‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 15 sur 47 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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mugit uniquement parce qu'il a été élevé parmi des animaux aboyants ou mugissants : le milieu et l'éducation seront tout, la nature et l'espèce ne seront rien.

C'est là une doctrine qui ne manque pas d'analogie avec la doctrine sensualiste et condillacienne. Suivant les condillaciens, en effet, il n'y a rien en nous d'inné et de primitif, tout est acquis et dérivé ; les principes que nous appelons naturels ne sont que des principes sucés avec le lait et fortifiés en nous par l'habitude. De là la toute- puissance de l'éducation et de la législation si hautement proclamée par le dix-huitième siècle. Ici encore, en réagissant contre ce siècle fameux, Bonald le continue; car il admet, comme lui, le néant primitif de la nature humaine et la possibilité de créer l'homme par l'éducation. Il ne comprend pas qu'il en est de ce dernier comme des autres êtres de l'univers, qu'il a sa nature propre, qui est la pensée : c'est pourquoi il produit spontanément ses idées, de même que l'abeille produit spontanément son miel et que l'arbre donne spontanément ses fruits. Le docteur Gall était mieux dans le vrai, quand il soutenait, contre Condillac, que l'homme n'était pas, en naissant, à l'état de table rase, mais qu'il avait des facultés et des inclinations naturelles que l'habitude et l'éducation développent, mais ne créent pas et qui entreraient en jeu sans elles. Nous sommes, ajoutait -il ingénieusement, comme les oiseaux : si les arts et les sciences que les Grecs et les Romains nous ont transmis venaient à disparaître, nous arriverions bien vite à les produire de nouveau, sans avoir besoin de maîtres, à peu près comme les hirondelles d'aujourd'hui font leurs nids sans avoir besoin des leçons des hirondelles de l'antiquité.

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Bonald et les traditionalistes invoquent encore en faveur de leur système l'exemple des enfants séquestrés et trouvés dans les bois, ainsi que celui des sourdsmuets qui, faute d'avoir pu communiquer oralement avec les autres hommes, n'ont jamais pu, disent- ils, arriver à penser. Mais les enfants trouvés dans les bois sont bien rares et n'ont jamais été étudiés sérieusement au point de vue dont il s'agit. Ajoutons que les deux ou trois que l'on cite sans cesse, le sauvage de l'Aveyron, le sauvage de la Lithuanie et celui de Lunebourg, pourraient bien avoir été des enfants idiots que leurs parents avaient perdus dans les forets pour s'en défaire : il n'est donc pas étonnant qu'on les y ait trouvés tels qu'on les y avait mis. L'exemple de la jeune fille de la forêt de Sogny que Bonald cite d'après Louis Racine, est plus curieux, mais n'est pas plus probant, car cette enfant n'était nullement dépourvue d'intelligence.

Quant aux sourds -muets, tout le monde sait aujourd'hui qu'ils ne sont pas bornés, comme Bonald le croit, aux idées sensibles et concrètes, qui nous sont communes avec les animaux, mais qu'ils possèdent, comme nous, des idées abstraites et intellectuelles. Nous avons sur ce point leur témoignage à eux-mêmes* Plusieurs d'entre eux, notamment les professeurs Berthier et Bébian, déclarent, d'après leur expérience personnelle et celle de leurs élèves, que le sourd-muet, même avant d'avoir reçu une instruction spéciale, a le sentiment du juste, celui du beau et celui du ridicule, qui tous impliquent l'idée d'ordre, c'est-à-dire une idée non seulement intellectuelle, mais encore rationnelle et métaphysique au premier chef. Nous voyons également, par l'exemple

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de Mitchell, ce malheureux enfant, sourd, muetetaveugle, dont Dugald-Stewart nous a si bien retracé l'histoire, qu'un sujet privé, non seulement de tout enseignement oral, mais même de tout enseignement visuel, laisse bien voir par certains traits qu'il n'est pas un animal comme un autre et qu'il appartient encore malgré tout à l'humanité. C'est une intelligence qui tàto: ne et qui peine au sein d'une matière rebelle, mais c'est toujours une intelligence. Il ne faut donc pas dire, avec Bonald, que l'homme pense parce qu'il parb1, c'est-à-dire parce qu'il a une langue et des oreilles, pas plus qu'il ne faut dire, avec Helvétius, qu'il pense parce qu'il a des mains. Il pense, parce qu'il a une intelligence : elle seule est la cause efficiente de la vie intellectuelle ; les divers sens n'en sont, quoi qu'en disent les traditiona listes et les sensualistes, que les causes instrumentales.

Bonald ne s'appuie pas seulement sur des faits bien ou mal observés, mais encore sur des raisonnements bien ou mal construits pour prouver que l'homme tire toutes ses idées de la parole et qu'il a recula parole de Dieu lui-même. Il y a, dit-il, deux espèces de vérités, les vérités générales, morales et sociales, et les vérités particulières et individuelles ou faits physiques. La parole n'est pas nécessaire à l'homme pour acquérir les dernières. Il peut se représenter les objets extérieurs avec la plus grande facilité, comme les animaux euxmêmes le font et sans avoir besoin pour cela ni de mots ni d'aucun système de signes. L'objet se sert alors de signe à lui-même, grâce à l'image qu'il laisse dans notre esprit et qui permet à celui-ci et d y penser et de s'en

souvenir. Mais il en est tout autrement des vérités générales, morales et sociales. Comme elles sont de leur nature complètement étrangères aux sens et ne se lient dans notre esprit à aucune image et que, d'un autre côté, notre esprit ne peut penser qu'à l'aide de ce qu'il sent et de ce qu'il imagine, jamais il ne pourrait les concevoir si elles ne lui venaient pas, pour ainsi dire, du dehors associées à des sons qui leur servent de véhicules et qui offrent une prise solide aux sens et à l'imagination. En d'autres termes, « de même que l'homme ne peut penser à des objets matériels, sans avoir en lui l'image qui est l'expression ou la représentation de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels, et qui ne tombent directement sous aucun de ses sens, sans avoir en lui-même et mentalement les mots qui sont l'expression ou la représentation de ses pensées, et qui deviennent discours lorsqu'il les fait entendre aux autres. C'est ce que J.-J. Rousseau a très bien aperçu : « Lorsque l'imagination s'arrête, dit-il, l'esprit ne marche qu'à l'aide du discours »; ce qui veut dire qu'on ne peut penser qu'au moyen de paroles, lorsqu'on ne pense pas au moyen d'images. On peut donc démontrer a priori, comme dit l'école, l'impossibilité de l'invention du langage, en considérant que la parole a été nécessaire pour penser même à l'invention du langage1. »

Si nos premiers pères, continue Bonald, avaient été plongés primitivement dans un état de barbarie et d'aphonie tout ensemble, comme le prétendent les ma-

1 Recherches philosophiques, chap. xn.

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térialistes, ils n'en seraient jamais sortis. Vivant de la vie des animaux, ils n'auraient eu que des tendances animales; contents de boire, de manger, de dormir et de se représenter par des images les objets utiles ou nuisibles à leur conservation, ils n'auraient pas songé à créer des expressions pour des pensées qu'ils n'auraient pas eues. Le hasard peut mettre des hommes déjà fort développés intellectuellement sur la voie d'une grande découverte; il peut leur faire inventer la poudre ou la boussole ; mais que fera-t-il inventer à des êtres encore dépourvus de toute parole, et partant, de toute pensée? 11 leur fera peut-être pousser un cri particulier, produire un son qu'auparavant ils ne connaissaient pas; mais qu'il y a loin de là à l'invention de ce vaste système d'expressions où toutes les idées morales, sociales, générales, viennent se refléter et où l'homme, la société, l'univers, se montrent comme dans un miroir ! Que de réflexions, que de comparaisons, que de jugements les premiers hommes n'auraient- ils pas dû faire pour trouver un système de signes aussi étendu et aussi compliqué ! Mais comment réfléchir, comparer, juger, en matière intellectuelle, quand on ne possède pas encore l'usage de la parole, qui est indispensable pour cela? Qu'ils eussent pu produire quelques-uns de ces sons imitatifs qui expriment des sensations plutôt que des idées, qui relèvent de l'imagination plutôt que de l'intelligence et dont on a dit pour cette raison qu'ils font image, admettons-le. Mais comment auraient -ils pu inventer le verbe, c'est-à-dire le mot par excellence, et s'en servir pour traduire la pensée avec ses nuances les plus délicates, c'est-à-dire pour marquer

l'action et la passion, L'indication et le commandement, le passé et le futur ? Comment dos hommes grossiers, tels qu'on nous Les dépeint, c'est-à-dire vivant uniquemont dans Le prosent et aussi oublieux du passé qu'insoucieux de l'avenir, se seraient-ils avisés de distinguer si ingénieusement les diverses époques? Quand les grammairiens les plus profonds ont tant de peine à comprendre le savant mécanisme du langage comment veut-on que des sauvages incultes l'aient inventé?

On répondra peut-être que le langage n'est arrivé que lentement et successivement au degré de perfection où nous le voyons aujourd'hui. Une preuve, réplique Bonald, que le langage ne s'est pas perfectionné d'une manière lente et successive, mais qu'il nous a été donné tout entier d'un seul jet, c'est que les langues de tous les peuples, même les plus primitifs, sont des langues finies, c'est-à-dire qui comprennent plus ou moins explicitement toutes les parties d'oraison et qui expriment plus ou moins nettement les temps, les nombres, les personnes, les sexes, les substances, les actions, en un mot, toutes les idées qui sont comme le fond de la nature humaine. IL est même à remarquer que les langues anciennes l'emportent généralement sur les modernes, ce qui n'aurait pas lieu, si les langues se formaient, comme les différents arts, d'une manière graduelle et insensible. D'ailleurs, si le langage a été inventé, comment l'histoire, qui nous a conservé le nom des inventeurs de. tous les arts, ne fait -elle nulle part ] .. ution de l'inventeur d'un art aussi prodigieux que le langage? Enfin, si le langage n'a eu qu'un inventeur, comment ce mortel extraordinaire a-t-il pu faire ac-

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cepter sa découverte par tous ses semblables, et, s'il en a eu plusieurs, comment expliquer les radicaux communs et les formes communes qu'offrent aujourd'hui encore toutes les langues parlées parmi les hommes? Notre auteur conclut de toutes ces considérations que le langage est d'origine divine, c'est-à-dire que l'homme « a eu des paroles aussitôt que des pensées et des pensées aussitôt que des paroles, et que ces pensées, émanées de l'intelligence suprême avec la parole, n'ont pu être que des pensées d'ordre, de vérité, cle raison, et qu'elles renfermaient toutes les connaissances nécessaires à l'homme et à la société1. »

Donald fait, comme on voit, reposer toute sa théorie de l'origine de la parole sur la distinction de deux classes de vérités, qui sont les vérités générales, morales et sociales d'une part, et les vérités particulières, physiques, individuelles de l'autre. La parole, en effet, n'est pas nécessaire, suivant lui, pour connaître celles-ci, mais elle est indispensable pour connaître celles-là. Or, c'est là une division à la foi très vague et très inexacte ; car toutes les vérités physiques ne sont pas particulières et toutes les vérités morales ne sont pas générales. Ajoutons que nous pouvons très bien avoir des idées morales, sans les associer à des paroles, c'est-àdire à des sons articulés. Je n'ai certainement pas besoin du mot moi pour avoir l'idée que ce mot signifie. C'est, au contraire, parce que j'ai cette idée naturellement que je comprends si facilement le mot qui sert à l'exprimer. Ce que je dis du moi, il faut le dire de la pensée, de la

' Rccherdies philosophiques, clinp. xn.

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volonté, du sentiment, c'est-à-dire do ses diverses modifications : elles sont tellement inhérentes à ma nature et me sonl tellemenl intimes que je ne puis manquer do les connaître comme moi-même. D'ailleurs, nos modifications morales sont si étroitement liées à nos modifications organiques que celles-ci servent souvent, en vertu des lois de l'association de>i idées, de signes à Celles-là. Ainsi, lors même que nous aurions besoin de signes pour connaître nos modifications internes, nous n'aurions pas pour cela besoin de mots : nos modifications externes nous en tiendraient lieu. Nous pouvons donc concevoir sans eux les idées morales tout comme les idées physiques. Il n'est donc pas vrai de dire que nous ne pouvons pas absolument penser sans le secours de la parole et que, par conséquent, nous n'aurions pu penser à l'inventer, si nous n'en avions pas été tout d'abord en possession.

Inventer, du reste, n'est pas le mot; car l'homme naît parlant, comme il naît pensant ; il possède naturellement la faculté d'articuler, ainsi que celle de transformer ses articulations en signes, et la nature ellemême l'excite à s'en servir. Bonald croit que l'homme, dans l'état d'animalité où on le suppose primitivement plongé, se serait contenté de boire, de manger, de dormir et qu'il n'aurait pas éprouvé le besoin de manifester sa pensée par la parole. C'est une erreur. Dans quelque état que l'homme ait pu être à l'origine, il devait posséder, au moins en germe, l'ensemble des attributs qui constituent notre humanité et qui nous distinguent des autres animaux. Or, parmi ces attributs, le désir de connaître, celui de communiquer avec ses semblables

et celui de se perfectionner tiennent le premier rang. S'ils sommeillent parfois dans certains individus, ils se déploient avec énergie dans l'espèce. Gomment donc l'homme primitif, qui devait éprouver à un degré quelconque ces divers sentiments, se serait-il contenté, pour les satisfaire, du langage d'action qui ne pouvait traduire sa pensée que d'une manière vague et obscure, quand il avait à sa disposition et, pour ainsi dire, sous sa main le langage parlé qui était capable d'égaler, par l'immense variété de ses articulations, l'immense variété de ses idées elles-mêmes ?

L'homme a dû se servir d'abord des articulations pour désigner les objets extérieurs qui produisent des sons susceptibles d'être imités et pour désigner cessons eux-mêmes. Les mots siffler, souffler, tonner, murmurer, crier, mugir, rugir, glapir, hurler, sont imitatifs dans toutes les langues et le sont encore plus dans les langues primitives que dans les nôtres. C'est à quoi Bonald n'a pas réfléchi, quand il s'est montré si embarrassé pour expliquer l'origine du verbe et qu'il a eu recours à l'intervention de son deus ex machina pour en rendre compte. Quant aux affections internes, on a dû les exprimer par les modifications organiques correspondantes. Etre triste, c'est avoir le cœur serré, être joyeux, c'est bondir d'allégresse ; être en colère, c'est sentir remuer sa bile; s'enorgueillir, c'est se rengorger; s'opiniàtrer, c'est se raidir, et ainsi de suite. Il n'est pas de sentiment qui n'ait son expression en quelque sorte physique, même dans les langues abstraites et intellectuelles des peuples civilisés. A plus forte raison devait- il en être ainsi dans les- langues

concrètes et Imaginatives des peuples primitifs1. Ce ne sont pas seulement les phénomènes affectifs, tels que ceux que nous venons de citer, ce sont encore les phénomènes cognitifs, que l'on peut rendre ainsi métaphoriquement,

c'est à-dire en leur donnant en quelque sorte un corps et une ligure, en vertu des lois de l'association des idées et de celles de l'analogie. Dans la plupart des langues, en effet, les mêmes mots signifient à la fois image et idée, voir et savoir, entendre et comprendre. Pour exprimer des connaissances plus fines et plus délicates, on empruntera à d'autres sens d'autres métaphores: on dira d'un homme qu'il a du tact, du goût, du flair, ou encore qu'il réfléchit profondément à ce qu'il fait, qu'il pèse et qu'il calcule chacune de ses actions. On voit comment, les images une fois nommées dans une langue, et c'est toujours par là que l'on commence, on a pu arriver de proche en proche à nommer toutes les idées. Le mouvement de l'image à l'idée, du terme concret et physique au terme abstrait et métaphysique, est facile à suivre dans la langue grecque, d'Homère à Âristote et dans la française elle-même,, de Joinville à Condillac, bien que cette dernière soit une langue dérivée et de seconde formation.

Mais Bonald insiste. Comment, dit-il, des hommes grossiers ont-ils pu songer à inventer le langage parlé, c'est-à-dire calculer qu'avec les articulations dont ils disposaient, ils pourraient former un vaste système d'expressions où toutes les idées, non seulement particulières et physiques, mais encore morales et sociales,

j \. Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques, nrticle

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viendraient en quelque sorte se réfléchir? Je réponds qu'ils n'ont point fait de calcul de ce genre, mais que l'instinct l'a fait pour eux et qu'ils les a poussés à lier certaines idées à certaines articulations, sans savoir ce qu'il faisaient (comme de Maistre s'exprime en parlant de la formation des constitutions primitives), et sans se douter qu'ils suivaient un procédé destiné à produire un jour des langues magnifiques. C'est ainsi qu'en liant entre elles quelques branches d'arbres pour s'abriter, les hommes des cavernes ébauchaient, à leur insu, un art qui devait un jour couvrir la terre de superbes monuments ; c'est ainsi qu'en façonnant des haches de silex, les aiguilles en os, des manches de poignards en forme de renne, nos aïeux de l'âge de la pierre préparaient, sans le savoir, les prodiges de notre moderne industrie. Legrandtort de Bonald, comme de tous les philosophes du dix-huitième siècle, dont il s'inspire constamment, sauf à se séparer d'eux par une hvpothèse aventureuse, c'est de ne voir dans les œuvres de la civilisation qu'un facteur possible, l'esprit de réflexion et de calcul, et de ne tenir aucun compte de cet instinct, de cette spontanéité dont de Maistre, lui, a mis dans une si vive lumière le rôle merveilleux.

Mais, en admettant que des hommes grossiers aient pu s'aviser de créer les premières langues, comment les ont-ils créées si parfaites ? D'abord, nous sommes trop loin de l'origine des langues pour savoir quel degré de perfection elles pouvaient avoir à cette époque reculée. Mais, en supposant, comme notre auteur l'avance sans preuves, qu'elles aient été finies dès le principe, c'est-àdire qu'elles aient possédé toutes les parties de l'oraison

et exprimé toutes les catégories delà pensée, non pas sur quelque point particulier du globe, mais sur toute la face de la terre, que faudra-t il en conclure? Que l'homme, en suivant instinctivement les lois de l'analogie, est arrivé partout à faire des œuvres achevées et d'une géométrie savante, comme celles que l'instinct fait encore faire aujourd'hui à l'abeille et au castor. En supposant, comme on le soutient, que toutes les langues aient des formes semblables, il faudra l'expliquer par ce fait bien simple, qu'elles se moulent toutes sur la pensée humaine, qui offre partout des caractères identiques. En supposant même qu'elles aient toutes, comme on le prétend, des radicaux communs, cela prouverait tout simplement qu'il y a un rapport naturel entre certains sentiments et certaines articulations, comme- entre certains sentiments et certains gestes. Quant aux arguments que Bonald tire de la perpétuité et de l'universalité de la parole et du silence des traditions sur le nom de son inventeur, pour prouver qu'elle n'a point été inventée, ils peuvent avoir de la valeur contre ceux qui voient dans la parole une invention semblable aux autres et à laquelle l'homme est arrivé par hasard et après bien des tâtonnements, mais ils n'en ont point contre nous. Puisque la parole est, suivant nous, naturelle à l'homme, il faut bien qu'elle soit un fait universel et perpétuel comme notre nature elle-même ; puisque, suivant nous, l'homme articule, comme il gesticule, l'histoire n'a pas plus dû conserver le nom de l'inventeur des articulations que celui de l'inventeur des gestes, par la très bonne raison que l'un n'a pas plus existé que l'autre.

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