DE B ON ALI) MJ
la scène politique : il se retira dans sa terre de Monna, où il ne mourut qu'en 1840, à 1 âge de quatre-vingt-six ans. Outre les ouvrages que nous avons déjà mentionnés, Bonald avait composé ses Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos connaissances mo raies (1818-1826), un de ses meilleurs écrits ; ses Observations sur le livre de Mme de Staël touchant la Révolution française (1818), et sa démonstration philosophique duprincipe constitutif de la s0Cî<?ïe(183O), où il reproduit, à trente-quatre ans de distance, les doctrines qu'il avait exposées dans sa Théorie du Pouvoir.
Tout en combattant avec sa verve ordinaire certaines doctrines philosophiques, le comte de Maistre respecte la philosophie. Il parle même de plusieurs philosophes, tels que Platon, Aristote et Malebranche, avec admiration et en homme qui les avait intimement pratiqués. 11 n'en est pas de même du vicomte de Bonald. Il ne paraît pas connaître beaucoup les philosophes et attaque la philosophie en elle-même et dans son essence. Il se fonde pour cela sur une observation qui ne brille pas précisément par sa nouveauté et sa profondeur, c'est que les philosophes ne s'accordent pas toujours entre eux. S'inspiranl du livre de Gérando, où il puise le plus clair de son érudition, il fait remarquer quePythagore n'est pas toujours de l'avis de Thaïes, ni Zenon de celui d'Epi cure, ni Descartes de celui de Bacon. Ces variations tiennent, dit-il, à ce que la philosophie manque d'autorité, et elle en manque parce qu'elle ne parle jamais qu'au nom d'un homme, au lieu de parler au nom de Dieu. Mais cette philosophie qui offre tant de div ersité
a-t-elle au moins quelque utilité? Se poser une telle question, c'est se demander si elle a beaucoup contribué à la stabilité des États dans lesquels elle a fleuri. Or, les Etats les plus stables de l'antiquité ou ne la connurent pas ou la dédaignèrent : les Juifs et les Spar liâtes aimèrent mieux conserver purement et simplement les croyances de leurs ancêtres que de les soumettre à de vaines et stériles discussions1.
Voilà un arrêt en bonne et due forme contre la philosophie. Seulement les contradictions sur lesquelles Bonald se fonde pour la condamner sont plus apparentes que réelles. La lumière intérieure, suivant la remarque ingénieuse de Maine de Biran, éclaire tous les esprits, mais elle les éclaire un peu diversement suivant les divers peints de vue où ils sont placés. En se plaçant à un point de vue différent pour étudier la nature humaine, les divers philosophes prennent par le fait des sujets d'étude différents : il ne faut donc pas s'étonner que les résultats auxquels ils aboutissent diffèrent. L'un n'étudie que l'activité, l'autre que la passivité du sujet pensant : il est tout naturel que celui-ci ne voie que le côté passif, celui-là que le côté actif de notre nature : leurs systèmes sont autres plutôt qu'opposés. 11 n'y a pas plus d'opposition entre eux qu'entre deux systèmes scientifiques dont l'un se rapporterait à la chimie et l'autre à l'astronomie : il ne s'agit que de les unir pour posséder la vérité complète. Bonald croit que l'autorité fait défaut à la philosophie, parce qu'au lieu déparier au nom de Dieu, elle parle au nom delà raison individuelle.
1 Recherches hiLosophiqUes, cliap. i.
Mais elle a cela de commun avec l'arithmétique, la géométrie et toutes les autres sciences ; on ne voit pourtant pas que ces dernières manquent d'autorité. Pour savoir si la philosophie est bonne ou mauvaise, Bonald se demande si elle contribue ou non à la stabilité des sociétés au sein desquelles elle se produit : c'est là, suivant lui, un excellent critérium pour juger de ^a valeur. Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis, car nous ne croyons pas que les sociétés les plus stables soient toujours les meilleures. S'il en était ainsi, ce ne serait pas en Occident, mais en Orient, ce ne serait pas dans la France et dans l'Angleterre, mais dans l'Egypte et dans l'Inde qu'il faudrait aller chercher les types les plus parfaits des sociétés humaines.
Puisque Bonald ne craignait pas de s'unir aux sceptiques pour combattre la philosophie et la raison, il aurait au moins dû emprunter à ses nouveaux alliés quelques-unes des armes si acérées et si perçantes dont ils font usage. Qu'est-ce que les contradictions superficielles qu'il signale entre les philosophes en comparaison des profondes antinomies de Kant? Qu'est-ce que ses considérations banales touchant le caractère humain et individuel delà raison à côté des analyses si neuves par lesquelles le philosophe allemand a cherché à établir la subjectivité de nos connaissances? Bonald a si peu le sentiment de toutes ces choses qu'il traite le système de Kant de plaisanterie, sans avoir l'air de se douter que l'entreprise philosophique de ce dernier, considérée par son côté critique, ait quelque analogie avec la sienne. Pour mettre le comble h tant d'inconséquences, il ne manquait plus à cet auteur, qui ne veu* entendre parler
?2 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISM K
ni de la raison individuelle ni de la philosophie, que de se servir de sa propre raison pour organiser une philosophie. C'est ce qu'il n'a pas manqué de faire.
Bonald ne cherche pas le principe de sa philosophie au dedans, mais au dehors; il ne lui donne pas pour fondement l'idée, mais la sensation. Touchant les idées il y a, suivant lui, des divergences nombreuses et profondes entre les hommes ; touchant les sensations, il n'y en a pas. Doctrine diamétralement opposée, pour le dire en passant, à celle de Platon et de saint Augustin, de Descartes et de Malebranche, qui voient dans la sensation la partie variable, et dans l'idée la partie invariable de la connaissance et qui se défient autant des sens qu'ils se fient à la raison! Quoi qu'il i)\i soit, Bonald, partant de cette conception étrange chez un métaphysicien, préconise l'étude des choses extérieures et condamne celle des choses intérieures. 11 tient cette dernière pour complètement stérile et y voit une contemplation analogue à celle des solitaires du mont Athos, qui passent leur vie les yeux fixés sur leur nombril. C'est avec ce goût délicat, c'est dans ce langage choisi que Bonald caractérise cette noble étude de l'homme intérieur qui, après avoir été inaugurée par les sages de la Grèce, avait été en si grand honneur auprès de tous les méditatifs chrétiens, et en dehors de laquelle il n'y a ni religion élevée ni philosophie sérieuse !
A l'étude directe de l'âme par l'âme, notre auteur propose de substituer l'étude de l'âme dans le langage, qui en est le miroir, et dans l'histoire, qui en est la manifestation; il demande, avant plusieurs philosophes
de nos jours, qu'on remplace la méthode psychologique par La méthode philologique et par la méthode historique. 11 ne songe pas que, si le langage est le miroir de Famé, ce n'est pas une raison pour qu'on l'y étudie plutôt qu'en elle-même : on ne va pas étudier un corps dans le miroir qui le réfléchit. 11 ne songe pas non plus que, si Tlrstoire est la manifestation de l'âme, elle n'a un sens que pour celui qui connait en elle-même la chose manifestée. Il veut encore qu'au lieu de se replier sur lui-même, l'homme porte son esprit au dehors et embrasse la religion et la morale dans ses hautes spéculations. jMa;s il ne voit pas que nous ne saurions étudier ces dernières avec quelque profondeur sans pénétrer jusqu'aux sentiments et aux idées où elles ont leurs racines. La connaissance approfondie de la religion suppose non seulement l'étude du sentiment religieux, mais encore celle de la notion de Dieu considérée en elle-même, dans son origine et dans sa portée objective. La connaissance approfondie de la morale implique l'étude des principes fondamentaux sur lesquels la moralité repose, tels que celui de la liberté et celui du bien : toute morale qui ne pénètre pas jusque-là est une morale superficielle et inconsistante. De quelque côté que l'esprit se porte dans le va^te champ de la connaissance, il est donc nécessairement ramené à cette psychologie que Donald frappe d'interdiction.
Du reste, l'étude de la psychologie a sa valeur par elle-même; on ne saurait la supprimer sans mutiler ou plutôt sans décapiter la science humaine. La science doit embrasser tout le connaissable ; elle ne doit laisser en dehors de ses cadres rien de ce qui est accessible à
ses investigations, que la connaissance d'ailleurs en soit utile ou inutile, de beaucoup ou de peu d'importance. Elle ne doit donc pas négliger l'étude de l'homme moral, qui tient tant de place dans l'univers et qui occupe le premier rang dans l'ensemble des choses. CVt ce que notre publiciste philosophe, avec son esprit religieusement positif et utilitaire, ne paraît pas vouloir comprendre.