DE BOX ALI
losophie, et ses adversaires eux-mêmes lui en fournissent souvent une bonne part. C'est ce qui est arrivé, suivant nous, au vicomte de Donald, Les sensualistes de son temps avaient affirmé que l'esprit ne tire point ses idées de lui-même et de son activité propre, mais qu'il les reçoit passivement du dehors. Ils avaient également soutenu que les signes exercent sur nos pensées une telle influence que sans eux nous ne penserions presque pas. Eh bien, Bonald adopte la manière de voir de ces philosophes, mais en l'exagérant et en y ajoutant une hypothèse. Au lieu de se borner à dire que sans la parole nous ne penserions presque pas, il soutient que sans elle nous ne penserions pas, d'où il conclut que la parole est d'origine divine. Nous saisissons ici, ou je me trompe fort, le vrai principe du système de Bonald : la racine en est dans la doctrine sensualiste de Condillac et des idéologues, à laquelle, sous l'influence du mot de Rousseau, que la parole paraît avoir été fort nécessaire pour inventer la parole, notre auteur a donné une forme toute nouvelle. Il semble en avoir lui-même le sentiment, quand, après avoir parlé des travaux des idéologues sur les signes, il s'écrie d'un accent de triomphe : « L'idéologie tuera laphilosophie moderne1. »
Voilà, suivant nous, la vraie origine du bonaldisme. Quant à sa vraie nature, elle n'est pas bien facile à déterminer ; car son auteur oscille sans cesse entre deux doctrines contraires. Tantôt il semble admettre que la parole présuppose l'idée et qu'elle la fait seulement passer de l'état latent à l'état apparent, tantôt, et le
1 Législation primitice. discours préliminaire,
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plus souvent, il semble croire que la parole produit l'idée et l'esprit même : « Une expression sans pensée, dit-il, est un son; une pensée sans expression n'est rien. » « L'homme, dit-il ailleurs, ne pense pas plus sans expression, même avec l'esprit le plus prompt, qu'il ne voit sans lumière, même avec les meilleurs yeux. » « La parole, dit-il encore, est la condition de la pensée, comme la vue de la vision et l'ouïe de l'audition. » Bonald n'hésile pas seulement sur la question des rapports de la parole et de la pensée, mais encore sur celle de l'origine de la parole. Tantôt, en effet, il suppose que Dieu a créé l'homme parlant, tantôt, et le plus ordinairement, il déclare qu'après avoir créé l'homme, il est intervenu d'une manière extérieure et miraculeuse pour lui enseigner la parole et lui donner, avec une langue parfaite, toutes les idées nécessaires à sa conservation et à son développement. A quoi s'en tenir au milieu de ces incohérences et de ces contradictions ?
Dans la double supposition de la préexistence de l'idée à la parole et de la création de l'homme parlant, il n'y a plus de système ; la doctrine de Bonald se confond avec les doctrines généralement reçues et n'engendre aucune des conséquences nouvelles auxquelles l'auteur attache tant de prix. Dans la double hypothèse, au contraire, de la génération de la pensée par la parole et de la révélation ultérieure et miraculeuse de la parole et de la pensée, il y a un système qu'on peut trouver entaché d'erreur, mais qui est original et qui entraîne après lui les conséquences les plus inattendues. C'est pourquoi la doctrine bonaldienne nous a paru
devoir être prise prèférablement dans le dernier sens. C'est le traditionalisme proprement dit, tel qu'il a été
compris, non seulement par lionald, mais encore par la plupart de ses disciples, c'est-à-dire le système qui, au lieu de considérer l'homme comme un être sorti actif et raisonnable des mains de Dieu, et produisant sans cesse de nouvelles œuvres d'activité et de raison, l'envisage comme un être primitivement inerte et inintelligent en qui Dieu a éveillé après coup une certaine activité et et une certaine intelligence par l'action magique de la parole et à qui il a donné une certaine somme d'idée* que les générations successives se transmettent les unes aux autres. Pendant que le rationalisme explique tout par la liberté et la raison, le traditionalisme rend compte de tout par l'autorité et l'enseignement ; tandis que pour l'un l'homme est avant tout un animal raisonnable, pour l'autre il est uniquement un animal enseigné.
Sur quoi s'appuient donc Bonald et les traditionalistes pour établir leur étrange doctrine? Ils s'appuient d'abord sur ce fait général que tous les hommes que nous connaissons se sont développés dans la société, sous l'influence des enseignements qu'ils en ont reçus, et que leur pensée à tous e<t pour ainsi dire éclose sous l'action de celle de leurs semblables. L'argument est spécieux, mais non concluant ; car de ce que les hommes se développent au sein de la société il ne s'ensuit nullement qu'ils tiennent tout de la société et qu'ils ne doivent rien à leur nature propre : c'est le sophisme post hoc, ergo pr opter hoc. Si on dit que l'homme pense uniquement parce qu'il vit parmi des êtres pensants, il faudra dire pour la même raison que tel animal aboie ou