‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 20 sur 47 · LAMENNAIS OU LA DOCTRINE DU SENS COMMUN · texte numérisé non relu

LAMENNAIS OU LA DOCTRINE DU SENS COMMUN

Vie de Lamennais. — Essai sur l'indifférence : la religion et la philosophie

— Question de la certitude, doctrine du sons commun. — Conséquences religieuses de la doctrine du sens commun. — De la Religion, des Progrès de la Révolution, conséquences politiques de la doctrine du sens commun

— L'Avenir, les Paroles d'un Croy nit et le Livre du Peuple, catholicisme libéral et religion progressive. — Esquisse d'une philosophie, métaphysique, Dieu, la Création, le ma1 ; Esthétique, le beau et l'art. — Conclusion,

VIE DE LAMENNAIS. — ESSAI SUR L INDIFFERENCE LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE

L'esprit de réaction contre les doctrines du dix- huitième siècle ne s'était pas épuisé en enfantant coup sur coup de Maistre et de Bonald, qui avaient tous deux tenu le drapeau du passé d'une main si vigoureuse. Il produisit, trente ans après, un autre homme éminent qui ne le cédait point à ses prédécesseurs en intelligence et qui remua encore plus profondément le monde phi losophique, parce qu'à la vive intuition de l'un et à la dialectique serrée de l'autre, il j ignait la passion avec

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sa flamme. Il n'appartient, en effet, qu'aux hommes passionnés de passionner leurs semblables; car, sur la scène de la vie comme au théâtre, la passion seule est contagieuse. Celle de Lamennais le fut d'autant plus qu'elle état plus intense et qu'il se trouva tour à tour en rapport avec les deux grands partis qui divisent notre pays et put ainsi les embraser successivement de l'ardeur dont il était dévoré. C'est comme partisan du passé qu'il s'offre à nous tout d'abord, et il n'y pas lieu d'en être surpris. Il était né, comme ses deux devanciers, dans une province reculée , fortement imprégnée de l'esprit catholico -féodal, et appartenait, comme eux, à une des classes que la Révolution avait frappées. Sa noblesse était trop récente pour lui inspirer des sentiments aristocratiques, mais sa profession devait surexciter au plus haut point ses sentiments religieux : il était prêtre. Ce fut là le jeune champion qui se plaça, dès les premières années de la Restauration, à côté de de Maistre et de Bonald vieillissants et qui tenta avec eux de faire recuit r l'esprit moderne, jusqu'au jour où les événements du dehors et le mouvement de sa propre pensée produisirent en lui une révolution profonde et le forcèrent à rendre les armes à cet esprit nouveau qu'il avait si longtemps et si vaillamment combattu.

Hugues-Félicité-Robert de Lamenais naquit le 19 juin 1782à Saint-Malo, dans cette même rue des Juifs où Chateaubriand avait vu le jour treize ans auparavant. Son père, qui était armateur, avait fait honorablement de brillantes affaires et avait été anobli par Louis XIV pour plusieurs actes de patriotisme ; mais la Révolution devait bientôt emporter et ses titres et sa fortune. Les biogra-

phes nous représentent Le jeune Félicité comme un enfant un peu triste, par suite delà faiblesse de sa constitution et delà mort prématurée de sa mère ; ils nous le montrent assistant la nuit, en cachette, sous la Terreur, aux messes d'un prêtre non assermenté, dans une mansarde, devant une table transformée en autel, et ils voient là le germe de la sombre mélancolie qui le caractérisa de bonne heure et de la haine vivace qu'il nourrit si longtemps contre le dix-huitième siècle et la Révolution, Les deux maîtres qu'il eut n'effacèrent pas de son âme les premières impressions qu'elle avait reçues : il fut élevé tant bien que mal par son oncle Robert des Saudràis, traducteur d'Horace et du livre de Job, grand ennemi des jacobins et des philosophes, et par son frère l'abbé Jean, qui avait fondé en Bretagne plusieurs établissements d'instruction publique et qui l'engagea de bonne heure dans ses querelles contre l'Université. Mais, à côté des maîtres qu'on voit, les enfants précoces en ont généralement d'autres qu'on ne voit pas : ce sont les grands écrivains dont ils dévorent les ouvrages avec d'autant plus d'avidité qu'on ne leur en impose point la lecture. A Tàge où les autres enfants apprennent le rudiment, le jeune Félicité, enfermé pour ses petites mutineries dans une vaste bibliothèque, y lisait tous les auteurs qui lui tombaient sous la main, anciens et modernes, sacrés et profanes. Il paraît que, vers l'âge de douze ans, il s'était passionné pour ce Rousseau qu'il devait un jour attaquer avec tant de violence, mais pour lequel ilconserva toujours une secrète sympathie. Ce fut peut-être dans les écrits de ce philosophe qu'il puisa les germes d'incrédulité qui se développèrent en lui beaucoup plus tard.

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L'éducation de Lamennais ne fut, du reste, ni aussi complète ni aussi profonde qu'on s'est plu à le dire. Elle offrit, au contraire, comme celle de la plupart des solitaires, d'assez grandes lacunes dont nous devons prendre note, car elles expliquent celles que nous trouverons plus tard dans son esprit et dans ses œuvres. Réduit par la délicatesse de sa santé et par l'état de ses finan ces àvivreaufond de la Bretagne, à deux lieues deDinan, dans sa solitude un peu sauvage de la Chênaie, il n'apprend point à connaître la société, avec la diversité et la richesse des aspects qu'elle présente à l'observateur. Ces passions qui font l'éternel objet des méditations des moralistes et dont l'étude est si propre à nous remplir d'indulgence, en même temps que de calme et de sérénité, il ne les analyse pas ; ces opinions qui se donnent si ardemment carrière, en s'appuyant sur des raisons à peu près également plausibles, il ne les compare pas; ces lettres profanes elles - mêmes, qui peuvent suppléer jusqu'à un certain point à la connaissance directe de la vie, parce qu'elles en reproduisent la fidèle image, il ne les cultive presque pas. Sous l'influence d'un frère aîné déjà voué au sacerdoce, il se livre de bonne heure à des préoccupations exclusivement théologiques et s'habitue à considérer sous cet angle un peu étroit toutes les choses humaines. De là ce singulier mélange d'ignorance en matière pratique et de vigueur en matière spéculative, qui distingue la plupart de ses ouvrages, et le caractère un peu chimérique dont ils portent trop souvent l'empreint. Par ce côté, Lamennais nous paraît inférieur à de Maistre et à de Bonald, qui avaient été plus ou moins activement mêlés aux grandes

affaires de leur temps et qui, malgré leurs utopies, possédaient le sens de la réalité à un degré plus ou moins remarquable.

Le premier ouvrage de Lamennais fut publié en 1808. Il a pour titre Réflexions sur Vètat de V Église en France, pendant le dix-huitième siècle, et sur la situation actuelle. Cet écrit, auquel d'ailleurs le jeune Breton n'avait pas mis son nom, fut saisi par la police, sans doute à cause de son caractère ultramontain . Lamennais le réédita en 1814, en même temps qu'il faisait paraître, avec son frère l'abbé Jean de Lamennais, un autre livre intitulé Tradition de l'Église de France sur l'institution des évêques. Au retour de Napoléon, il ne se crut pas en sûreté en Bretagne, à cause de ces deux publications, et se réfugia en Angleterre. Après y avoir quelque temps erré sans ressources, il finit par trouver un asile auprès du vertueux abbé Carron et des demoiselles nobles qui l'aidaient dans ses bonnes œuvres. C'était Mllc de Lusinière, MUe de Tréméreuc MUe de Villiers, qui conçurent pour lui une affection qui devait résister à tous les orages et pour lesquelles il fut toujours, même après sa défection, le bon, le cher, le très cher abbé Féli. L'abbé Carron prit un grand ascendant sur un jeune homme naturellement affectueux et qui éprouvait vivement (il l'avoue lui-même) le besoin d'être dirigé, et il finit par le pousser un peu indiscrètement dans une carrière devant laquelle il avait reculé jusqu'alors.

Lamennais n'avait fait sa première communion qu'à vingt-deux ans, ce qui n'a rien de bien étonnant, vu la longue suppression du culte, puis il s'était fait tonsurer

à vingt-sept ans et n'avait pas osé depuis s'engager plus avant dans la carrière ecclésiastique. Son nouveau père spirituel triompha de seshésitations etl'entraina au sous diaconat, au diaconat et à la prêtrise. Lamennais avait alors trente- quatre ans. Ce pas décisif à peine franchi, il s'en repentit amèrement et tomba (on le sait aujourd'hui) dans un morne désespoir qu'il renferma toute sa vie en lui-même, mais qui éclate pourtant dans deux ou trois lettres en quelques mots rapides et heurtés : « Je revins hier de Saint-Sulpice, écrit-il à son frère, qui avait aidé Carron à triompher de ses résistances, après avoir reçu le sous-diaconat. Cette démarche m'a prodigieusement coûté. » Et plus tard : « Quoique M. Carron m'ait plusieurs fois recommandé de me taire sur mes sentiments, je crois pouvoir et devoir m 'expliquer avec toi une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu'être extraordinairement malheureux. » Puis il ajoute ce trait énergique : « Tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux, et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne. »

Ce fut pourtant dans cet état mental étrange et si différent de celui où on se le figure ordinairement, que Lamennais composa à Paris, en 181 7, ce premier volume de l'Essai sur V indifférence , qui semblait l'œuvre d'un apôtre voué avec élan à la propagation de la foi et trouvant tout son bonheur à la répandre. De là peutêtre le caractère à la fois violent et fébrile qu'on y remarque. On dirait, suivant la réflexion de Sainte-Beuve, que l'auteur, mécontent de lui-même et des autres, prend un âpre plaisir à déverser sur tout le monde l'amertume dont il est rempli. C'est, du reste, cette

amertume qui fait l'éloquence de Lamennais, éloquence bilieuse, à la Rousseau, qui mord sur les plus indifférents et dont un de ses adversaires, Frayssinous, a dit

qu'elle réveillerait un mort.

Tout le monde connaît Y Essai sur l'indifférence. C'est une apologie du christianisme ou plutôt du catholicisme romain ; mais on se rend généralement moins bien compte des motifs qui l'ont inspirée et des circonstances qui l'ont fait éclore. Les apologies du christianisme abondent, en effet, dans l'histoire, depuis celles de saint Justin et de saint Augustin jusqu'à celles de Pascal et de Bossuet, et il semble au premier abord que le besoin d'un nouveau travail de ce genre ne se faisait pas bien vivement sentir. C'est une erreur. En philosophie, comme en littérature, chaque génération passe et doit passer sa vie à remanier les sujets traités par la génération précédente, et à refaire ses livres ; car d'une génération à une autre le point de vue change, si bien que le livre d'hier, par cela seul qu'il est d'hier, ne peut pas être le livre d'aujourd'hui. Le dix neuvième siècle n'a pas cru devoir sa contenter de l'histoire romaine de Rollin, ni même des tragédies classiques de Racine, parce qu'elles ne répondaient plus à son tour d'esprit ni à ses mœurs ; il n'a pas cru non plus devoir s'en tenir aux traités théologiques de Bossuet, parce qu'ils n'étaient plus en harmonie avec les préoccupations de jour et avec l'état présent des intelligences. Du temps de Louis XIV, la grande question religieuse était celle des hérésies qui divisaient la religion chrétienne ; de nos jours, c'est celle de la philosophie qui semble vouloir anéantir la religion chrétienne elle-même. De nou-

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velles questions appelaient des réponses nouvelles ; des attaques d'un nouveau genre exigeaient des moyens de défense nouveaux. Lamennais le comprit et composa son Essai sur V indifférence .

Au moyen âge, la lutte de la raison contre l'autorité existait à peine. Le rationalisme timide d'Abailard s'humiliant et se rétractant lui-même, à la voix respectée du puissant abbé de Clairvaux, symbolise assez bien l'attitude plus que modeste de la raison en face de la foi, de la philosophie en face de la théologie, durant cette longue période. La scène change au seizième siècle et dans les siècles suivants. Fortifié par l'étude de l'antiquité sacrée et de l'antiquité profane et enflé de ses récentes découvertes, l'esprit humain s'attaque alors hardiment à l'Eglise d'abord, puis à l'Ecriture, et semble vouloir bannir le christianisme de l'ordre scientifique et de l'ordre politique tout ensemble. Les noms de Luther et de Bayle, de Voltaire et de Rousseau, de Diderot et de Strauss marquent les progrès de cette guerre chaque jour plus redoutable et plus menaçante. Devant ces agressions audacieuses, que fait Lamennais? Il les néglige, mais il conteste à la raison le droit de s'y livrer. 11 se fonde pour cela sur ce qu'en dehors de la foi à l'autorité, elle est stérile et impuissante. C'était changer du tout au tout les bases de l'apologétique chrétienne, telle qu'on l'entend ordinairement, et substituer, par une manœuvre hardie, à mille petits combats de détail contre certains raisonnements particuliers, une grande bataille où la raison elle-même était chargée à fond et attaquée sur toute la ligne. C'était le fidëisme, a la manière de Pascal et de quelques auteurs du moyen

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