la France du comte de Maistre; mais la plupart des exemplaires que l'auteur essaya d'introduire sur le territoire de la République furent saisis à la frontière et mis au pilon par ordre du Directoire. Il publia un peu plus tard son Essai analytique sur l'ordre social, ses opuscules sur le Divorce et sur les Traités deWestphalie et de Campo-Formio et sa Législation primitive (1£02), qui mit le sceau à sa renommée parmi les partisans de l'ancien régime. Napoléon, qui le voyait avec plaisir
exalter dans la spéculation ce principe d'autorité qu'il relevait, de son côté, dans la pratique, essaya de se l'attacher et y réussit en partie. Bon père de famille avant tout et de tout temps fort préoccupé de l'avenir de ses enfants, l'écrivain royaliste voulut bien accepter de celui qu'il appellera plus tard l'usurpateur les hautes fonctions de conseiller de l'Université.
On sait quel rôle Bonald joua sous la Restauration. Il tenta alors de réaliser les théories qu'il avait développées dans ses livres et fut un des chefs les plus ardents de cette réaction qui devait pousser la dynastie aux abîmes. Nommé d'abord membre de la Chambre introuvable, puis pair de France, il vota les lois qui suspendaient la liberté individuelle et la liberté de la presse, ainsi que celles qui établissaient les cours prévôtales et punissaient de la déportation les cris séditieux ; il fut un de ceux qui réclamèrent pour le clergé la tenue des re gistres de l'état civil et une dotation territoriale, et appuya toutes les propositions qui avaient pour but de reconstituer l'aristocratie sur des ba^es inébranlables. S'il se montra favorable à la création d'un ministère de l'instruction publique, c'est que ce ministère devait, dans sa pensée, veiller à ce que l'instruction ne fût pas trop répandue. Il n'était pas nécessaire, suivant lui, que le peuple sût lire : ce qu'il lui fallait, c'était un bon gouvernement qui le rendît heureux dans sa condition et lui ôtàt l'envie d'en sortir.
Le mouvement libéral de 1830 emporta, avec le trône de Charles X, ces essais de restauration surannés. Bonald, qui avait contribué à le provoquer, comprit que la liberté prenant le dessus, il n'avait plus rien à faire sur