‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 9 sur 47 · POLEMIQUE CONTRE LOCKE. — IDEES INNEES · texte numérisé non relu

POLEMIQUE CONTRE LOCKE. — IDEES INNEES

De Maistre ne se contente pas d'attaquer le dix-hui-*

tième siècle en lui-même, il le combat dans les auteurs

qui lui paraissent, a tort ou à raison, en avoir été les

pré îurseurs et parmi lesquels figurent en première li-

Locke et Bacon. Il ne sera pas sans intérêt d'exa-

miner la discussion qu'il engage contre eux. Elle nous fera connaître, d'une part, ses procédés de polémique, de l'autre, quelques points de sa doctrine que nous n'avons pas encore eu occasion de mettre en lumière.

Nous Voyons, dès le début de sa discussion contre Locke, que nous n'avons pas affaire à un pur philosophe, uniquement épris de la vérité, mais à un avocat qui ne songe qu'à faire triompher la cause qu'il défend, sans se piquer de rendre justice à son adversaire : « Il est, dit-il, des livres dont on dit : Montrez- moi le défaut qui s'y trpuve ! Quanta Y Essai, je puis bien vous dire : Montrez- moi celui qui ne s'y trouve pas ! Nommezmoi celui que vous voudrez, parmi ceux que vous jugerez les plus capables de déprécier un livre, et je me charge de vous en citer sur-le-champ un exemple, sans le chercher.» Qui reconnaîtrait, sous de pareils traits, l'ouvrage que Leibniz admirait, en le réfutant, et considérait comme une des plus belles productions de son siècle?

Cependant les critiques de Joseph deMaistre ne sont pas toutes dénuées de fondement. Nous n'en voulons pour preuve que la polémique qu'il dirige contre l'auteur anglais, avec tout le savoir d'un philosophe de profession et toute l'aisance d'un homme du monde, à propos des idées innées, et où il montre qu'il était, suivant l'expression de Sainte-Beuve , plus trempé de forte science que pas un de ceux de son parti. Il prouve d'abord à Locke qu'en attaquant h s idées innées, il attaque une doctrine qu'il ne comprend pas. L'auteur de Y Essai prétend, en effet, qu'en niant une loi innée en matière de morale, il n'entend point nier une loi naturelle, parce qu'une loi naturelle peut être reconnue par

DM MAISTRK G7

les seules lumières de la raison. Mais qu'est-ce donc que les lumières do la raison, lui objecte de Maistre, sinon l'ensemble des principes qui la constituent et auxquels on est convenu de donner le nom d'idées innées? Locke soutient à la fois le pour et le contre, le oui et le non dans la même phrase.

Bien plus, ces lois naturelles, qu'il prétend ne point nier, il les nie positivement, et cela, en se. fondant sur le raisonnement qui consiste à conclure de quelques à tous, c'est-à-dire sur un sophisme des mieux caractérisés. Après avoir rappelé quelques-unes des monstruosités morales sur lesquelles ce philosophe s'appuie pour établir qu'il n'y a point de morale innée et naturelle, de Maistre dit très bien : « C'est dommage qu'il ait oublié de produire une nosologie, pour démontrer qu'il n'y a point de santé. » Cependant, ajoute-t-il, « que l'on refuse d'admettre ces idées premières, il n'y a plus de démonstration possible, parce qu'il n'y a plus de principes dont elle puisse être dérivée. En effet, l'essence des principes est qu'ils soient antérieurs, évidents, non dérivés, indémontrables et causes par rapport à la conclusion ; autrement ils auraient besoin eux-mêmes d'être démontrés, c'est-à-dire qu'ils cesseraient d'être principes, et il faudrait admettre ce que l'école appelle le progrès à l'infini, qui est impossible1. » Ce sont là des raisons qui peuvent paraître peu solides aux partisans que la doctrine de Y évolution et de Y association a récemment recrutés parmi nous, mais que leurs attaques n'ébranleront pas.

1 S >>r<:ei, VIe Entretien.

La cause de toutes ces disputes, c'est qu'on ne définit pas les termes dont on se sert. Locke, qui a tant combattu les idées innées, n'a jamais pris la peine d'expli quer ce qu'il entendait par ce mot. Le traducteur français de Bacon déclare qu'il ne se souvient pas d'avoir eu, dans le sein de sa mère, connaissance du carré de l'hypoténuse. Dès qu'on fait si peu d'effort pour comprendre ses adversaires et qu'on leur prête gratuitement des croyances si absurdes, faut-il s'étonner qu'on n'entre pas dans leurs opinions? Un écrivain d'une tout autre portée et d'un parti tout différent (on devine qu'il s'agit ici de M. de Bonald) a cru argumenter contre les idées innées d'une manière triomphante, en demandant comment , si Dieu grave de telles idées dans l'esprit de l'homme, celui-ci parvient à les effacer. Comment, par exemple, l'enfant idolâtre, qui nait avec l'idée distincte d'un seul Dieu-, peut-il arriver à croire à plusieurs dieux? De Maistre fait remarquer qu'il ne faut pas confondre l'idée ou simple notion avec l'affirmation ; que la première est innée, mais que la seconde ne l'est pas. Qui jamais, en effet, s'est avisé de parler de jugements ou de raisonnements innés? Le théiste affirme qu'il y a un seul Dieu ; le polythéiste, qu'il y en a plusieurs. Ils ne s'accordent pas dans leurs affirmations; mais ils ont tous deux la même idée, celle de Dieu. C'est ainsi que deux hommes qui font une opération de calcul d'une manière différente, ont pourtant tous deux la même idée, celle du nombre1. »

A propos delà question des idées innées, de Maistre

i Soir ces. II'' Entretien.

touche, avec sa supériorité ordinaire, à celle de l'origine des idées. Il est ridicule, suivant lui, de chercher à la résoudre, comme on le fait aujourd'hui, avant celle de l'essence de l'âme. La première suppose la seconde, comme celle de savoir à qui revient un bien suppose l'existence des parents auxquels il doit être attribué. Une fois que la question de l'essence de lame est résolue comme elle doit l'être, c'est-à-dire une fois qu'il est bien reconnu qu'elle a pour essence la pensée, la question de l'origine des idées, c'est-à-dire en définitive des pensées, n'en est plus une. De Maistre signale, en outre, avant de célèbres auteurs contemporains, l'équivoque du mot origine, qui peut également désigner la cause occasionnelle ou excitatrice et la cause productrice des idées. Si on prend le mot dans le premier sens, dit-il, tout le monde est d'accord et il n'y a plus de question ; si on le prend dans le second, on tombe dans une absurdité manifeste. Dire que nos idées sont produites par les corps qui agissent sur nos sens, c'est dire que la matière de l'étincelle électrique est produite par l'excitateur.

Une des preuves les plus curieuses que de Maistre ait données de l'innéité des idées, c'est la permanence des diverses classes d'êtres sensibles et intelligents. Les animaux, dit -il, voient constamment ce que nous voyons et ne peuvent jamais comprendre ce que nous comprenons. Les mêmes objets extérieurs frappent leurs sens; les idées qu'ils en ont sont tout autres : d'où cela peut-il venir, sinon de o qu'ils sont constitués intellectuellement d'une tout autre manière ? Celte constitution intellectuelle différente qui nous distin-

70 TRADITIONA LISME ET ULTRAMONTANISME

gue les animaux et nous, en quoi consiste-t- elle, sinon en certaines prédispositions à concevoir les choses autrement, c'est-à-dire, en certaines idées innées? Les animaux « verront bien un, mais jamais l'unité ; les éléments du nombre, mais jamais le nombre; un triangle, deux triangles, mais jamais \&triangidaritè . »Side Maistre avait mieux connu Kant, il aurait dit avec lui que l'esprit applique ses idées aux objets, mais qu'il ne les en tire pas, et qu'elles sont les formes, mais non .la matière de la connaissance. Il remarque du moins que les animaux les plus semblables à nous ne peuvent jamais s'élever jusqu'à nous et rompre la barrière qui nous sépare. Le chien, le singe, l'éléphant, s'approchent du feu comme l'homme; ils se chauffent, comme lui, avec plaisir ; mais que le feu menace de s'éteindre, l'idée ne leur viendra pas, comme à lui, de pousser un tison sur la braise : ce n'est pourtant pas faute de l'avoir vu faire. Si l'expérience était la source de toutes les idées, elle leur donnerait celle-là.

Ce qui est vrai des idées spéculatives est vrai aussi des idées morales : elles s'appliquent au spectacle d'.s actes humains, elles n'en viennent pas : « Mon chien, dit admirablement de Maistre dans un passage trop peu connu et trop peu cité, m'accompagne à quelque spectacle public, à une exécution, par exemple : certainement il voit tout ce que je vois; la foule, le triste cortège, les officiers de justice, la force armée, l'échafaud, le patient, l'exécuteur, tout en un mot; mais de cela que comprend-il? ce qu'il doit comprendre en sa qualité de chien : il saura me démêler et me retrouver, si quelque accident l'a séparé de moi, il s'arrangera

DE MAISTUE 11

de manière à n'être pas estropié sous les pieds des. spectateurs; lorsque l'exécuteur lèvera le bras, l'animal, s'il est près, pourra s'écarter, de crainte que le coup ne soit pour lui; s'il voit du sang, il pourra frémir, mais comme à la boucherie. Là s'arrêtent ses connaissances, et tous les efforts de ses instituteurs intelligents, employés sans relâche pendant les siècles des siècles, ne le porteraient jamais au delà; les idées de morale, de souveraineté, de crime, de justice, de force publique, etc., attachées à ce triste spectacle, sont nulles pour lui. Tous les signes de ces idées l'environnent, le touchent, le pressent, pour ainsi dire, mais inutilement, car nul signe ne peut exister que l'idée ne soit préexistante1. »

On peut encore tirer de l'étude des animaux d'autres preuves des idées innées. Une poule qui n'a jamais vu l'épervier, l'aperçoit-elle tout à coup dans la nue, comme un point noir, elle s'agite éperdue, affolée de terreur et pousse un cri extraordinaire qu'elle n'a jamais poussé, et ses petits qui sortent à peine de la coque, accourent en tremblotant et se culbutant sous les ailes maternelles. D'où vient cela, sinon de ce que cet'.e poule porte en elle une idée, inhérente à sa nature et indépendante de l'expérience, qui lui montre dans cet oiseau de proie un ennemi de sa race? Ce qui est vrai de la poule est vrai, mutalis mutandis, des autres espèces. Elles obéissent toutes à des instincts, c'est-àdire à des idées qui les poussent dans tel ou tel sens, naturellement etantérieurement à toute expérience. Mais

1 Soirées. Ve Entretien.

72 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME

si l'animal a en lui des idées naturelles et indépendantes de l'expérience qui le font ce qu'il est, pourquoi l'homme n'en aurait -il pas d'analogues qui le font homme ? Goste, le traducteur de Locke, ayant un jour proposé cette difficulté à son maître, celui-ci lui dit avec humeur : « Je n'ai pas écrit mon livre pour expliquer les actions des bêtes. «Cette humeur et ces paroles prouvent assez combien l'objection lui paraissait embarrassante. Condillac, lui, ne se laisse pas arrêter pour si peu : « La bête fuira, dit-il, parce qu'elle en a vu dévorer d'autres; quant à celles qui n'ont encore rien vu, il faut croire que leurs mères, dans le commencement, les auront engagées à fuir. » Le silence de Locke valait encore mieux qu'une telle réponse.

C'est là une discussion qui ne manque ni d'intérêt ni de valeur. La manière de l'auteur des Soirées, qui veut que Ton traite immédiatement de la spiritualité de l'àme, au lieu de s'attarder en de vains préambules relatifs à l'origine des idées et au jeu des facultés, est incontestablement plus vive et plus profonde que celle des philosophes écossais. Ceux-ci, appliquant à l'étude de l'âme la méthode de Bacon, qui consiste à s'élever des phénomènes aux lois, ne peuvent que déterminer les lois des phénomènes psychologiques, sans atteindre jamais à la cause qui les produit ni à la substance qui les supporte. Ils se bornent à expliquer les phénomènes sensibles par la sensibilité, les phénomènes intellectuels par l'intelligence, les phénomènes mémoratifs par la mémoire, c'est-à-dire à faire un travail purement verbal et qui n'est qu'une pure tautologie. De Maistre, lui, procède plutôt comme Maine de Biran,qui

veut qu'on laisse là ces forces abstraites et purement nominales qu'on appelle des facultés, et qu'on aille droit à la seule force réelle et vivante, au principe qui pense et qui veut, c'est-à-dire au moi. Il ne serait pas éloigné de dire, avec ce grand métaphysicien, que les idées n'ont pas deux, trois ou quatre causes, mais une seule, qui est l'activité de l'esprit lui-même ; car il ne confond pas l'occasion d'une idée avec sa cause véritable. Le monde extérieur ne fournit, en effet, à l'esprit que des occasions de penser, mais la pensée ellemême est l'acte du principe pensant. Or, c'est précisément ce principe dont l'empirisme refuse bien à tort de tenir compte : « L'empiriste exclusif, dit M. Ravaisson, c'est un physiologiste qui explique la nutrition parles aliments seuls, et qui oublie ce qui les reçoit et les transforme, l'estomac; c'est un physiologiste qui explique la respiration par l'air seul et qui oublie le poumon *. »

La vérité de cette doctrine ressort encore mieux, s'il est possible, des excellentes considérations auxquelles Joseph de Maistre se livre touchant l'instinct des animaux. Dès qu'il y a chez eux quelque chose d'inné, de primitif, de non acquis, qui constitue proprement leur essence, comme tout le monde, hors les sensualistes et les évolutionnistes l'admet, on ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas chez l'homme quelque chose d'analogue. On ne voit pas non plus pourquoi les bêtes voyant, comme nous, les étoiles qui brillent dans le ciel, les végétaux qui couvrent la terre, les corps étendus qui les environnent, les actes humains qui se

1 Ravaissoii, Rapport sur la philosophie au xixe siècle, p. 13

74 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME

produisent autour d'elles, ne feraient pas, comme nous, de l'astronomie, de la botanique, de la géométrie, de la morale et du droit, s'il n'y avait pas en nous des principes primitifs qu'elles ne possèdent pas.

Ou ne peut adresser à de Maistre qu'un reproche, c'est de s'être borné à établir qu'il y a des idées innées, dans le sens raisonnable de cette expression, et de ne s'être inquiété ni de les compter, ni de les analyser, ni de décrire leur mode d'apparition sur la scène de l'âme, ni de prouver qu'elles sont aussi inexplicables par l'hérédité que par l'expérience. Il a fait une excellente introduction à la théorie de la raison, il n'a pas fait cette théorie elle-même.

Page 1