‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 17 sur 47 · LA SOCIETE · texte numérisé non relu

LA SOCIETE

Nous avons exposé la philosophie du langage du vicomte de Bonald, c'est-à-dire la partie de sa doctrine

1 Philosophie et Religion, par H. L. G. Maret, p. 318,

DE B ON A l,D 123

qu'on regarde ordinairement comme le principe de tout son système. 11 nous reste maintenant à faire connaître sa philosophie <le la société et sa philosophie de l'homme, qui ne s'en déduisent pas aussi rigoureusement qu'on l'a prétendu, mais qui s'y rattachent pourtant par quelques points.

De même que la philosophie générale de Bonald se rattache à ce principe, fort contestahle, que le langage est d'origine divine, de même sa philosophie politique est, en quelque sorte, suspendue à cet autre principe fort ahstrait et tiré on ne sait d'où, que la cause est au moyen ce que le moyen est à l'effet, ou encore, que le pouvoir est au ministre ce que le ministre est au sujet. Notre auteur s'efforce, en effet, d'établir que la société domestique, la société politique et la société religieuse sont d'autant plus parfaites qu'elles le réalisent plus complètement.

La société domestique est composée de trois éléments qui sont le père, la mère et l'enfant. Or, le père, cause première de cette petite société, possède le pouvoir producteur et conservateur de l'enfant; il l'exerce par le moyen ou ministère de la mère, et l'enfant est le sujet de sa volonté et l'effet de son action. Le pouvoir domestique est un, car la dualité est incompatible avec la nature du pouvoir ; il est perpétuel, car l'enfant est toujours mineur k l'égard de ses parents; il est indépendant et absolu, car il cesserait d'être pouvoir, s'il dépendait de quelqu'un et s'il reconnaissait des limites. Aussi, là où la société politique n'existe pas ou n'est pas assez puissante, le chef de la famille possède sur ses membres le droit de vie et de mort. Nos lois, dit

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Bonald, eu trouvent, même aujourd'hui, l'usage excusable de la part du mari qui a surpris sa femme en flagrant délit d'adultère. Le ministère de la société, ajoute noire philosophe, en continuant à user de ses formules algébriques, ni plus ni moins que s'il faisait, à l'exemple de Spinoza, une -politico, geometrice de monstrata, le ministère appartient à la mère; car elle reçoit du père l'action productrice et conservatrice et la transmet à l'enfant ; elle obéit au premier et commande au second. Pour cela, elle doit être homogène à l'un et à l'autre. Aussi elle participe de l'homme par sa raison et de l'enfant par ses nerfs : c'est un homme-enfant. Quant à l'enfant lui-même, il est le sujet de la volonté et l'effet de l'action du père et de la mère et n'a d'autre devoir que de leur obéir. Il n'a point de fonctions à exercer : c'est à lui que les fonctions se rapportent ; car, dans toute société, elles sont des charges, c'est-à-dire des fardeaux, qui doivent être portés par les plus grands et les plus forts pour le bien des plus faibles et des plus petits1.

Chez Bonald, l'Etat ressemble beaucoup à la famille, et il n'y a pas lieu d'en être surpris, puisqu'il est organisé d'après la même formule. Là aussi il y a un pouvoir, qui est un, indépendant, absolu et perpétuel; là aussi il y a un ministère (c'est la noblesse), qui l'aide de ses conseils et de ses services, c'est-à-dire qui éclaire son jugement et seconde son action. Ces deux fonctions, remplies d'abord par les mêmes personnes, ont été divisées depuis : de là sont nées la noblesse de robe et la

1 Principe constitutif de la société, chap. i, n, in, v.

noblesse d'épée. Gomme tout se fait, dans la société, pour les sujets, ils n'ont rien à faire, du moins au point de vue politique, et se bornent à gouverner, comme des rois, les familles dont ils sont les chefs, Aussi Bonald ne se lasse pas d'admirer leur bonheur et leur applique avec conviction les paroles- du poète :

0 fortuuatos tiimium, sua si bofia aoriot!

La société politique peut être monarchique ou polyar*chique, comme la société domestique peut être monogame ou polygame. 11 y a trois espèces de monarchies : la monarchie royale, la despotique et l'élective. La première, qui était celle de l'ancienne France, est ce qu'il y a jamais eu au monde de plus parfait. Les trois éléments de la société, le pouvoir, le ministre et le sujet, y étaient homogènes, puisque l'hérédité en était l'essence commune. Le pouvoir y était indépendant, sans y être t^vrannique, car il était tout entier dans les mains du roi, mais du roi en son conseil. Les honneurs de la carrière militaire y étaient, à quelques exceptions près, le privilège de la noblesse, mais à la condition qu'elle laisserait au tiers état les carrières lucratives de l'industrie et du commerce. Le tiers état et la noblesse, réunis au clergé, formaient les états généraux. De ces trois ordres, l'un représentait le travail, l'autre la propriété et le troisième les lumières, au moins suivant notre auteur, qui ne tient peut-être pas suffisamment compte de la situation respective où ils se trouvaient dans les derniers temps. La monarchie absolue et la monarchie élective sont celles où deux des

trois personnes de l'Etat, le pouvoir et le ministre, sont distinctes, sans être homogènes. En Turquie, le pouvoir est héréditaire et ses agents ou ministres ne le sont pas ; en Pologne, le ministre, c'est-à-dire la noblesse, est héréditaire, et le pouvoir ne l'est pas. 11 en résulte que le pouvoir est excessif en Turquie et faible en Pologne. C'est pourquoi l'un de ces royaumes est mourant et l'autre déjà mort.

L'opposé de la monarchie est la démocratie. Les trois personnes sociales s'y confondent en une seule, car tous les sujets peuvent aspirer au ministère et même au pouvoir et sont, à proprement parler, non des sujets, mais des citoyens. C'est le gouvernement des petites gens. Chacun se trouvant trop faible pour commander seul, met sa médiocrité en commun avec celle des autres, et on arrive ainsi, dit malicieusement Bonald, à faire du gouvernement comme on fait du commerce, par voie d'association. Par cela seul, ajoute- t-il avec la sévérité, mais un peu aussi avec la clairvoyance delà haine, par cela seul qu'il est le gouvernement du plus grand nombre, il est celui des hommes faibles et passionnés, qui sont en majorité partout. Heureusement il ne dure pas. Comme le pouvoir y est en proie à tous les ambitieux de bas étage, il ne peut échapper à la guerre civile que par la guerre étrangère et périt inévitablement dans l'une ou dans l'autre. Entre la monarchie, où il y a trois personnes sociales distinctes, et la démocratie, où il n'y en a qu'une, se place l'aristocratie, cù il y en a deux, les ministres et les sujets, la noblesse et le peuple. Elle se rapproche de la monarchie en ce qu'elle a quelque chose de sa stabilité, et on ne se tromperait pas beaucoup en

l'appelant une monarchie acéphale ou sans chef. Celui qu'elle a, en effet, ne compte pas. Il n'est, sous le nom de doge ou de président, que le premier sujet d'une aristocratie superbe, dont il se borne à exécuter les décisions.

Bonald ne traite pas mieux le gouvernement représentatif que les précédent-. Le pouvoir, dit-il, n'y est pas un, puisqu'il est divisé en trois tronçons; il n'y est pas indépendant, puisque le roi y a une pension ou liste civile et peu de propriétés ; il n'y est pas absolu, car, en un sens, il existe à peine, puisque le roi n'y fait rien et que ses ministres font tout. Il ne peut, même chez ces derniers, rien exécuter de grand, parce que les critiques incessantes auxquelles il est en butte de la part de la presse le rendent timide et paralysent son action. Il est réduit à se traîner à travers des détails mesquins : le champ des grandes pensées et des grandes entreprises lui est fermé. Un autre inconvénient du gouvernement représentatif, suivant Bonald, c'est qu'il pousse les peuples à la guerre, en la faisant dépendre de l'éloquence des orateurs et des passions qu'elle excite, et qu'en même temps il affaiblit l'esprit militaire, en mettant les classes industrielles et commerçantes à la place qu'occupait autrefois la classe guerrière *. On reconnaît là une idée que M. Ernest Renan a fait, depuis, très finement ressortir et d'où il a tiré cette conclusion assez peu consolante, que, si nous ne rétablissons pas parmi nous une aristocratie quelconque, nous serons, dans un temps donné, la proie de l'aristocratique Allemagne2. »

De la société politique Ronald passe à la société reli-

1 Principe constitutif, chap. vi et suiv.

8 E. Renan. Réforme intellectuelle et 'morale.

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gieuse. La. religion qui lui paraît la plus parfaite est la religion chrétienne, ou mieux, catholique. Le pouvoir y est universel, puisque c'est Dieu, maître universel des intelligences ; le sujet y est universel, puisqu'il comprend l'universalité des hommes; le ministre y est homogène au pouvoir et au sujet, à Dieu et à l'homme, puisque c'est l'homme-Dieu. Ce dernier, après avoir fondé la société chrétienne, y a laissé un pouvoir visible, comme son représentant sur la terre et comme le chef du ministère chargé d'enseigner toutes les nations. C'est pour quoi la société chrétienne est unevraie monarchie royale, où le pouvoir, le ministre et le sujet sont des personnes distinctes les unes des autres.

Sous prétexte de tout améliorer et de tout régler dans cette sociétéadmirable, la prétendue réforme du seizième siècle, comme Bonald la nomme non sans dédain, est venue tout gâter et tout confondre. Le presbytérianisme religieux, ou calvinisme, permet à chaque fidèle d'être tour à. tour sujet, ministre et pouvoir : c'est une vraie démocratie oupolycratie. Aus^i a-t-ilengendré la démocratie ou polycratie dans la société politiqueet le divorce, c'està-dire la polygamie évent uelle, dans la société domestique. Entre le catholicisme, qui distingue trois personnes dans la société religieuse, et le calvinisme, qui n'en reconnaît qu'une, se place le luthéranisme, qui en reconnaît deux. Il répond assez bien a l'aristocratie dans l'ordre politique ; car il a conservé entre les ministres une certaine hiérarchie : c'est un catholicisme acéphale. Il s'allie d'ordinaire à ces gouvernements mixtes où l'aristocratie domine, tels que ceux de l'Angleterre, du Danemarck et de la Suède.

IV toutes ces considérations Bonald conclut que la monarchie royale a tout intérêt à soutenir la religion catholique, qui lui est analogue par son organisation et son principe^ Elles doivent, suivant lui, s'appuyer mutuellement et travailler de concert, comme elles l'ont toujours fait, au bien public. C'est la fameuse alliance du trône et de l'autel si préconisée sous la Restauration l.

Nous ne pouvons discuter en détail cette théorie si substantielle, où les formules pédantesques et les vues fines se mêlent d'une manière si curieuse. Nous ferons seulement à ce sujet quelques remarques rapides.

Il y a deux manières de procéder dans la science politique. La première consiste à passer en revue les innombrables constitutions qui ont existé parmi les hommes et à voir celles qui ont donné, tout compte fait, la plus grande somme de bonheur aux peuples quelles étaient destinées à régir : c'est la méthode expérimentale. La seconde consiste à se demander a priori quelle est, parmi les constitutions possibles, celle qui est la plus propre à faire respecter les droits que la raison proclame inhérents à notre nature : c'est la méthode rationnelle. Or Bonald ne suit pas la méthode expérimentale, car il n'observe pas sans parti pris, à la seule fin de généraliser ses observations et de les ériger en théorie : il observe uniquement dans le but de trouver dans la réalité quelques exemples à l'appui d'une théorie préconçue. Il ne suit, pas non plus la méthode rationnelle proprement dite ; car il ne part pas de la raison

d Principe constitutif, chap. xv'et suiv.

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pratique, qui fournit à la politique, comme à la morale elle-même, les grandes idées de droit et de justice. Il suit plutôt ce que j'appellerai la méthode abstraite; car il demande ses principes à l'entendement, dans le sens philosophique du mot, et il les expose sous une forme si générale qu'à force de s'appliquer à tout, ils ne s'appliquent exactement à rien. C'est ainsi qu'il pose, en tête de sa politique et sans nous dire où il le prend, ce principe abstrait que, dans tout ordre de choses, la cause est au moyen ce que le moyen est à l'effet, et qu'il tire de ce principe, fort inoffensif en apparence, cette conséquence inattendue, que le pouvoir doit être absolu, et d'autres conséquences du même genre.

Comment Bonalcl arrive- 1- il à une telle conclusion? Il y arrive en faisant subira chacun de ces termes une série de transformations analogues à celles que l'on opère sur les quantités algébriques. Mais la question est de savoir, d'une part si son principe est vrai, de l'autre, si les diverses transformations qu'il lui fait subir sont légitimes. Et d'abord, le principe est-il vrai? Il ne le semble pas. La cause ne serait au moyen ce que le moyen est à l'effet que si la cause était la cause du moyen, et le moyen la cause de l'effet. Or, c'est ce qui n'est point. On peut donc reprocher à Bonald de partir d'un principe inexact, c'est-à-dire de donner a son système une base chancelante. Les transformations qu'il opère sur les différents termes ne prêtent pas moins à la critique. La cause, le moyen et l'effet deviennent tour à tour, sous la main de notre auteur, le père, la mère et l'enfant, le pouvoir, le ministère et le sujet, Dieu, l'homme-Dieu et l'homme ; mais qui ne voit qu'il n'y a

pas une vraie équation entre ces diverses séries de termes et que les dernières ont plus de compréhension que la première? Si le père est cause, au sein de la famille, la mère Test aussi, non seulement au point de vue physique, mais encore au point de vue moral, puisqu'elle est une personne. Il n'est donc ni exact ni équitable de la regarder comme un simple moyen. L'enfant luimême est une cause et une personne en puissance et finit par devenir une cause et une personne en acte : sur ce point encore la théorie de notre philosophe est en défaut. Les conséquences qu'il en tire sont donc fausses ou excessives. Le pouvoir du père ne doit pas être absolu, puisqu'il s'exerce sur des personnes, c'est-à-dire sur des agents moraux, qui ont des droits, en même temps que des devoirs: il est limité par ces droits mêmes. Il est donc absurde de prétendre que le père a droit de vie et de mort au sein de sa famille. Si les lois excusent le mari qui tue sa femme surprise en flagrant délit d'adultère, c'est à cause de la colère dont elles le supposent transporté; ce n'est point un droit qu'elles lui reconnaissent et elles le puniraient s'il se portait à cet acte de sang-froid.

Les transformations que Bonald opère entre les termes cause, moyen, effet, et ceux de pouvoir, ministère, sujet, quand il aborde l'étude de la société politique, ne sont pas non plus aussi irréprochables qu'il le croit. D'abord, il y a quelque chose de forcé à identifier les deux termes effet et sujet. L'un éveille dans l'esprit l'idée de production; l'autre, celle de simple subordination : or, ce sont là deux idées bien différentes. Les mots cause et moyen ne sonnent pas non plus exacte-

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ment de la même manière que ceux de pouvoir et de ministère. Les premiers ont un sens très général et tout métaphysique ; les seconds, un sens plus restreint et purement moral. Ils impliquent, dans la cause, le devoir de respecter, en agissant sur le moyen, la personne humaine, et dans le moyen, le droit corrélatif d'être respecté comme personne, c'est-à-dire traité autrement que comme simple moyen. Les sujets eux-mêmes sont des personnes et leur personnalité commande le respect. Il n'est donc pas exact de dire, avec Bonald, que le pouvoir politique doit être absolu : les droits éminemment respectables soit des ministres, soit des sujets, lui imposent des bornes qu'il ne doit pas franchir.

Que dire de la formule religieuse du principe bonaldien : « Dieu est à l'homme- Dieu ce que l'homme- Dieu est à l'homme » ? Elle est aussi contraire à la foi qu'à la raison. Elle tend, en effet, à représenter le Médiateur comme un simple demi-dieu et à faire considérer la médiation moins comme un acte libre de la bonté divine que comme un résultat nécessaire de la nature des choses. Mais c'est un point qui regarde les théologiens.

Nous ne discuterons pas les vues de Bonald touchant la famille. Nous nous bornerons à faire remarquer que c'est elle, et non l'individu, qu'il considère comme le premier élément de la société politique, et que c'est pour la constituer plus solidement qu'il revendique pour le père un pouvoir absolu et qu'il proclame l'excellence du droit d'aînesse. Ce sont là des idées qui ont trouvé de nos jours dans M. Le Play un habile défenseur, mais qui paraissent peu conformes aux principes de l'équité naturelle,

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