‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 18 sur 47 · DE BON \U · texte numérisé non relu

DE BON \U

Les vues de notre auteur sur la société politique sont plus développées et méritent d'être examinées avec plus de soin. Que le pouvoir y doive être un et héréditaire, c'est une thèse parfaitement soutenahle ; car limité et la stabilité du pouvoir offrent des avantages qu'on ne saurait méconnaître ; mais qu'il doive être absolu, c'est ce que nous ne saurions admettre. Le pouvoir du père lui-même, auquel Bonald compare celui du roi, ne l'est pas; car il est tempéré, quoi qu'il en dise, par celui de la mère et même par celui de l'État, qui prend en main la défense de l'enfant toutes les fois que les droits de celui-ci lui paraissent lésés. Cependant, si un pouvoir devait être absolu, ce serait le pouvoir paternel, à cause du sentiment d'affection qui le modère naturellement.

Si l'hérédité du pouvoir a son utilité, en est-il de même de celle du ministère ou de la noblesse, comme s'exprime Bonald, c'est-à-dire des autres fonctions publiques ? Il est permis d'en douter. Que le pouvoir suprême soit offert périodiquement, comme un appât, aux convoitises ardentes des ambitieux qui brûlent de le posséder, la société sera périodiquement agitée par d'effroyables orages ; mais que les fonctions de moindre importance soient mises chaque année au concours entre tous les jeunes gens distingués par leur talent et leur savoir, une louable émulation animera tous les esprits, sans péril pour le corps social. Bonald n'est pas de cet avis. Suivant lui et suivant un auteur contemporain, qui exprime avec beaucoup d'originalité et d'éclat la même opinion, la noblesse est nécessaire pour discipliner le peuple et le conduire. Il suffît, en effet, qu'elle obéisse au souverain pour que les autres classes de la société,

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accoutumées à la respecter et à se régler sur elle, sui vent son exemple, et il suffît aussi qu'elle conserve l'esprit de son institution, qui est l'esprit militaire, pour que les autres classes, qui subissent son prestige, deviennent, par une sorte d'entraînement, vaillantes comme elle et capables de résister à l'ennemi du dehors. C'est pourquoi là où il y a une noblesse, le peuple est discipliné et la nation tout entière à l'abri de la conquête. C'est là une conception qui a certainement sa valeur comme explication du passé, mais qui ne saurait servir de programme pour l'avenir ; elle mérite d'avoir sa place dans la philosophie de l'histoire de notre pays, mais elle ne saurait figurer parmi les fins de sa politique. Il n'est guère possible, en effet, quoi que Bonald et M. Renan puissent en penser, que lanoblesse renaisse jamais. C'est là une institution qui est éclose aux époques instinctives et inconscientes, alors que l'esprit humain, incapable d'analyser le concept de responsabilité, étendait volontiers à toute une race le mérite et le démérite d'un seul homme. Mais, aujourd'hui qu'il est devenu plus réfléchi et plus pénétrant, il voit dans chaque homme un être à part, un tout moral, qui est responsable de tous ses actes, mais rien que de ses actes. A cette conception psychologique p] us juste doit répondre une organisation politique plus raisonnable, où les rangs ne seront certainement pas confondus, mais où celui de chacun sera déterminé par son mérite propre plutôt que par celui de ses ancêtres. Il y aura encore de l'aristocratie dans le sens étymologique du mot, c'est-à-dire une sélection fondée sur la valeur constatée des personnes ; il n'y aura plus de noblesse, c'est-à-dire de classement

établi sur la valeur supposée de la race. Mais cette aristocratie sans cesse ouverte et mobile pourra-t-elle lutter sans désavantage contre l'aristocratie immobile et fermée de certains Etats de l'Europe? nous n'en doutons pas. Toutes les autres classes de la société, y compris le clergé, qui n'est nullement une caste, commeonleditquelquefois improprement, s'acquittentfortbien de leurs fonctions, bien qu'elles ne se recrutent pas par la naissance. Pourquoi la classe militaire ferait-elle seule exception à cette règle générale ? Il ne faut pas trop nous laisser influencer par des événements récents. Tel grand écrivain explique aujourd'hui nos défaites par la suppres sion de notre noblesse. Or, après Iéna, les Prussiens expliquaient leurs désastres précisément par le maintien de la leur, et déclaraient hautement qu'un lourd Poméranien poussé au combat par la cravache de ses nobles et sans espoir d'arriver à rien ne vaudrait jamais un Normand ou un Bourguignon, qui se sentait citoyen et portait dans sa giberne son bâton de maréchal de France1. La vérité est entre ces deux opinions, avec cette circonstance, toute en notre faveur, que notre système est en harmonie avec nos idées, tandis que celui des peuples germaniques est ou sera bientôt en désaccord avec leur manière de voir.

D'ailleurs, pour qu'une classe obtienne un rang à part dans la hiérarchie sociale, il faut qu'elle ait déployé une activité exceptionnelle et rendu à la société d'incomparables services. C'était, au moyen âge, le cas de la classe militaire et de la classe sacerdotale, dont l'une

1 Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire,

avait maintenu, au prix de son sang, l'intégrité du territoire et dont l'autre avait, par son zèle et ses travaux, éclairé et moralisé la nation. C'était donc à juste litre que la reconnaissance publique les avait mises pour ainsi dire hors de pair. Mais, dans les temps modernes, d'autres classes ont déplojé une activité égale et rendu des services également signalés. Par ses luttes gigantesques, non contre l'homme, mais contre la naîure, la classe industrielle a transformé le monde et triplé la richesse générale, pendant que, par ses ardentes investigations, la classe savante reculait à l'infini les limites de la pensée et sondait l'univers jusqu'à ses dernières profondeurs. Voiià deux classes nouvelles qui demandaient avec ra son leur place au soleil et qui se la faisaient chaque jour plus grande, sans que personne fût fondé à s'en étonner C'est pourquoi Saint-Simon et Auguste Comte proposaient de remplacer la classe militaire par la classe industrielle et la classe sacerdotale par la classe savante. Remplacer, c'était trop dire; car ni l'armée ni le clergé n'ont dit leur dernier mot. Mais nos deux réformateurs avaient parfaitement raison de revendiquer pour les deux classes en question une part de considération et d'influence proportionnée à leur apport dans le fonds social. Or, c'est ce que Bonald ne voulait pas. Il n'admettait qu'une seule forme légitime de gouvernement, celle qui donnait au roi, à la noblesse et au clergé la direction des affaires publiques. Comme si la forme du gouvernement ne devait pas changer avec celle de la société et se mouler, en quelque sorte, sur eHe ! Comme si les hommes de l'ancien régime n'avaient pas provoqué la Révolution précisément en

Cherchant à conserver au clergé et à la noblesse une suprématie politique exclusive, quand ces deux classes Dépossédaient plus, à Y exclusion des autres, la suprématie matérielle et morale !

Le point le plus important delà théorie du vicomte de Bonald, c'est la liaison indissoluble que cet écrivain établit entre la société politique et la société religieuse. Il fait voir, en effet, qu'il y a une singulière affinité entre le catholicisme et la monarchie, entre le luthéranisme et l'aristocratie, entre le calvinisme et la démocratie, si bien qu'à tout prendre le catholicisme paraît plus favorable à l'autorité et le protestantisme à la liberté. Cette corrélation entre les formes de la société religieuse et celles de la société politique, qui avait déjà été signalée par Bossuet, a été admise et par les amis et par les adversaires du vicomte de Bonald. La question qui les divise est seulement celle de savoir si c'est aux sociétés autoritaires ou aux sociétés libérales, soit de l'ordre religieux, soit de l'ordre politique, qu'il convient de donner la préférence. Tant que la Réforme n'avait pas de passé, on pouvait croire qu'elle n'aurait pas d'avenir et qu'elle ne serait qu'une crise passagère, à la suite de laquelle l'Angleterre et les autres nations qu'elle avait agitées, reviendraient purement et simplement à leur état régulier et normal. C'est un sentiment que le grand éveque de Meaux exprime avec complaisance. Mais, dès que les sociétés protestantes et libres eurent attesté leur vitalité par des signes irrécusables, on commença à penser que la liberté religieuse et la liberté politique pourraient bien être non seulement meilîeures en elles-mêmes, mais encore mieux appropriées à l'état

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de majorité auquel était arrivée l'espèce humaine, que l'autorité politique et religieuse plus ou moins absolue qui lui avait été imposée pendant qu'elle avait eu besoin de tutelle. C'est ce qu'on peut déjà voir chez le penseur le plus grave du dix-huitième siècle, Montesquieu, et c'est ce qu'on voit encore mieux, chez plusieurs auteurs de nos jours, tels qu'Edgar Quinet et M. Ch. Renouvier. En face de ces écrivains qui préconisent à la fois la Réforme et la Révolution, se placent ceux qui glorifient le catholicisme et l'ancien régime tout ensemble : de Maistre et de Ronald sont à leur tête. Ils établissent, comme on l'a vu, entre le trône et l'autel une telle solidarité que toute liberté leur paraît hérétique et toute philosophie séditieuse. D'autres philosophes venus depuis ont prétendu qu'entre le catholicisme et la liberté l'incompatibilité n'était pas absolue et que l'idée d'un catholicisme libéral n'avait rien de contradictoire. Avaient-ils raison? avaient-ils tort? c'est ce que nous ne voulons pas examiner. Rornons -nous à reconnaître que, si Ronald n'a pas résolu à la satisfaction de tout le monde la question politico -religieuse, qui est la question vitale du siècle, il en a bien compris l'importance et la grandeur.

La théorie de la société politique et celle de la société religieuse appellent, comme leur complément naturel, celle de l'éducation des enfants ; car les enfants sont la société naissante, et il importe qu'ils soient pénétrés de bonne heure des sentiments et des idées que la société adulte doit avoir. D'après Ronald, l'éducation sera domestique ou sociale, suivant l'âge du sujet et suivant qu'il sera destiné à une profession particulière ou à une

profession publique. La première aura pour but de former les sens et le cœur plutôt que l'esprit, car il n'est pas bon que le peuple sache trop de choses : Bonald n'a pas même l'air de tenir à ce qu'on lui apprenne à lire et à écrire. Nous sommes loin, avec lui, des grandes croisades entreprises de nos jours en faveur de l'instruction populaire. Quant à l'éducation publique, elle aura pour objet de développer les sens, le cœur et l'esprit, c'est- à- dire toutes les parties dont l'homme se compose. Elle sera la même pour tous ceux qui se destinent aux fonctions sociales; car (Bonald le remarque après J.-J. Rousseau) il ne s'agit pas de former des gens d'église, des gens d'épée ou des gens de robe, mais des hommes, c'est-k-dire des sujets capables de devenir, à leur choix, des gens de robe, des gens d'épée ou des gens d'église. L'éducation sera donnée dans des collèges pensions distribués sur la surface du territoire en assez grand nombre pour suffire aux besoins de la société. Les familles sociales y mettront leurs enfants à leurs frais, quand elles pourront payer, aux frais de l'État, quand elles ne pourront pas. C'est, comme on voit, l'origine de nos boursiers actuels. Pour les familles non sociales, elles pourront également y placer leurs fils, mais seulement si elles ont les moyens de les faire élever elles mêmes. Il n'y aura d'exclusion que pour les familles juives : « Les juifs, dit Bonald, sont hors de toute société politique, parce qu'ils sont hors de toute société religieuse chrétienne. » Comme toute la jeunesse sociale doit être animée du même esprit et vivre en quelque sorte de la même vie, elle recevra la même instruction et aura les mêmes maîtres. L'ensei-

gnement roulera principalement sur le latin, et le corps enseignant sera un ordre religieux. Quant à la liberté d'enseignement, non seulement Bonald n'en dit rien, mais il est probable que, si on lui en avait parlé, il l'aurait rejetée avec horreur : elle lui aurait paru un vrai dissolvant social1.

Cette théorie de l'éducation prête le flanc à des objections assez graves. Comme la théorie politique, dont elle n'est qu'une application, elle sacrifie trop complètement l'individu a l'Etat et rattache trop étroitement la société politique à la société religieuse. Bonald veut que les familles juives soient exclues du bénéfice de l'éducation sociale. La raison qu'il en donne, c'est qu'elles sont hors de toute société chrétienne. Mais, avec cette belle manière de raisonner, les familles protestantes pourront en être exclues également : il suffira de dire qu'elles sont hors de toute société catholique. Il n'y a là qu'une affaire de nuance. Pour revenir à la vérité et à l'équité, il faut prendre la société politique pour ce qu'elle est réellement, pour une société, non de religion, mais de droit et de justice. Tous les hommes étant capables de justice et de droit par cela seul qu'ils sont hommes, ils devront tous participer aux avantages comme aux charges de la société. S'ils sont hors de telle ou telle société religieuse, ils ne sont pas pour cela hors de la société humaine.

Bonald soutient que les hommes du peuple n'ont pas besoin de savoir lire : il suffit, dit-il, qu'ils aient de la moralité. Comme s'il était possible de séparer la rao-

1 Théorie du 'pouvoir.) t III, 1 i v. v.

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ràlité de l'intelligence et comme si un homme qui fait le bien mécaniquement et parce qujpn la dressé à le faire méritait le nom d'être moral ! D'ailleurs, on ne voit pas ce que la société aurait à gagner à cette mutilation d'une partie de ses enfants, et on voit très bien ce qu'elle aurait à y perdre. Une société où la masse des travailleurs, dépourvue d'instruction, végéterait dans une éternelle enfance, serait sûre d'être vaincue dans le champ de la concurrence pacifique, comme sur les champs de bataille, par les sociétés plus éclairées, où l'industrie, le commerce, l'agriculture, la guerre, seraient cultivées par des mains intelligentes. Avec la théorie du vicomte de Bonald, considérée par ce côté, la France (nous ne craignons pas de le dire) descendrait bientôt au-dessous de l'Espagne, au-dessous même de la Turquie, dans la hiérarchie des nations.

Bonald demande que l'éducation sociale soit donnée par un corps, parce qu'un corps peut seul avoir cette unité de vues et cet esprit de suite qu'il faut apporter à l'éducation d'une nation tout entière. Sur ce point, nous n'avons rien à lui objecter. Mais il ajoute que ce corps doit être un ordre monastique, parce qu'il doit être perpétuel et qu'il ne peut l'être sans être lié par des vœux. C'est là une raison qui n'est pas des plus péremptoires. Si elle était valable contre le laïcisme du corps enseignant, elle le serait aussi contre celui des autres corps gui sont au service de l'Etat. Les officiers qui commandent nos armées, les magistrats qui siègent dans nos tribunaux, ne pourraient former des corps perpétuels qu'à la condion d'avoir bien et dûment fait leurs vœux d'humilité, de chasteté et d'obéissance. La vérité est que

l'Etat étant laïque, il est naturel que le corps qui le représente au département de l'instruction publique, soit laïque aussi et que, tout en laissant aux ministres des diverses religions le soin d'enseigner les doctrines religieuses, il revendique, comme son propre domaine, l'enseignement des sciences profanes et des principes de la morale sur lesquels l'Etat lui-même repose.

Les défauts que nous venons de signaler dans certaines parties de la théorie pédagogique de Bonald ne ferment point nos yeux sur la valeur de quelques autres et surles services que l'auteur a pu rendre touchant cette matière. Dans un temps où l'éducation était presque anéantie en France et où la barbarie menaçait de ressaisir la société naguère la plus civilisée de la terre, il eut le mérite d'appeler fortement l'attention sur cette question délicate où l'avenir de notre pays était si profondément engagé. Dans un temps où le grand cou rant de l'opinion entraînait tous les esprits à donner uniquement pour base à l'éducation l'étude des sciences positives, il osa réclamer en faveur de cette noble culture littéraire, en dehors de laquelle il n'y a point d'éducation vraiment libérale. A une époque enfin où on aurait pu, sous l'influence de l'esprit de liberté et d'individualisme, songer à faire de l'éducation une simple affaire privée et à l'abandonner à l'initiative de chacun, il comprit que c'était là une affaire sociale au premier chef et montra admirablement combien l'éducation publique l'emporte sur l'éducation domestique. Il demanda que cette éducation fût la même pour tous ceux qui se destinaient au service de l'État et qui devaient tenir d'une ma; ière ou d'une autre la têt1 de la société. Il compre-

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nail sans doute que les classes éclairées et dirigeantes doivent avoir un certain fonds d'idées communes et de sentiments communs, parce que c'est là ce qui constitue l'unité morale d'une nation, et qu'une telle unité n'importe pas moins à sa grandeur que l'unité territoriale elle-même. Aussi nous sommes persuadé que l'empereur, qui l'avait lu, et Fontanes, qui lui était sympathique, s'inspirèrent de ses idées, en les appropriant à l'ordre de choses sorti de la Révolution, quand ils organisèrent l'Université et lui offrirent les fonctions de conseiller au sein de ce grand corps.

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