‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 13 sur 47 · L ORIGINE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

L ORIGINE DU LANGAGE

Bonald portant sur la ps}rchologie le jugement que nous venons de faire connaître, on comprend très bien qu'il ait cherché en dehors de cette science le fait qui doit servir de fondement à la philosophie. Il ne veut pas, dit -il, la fonder sur un de ces faits intérieurs, dont personne n'est témoin, mais sur un fait extérieur et public. Or, ce fait, il le trouve dans la parole donnée primitivement au genre humain. C'est là un fait primitif et a "priori, général et positif, que personne ne saurait révoquer en doute et qui peut servir à tout expliquer. La parole, voilà donc le nescio qnid inconcussion que Bonald prétend substituer au cogito de Descartes *.

Nous n'avons pas besoin de dire que cette prétention ne nous paraît nullement justifiés. Il y a peut-être des faits aussi incontestables que celui de la pensée,

i Recherches philosophiques ', ch. I.

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il n'y en n'a pas qui le soient plus. Si cette vérité, je pense, était douteuse ou chancelante, toutes les autres le seraient aussi; si elle venait à être renversée, tout le système de mes connaissances croulerait avec elle, puisque chacune d'elles est une pensée que j'ai. Le fait de la pensée n'est donc pas moins positif, quoi qu'en dise Bonald, que celui de la parole. Le langage de ce philosophe n'a pas plus d'exactitude que ses idées elles-mêmes. 11 appelle la parole un fait a priori, sans avoir l'air de se douter que ce langage n'a pas de sens ; car l'expression a priori sert précisément à caractériser les vérités de raison par opposition aux vérités de fait. Il la nomme un fait primitif, sans avoir l'air de comprendre que ce qui est primitif pour l'esprit, c'est ce qui lui est le plus intime et ce qui s'identifie avec sa propre essence, comme la pensée dans le système de Descartes et l'effort dans celui de Maine de Biran. Ajoutons que ce qu'il pose comme un fait évident, qui doit servir de base à toutes les démonstrations, c'est tantôt la parole, tantôt le don que Dieu en a fait aux hommes. Or, dans le premier cas, le fait est évident, mais il ne prouve rien, et, dans le second, il prouve quelque chose, mais il n'est pas évident le moins du monde. Le principe de Bonald est donc ou un principe stérile, ou un principe qui n'en est pas un. On n'a le choix qu'entre ces deux alternatives. Bonald finit par choisir la seconde et par essayer de démontrer le prétendu principe qui doit servir de base à toutes les démonstrations.

Il est clair, suivant l'auteur de la Législation primitive et des Recherches philosophiques, que l'homme

00 traditiona: isme et ultramontanisme

n'a pas inventé le langage; car il ne peut penser sans parler intérieurement, c'est-à-dire sans associer ses idées à des mots, de sorte que, pour penser à inventer la parole, il aurait fallu qu'il en fût déjà en possession. C'est ce qui a fait dire à J.-J. Rousseau que la parole lui paraît avoir été fort nécessaire pour inventer la parole. Ce principe une fois établi, Bonald en déduit les conséquences les plus graves. La première et la plus importante, c'est que l'homme ne tire rien de lui-même, mais qu'il doit tout à la société et à Dieu de qui il a reçu, avec la langue qu'il parle, les idées dont elle est l'expression. Il est donc tenu de se subordonner entièrement aux ministres de l'un et aux représentants de l'autre, au lieu de suivre les lumières de sa raison et de se réserver une certaine indépendance: il n'a que des devoirs, il n'a point de droits.

Comment s'est formée cette doctrine du vicomte de Bonald et d'où est-elle venue? car évidemment elle n'est pas née toute seule. Bonald cite lui-même, parmi ses précurseurs, les nominalistes du moyen âge, qu'il appelle les docteurs les plus célèbres de l'ancienne école. 11 ne se doute pas qu'ils en étaient les docteurs les plus suspects et qu'ils ne se recommandaient pas précisément par leur orthodoxie, comme les seuls noms de Roscelin et d'Occam en font foi. Mais il est évident qu'il n'avait pas lu ces auteurs et que, les eût- il lus, il n'aurait pas trouvé chez eux son sj^stème tout fait et en quelque sorte préformé . Ses vrais devanciers sont les philosophes du dix-huitième siècle. C'est presque toujours, en effet, dans le siècle où il vit qu'un penseur puise les éléments qui composent sa phi-

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