‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 21 sur 47 · L.VMK.nN AlS · texte numérisé non relu

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âge, qui venait relever le rationalisme théologique en déroute: car. pour Lamennais, il ne s'agissait plus d'aller

de la raison à la foi, mais d'aller de la foi à la raison. L'intrépide polémiste avait une conscience assez nette de la grandeur et de l'originalité de sa tentative, si on en juge par ce qu'il écrit quelque part à Joseph de Maistre. 11 reproche aux vieux théologiens ses confrères de s'imaginer que rien n'a changé depuis un siècle et de continuer à prouver la religion de l'ancienne manière, par les miracles et les prophéties. Ils ne voient pas, dit-il, que « ce genre de preuves ne fait maintenant aucune impression sur les esprits... Depuis que la raison s'est déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône, et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu. » Il démontrera donc le christianisme, non par des preuves théologiques, qui impliquent avant tout la croyance au surnaturel, mais par des preuves philosophiques, qui rentrent dans l'ordre de la nature, si l'on peut appeler preuves un simple appel à la foi naturelle du genre humain. Il naturalisera la religion, comme de Maistre l'avait fait, soit pour s'approprier à un public plus ou moins incrédule et avoir sur lui plus de prise, soit parce qu'il est lui-même, à son insu, atteint à quelque degré de cette incrédulité dont il veut guérir les autres. Convaincu, a ce qu'il semble, que fonder la religion chrétienne sur des miracles opérés, il y a deux mille ans, dans les bourgades d'un petit peuple de l'Asie, c'est la fonder sur une base étroite et chancelante, il essaye de l'asseoir sur les croyances universelles de notre espèce et de l'identifier, pour ainsi dire, avec la raison publi

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que1. Mais il ne suffit pas à Lamennais de faire prévaloir son système dans l'ordre de la spéculation ; il faut encore qu'il le fasse passer dans la pratique. Pour y parvenir, il fait appel au chef de la société religieuse et fait briller à ses yeux l'empire du monde, comme prix de son adhésion : sa philosophie et sa politique sont étroitement liées.

Voilà, suivant nous, le fond de Y Essai sur V indifférence de Lamennais et de ceux de ses autres ouvrages qui appartiennent à sa première phase. Il ne nous reste maintenant qu'à les faire connaître en détail.

Avant de chercher à établir la vérité de la religion, Lamennais s'attache à en faire ressortir l'utilité. C'est, du reste, ce qu'ont fait la plupart des apologistes de notre siècle, et c'e^t précisément par là qu'jls se distinguent de ceux des siècles antérieurs. Mais autant la religion lui paraît utile et bienfaisante, autant il juge la philosophie inutile, pour ne pas dire funeste. Ce sont surtout les accusations qu'il élève contre cette dernière que nous devons, dans un livre comme celui-ci, exposer et discuter.

Le premier reproche queLamennais adresse à la philosophie, c'est d'être née de la corruption des mœurs. Or, c'est là un reproche qui nous semble dénué de fondement. Sans doute le désir déréglé de se soustraire au frein du devoir a quelquefois poussé l'homme à se demander ce qu'il faut penser de l'autorité de la loi morale et de l'existence de son auteur ; mais ce qui l'y a

1 ( n trouve déjà des vues de ce genre chez de Muistre (Soirées, IV1' Entretien), et chez de Bonald (Recherches, chap. i et ailleurs); m i : Lamennais les a érigées en svstéiv.e.

porté le plus généralement, c'est le développement de sa raison. Dès que celle-ci, en effet, fut assez développée pour scruter les secrets du monde matériel, elle dut être tentée de scruter aussi ceux du monde spirituel. Or, c'était là l'aire de la philosophie. 11 faut donc ou condamner les progrès de la raison ou admettre la légitimité de la philosophie, qui en résulte naturellement.

Lamennais n'est pas plus favorable à l'intervention de la philosophie dans les choses politiques qu'à son immixtion dans les choses morales et religieuses. S'inspirant de la théorie ingénieuse de Joseph de Maistre sur les constitutions naturelles et les constitutions artificielles, il lait remarquer que l'on ne crée point une société, comme une manufacture, du jour au lendemain, et qu'il y a un immense péril à recourir, pour organiser l'Etat, aux combinaisons arbitraires de l'esprit, au lieu de laisser agir les lois nécessaires qui dérivent de la nature même. Puis de ce principe, que le raisonnement est dangerereux en politique, il semble conclure qu'il faut soustraire toutes les questions politiques à l'examen et à la discussion 1. Ce serait là, suivant nous, une tentative aussi insensée qu'impuisante. Il n'est pas possible que l'homme qui étudie avec tant de curiosité les phénomènes du monde physique, bien qu'ils ne le touchent qu'indirectement et qu'ils échappent presque entièrement à son action, reste indifférent à ceux du monde social, qui l'intéressent si fort et qu'il dépend de lui de modifier.

1 Essai sur V indifférence ^ IIe partie, chap. in.

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On conviendra d'ailleurs, si Ton veut bien y réfléchir, qu'il y a là la matière d'une science d'une importance capitale, faite pour s'imposer aux méditations des plus beaux génies. Aussi a~t-elle été cultivée avec éclat par des philosophes comme Platon, Aristote et Montesquieu, et aussi par des théologiens comme saint Augustin, saint Thomas et Bossuet, qui n'ont pas dédaigné d'en faire l'objet de leurs spéculations. Que ces hommes éminents se soient trompés quelquefois, en discutant ces questions si compliquées et si délicates, cela était inévitable ; mais il ne s'ensuit pas qu'on ne doive plus les discuter désormais, et qu'il faille laisser la routine régner souverainement dans un ordre de faits qui doit être soumis, comme tous les autres, à l'empire de la raison. De ce qu'on a quelquefois mal raisonné, en n'importe quelle matière, il ne faut pas conclure qu'on ne doit plus raisonner du tout, mais qu'on doit tâcher de raisonner avec plus de justesse et d'exactitude.

Lamennais ne s'inspire pas seulement des doctrines du comte de Maistre, mais encore de celles du vicomte de Bonald dans ses attaques contre la philosophie. 11 affirme, avec ce dernier, que la religion seule met l'ordre dans les sociétés, parce qu'elle seule donne la raison du pouvoir et du devoir ; car la philosophie ne comprend rien à celui-ci et ramène celui-là à la force1.

Ce sont là des assertions qui ne soutiennent pas l'examen. Si la philosophie ne comprenait rien au devoir, la morale, qui est la science du devoir, n'existerait pas, et le? philosophes qui en ont traité n'auraient émis que des

1 Essai su • l'indifférence, IIe partie, chap. îv.

opinions sans consistance. Or elle existe et les ouvrages des auteurs profanes qui l'ont cultivée ne le cèdent ni en élévation ni en exactitude à ceux des théologiens qui ont spéculé sur les mêmes matières. Bien plus, les derniers ont souvent mis les premiers à contribution : saint Augustin et saint Thomas ont, comme on sait, emprunté l'un à Platon, l'autre à Aristote les principes fondamentaux de leur éthique. C'est que la notion du devoir, quoi qu'en dise Lamennais, n'a rien d'incompréhensible ni qui dépasse la portée de notre raison : elle est contenue tout entière dans la notion de perfection. En. même temps, en effet, que je conçois la plus haute perfection dont ma nature est susceptible, je conçois que je suis obligé de la réaliser dans la mesure où je le puis. L'une de ces deux idées implique l'autre.

Quant au pouvoir, nous ne voyons pas pourquoi l'auteur de Y Essai veut que la philosophie soit incapable de le distinguer de la force, Le simple bon sens l'en distingue déjà très bien. Il voit dans celle-ci une puissance qui s'impose violemment aux sujets et qui traite les hommes comme des choses ; dans celui-là une autorité qui est implicitement ou explictement acceptée d'eux et qui les traite comme des personnes. Il reconnaît la première à ce qu'elle recherche uniquement son intérêt, et le second à ce qu'il se préoccupe avant tout de celui des sujets eux-mêmes. Or, cette distinction que le simple bon sens fait naturellement, la philosophie, qui n'est que le bon sens perfectionné, ne doit pas être incapable de la faire. Aussi l'a-t-elle toujours faite. On compte le petit nombre de personnes qui ont, comme les sophiste: dans l'antiquité, comme Hobbes et Machiavel dans

les temps modernes, identifié le pouvoir et la force, et ils sont universellement décriés.

Lamennais vante l'esprit de cosmopolitisme qui caractérisait les premiers chrétiens et cite avec admiration ces paroles d'un Père de l'Eglise : « Le monde entier n'est, a nos veux, qu'une vaste république, patrie commune du genre humain. » En cela, il a raison ; mais il a tort de dire que c'était là une maxime nouvelle et profondément inconnue de tous les philosophes anciens. Qu'on lise l'histoire de la philosophie ancienne, et on verra que les stoïciens professaient cette maxime qu'il juge si nouvelle. Ils affirment, en effet, que si les biens de la terre sont faits pour les hommes, les hommes euxmêmes sont faits les uns pour les autres et doivent se soutenir mutuellement. Ils représentent chaque homme tantôt comme une pierre d'une voûte immense dont toutes les parties sont étroitement liées et s'appuient les unes sur les autres, tantôt comme un membre d'un vaste corps auquel il emprunte et communique la vie. La fraternité ou plutôt l'unité des êties humains ne pouvait être exprimée par des images plus énergiques. Aussi les disciples de Zenon, s'élevant au-dessus des préjugés des petites républiques grecques, conçurent-ils de bonne heure l'idée de cette cité universelle du genre humain, dont la raison était la vraie loi, Dieu le vrai souverain, et qui contenait dans son sein toutes les cités particulières.

Suivant l'auteur de Y Essai, le christianisme a le premier proclamé l'égalité des hommes, et brisé les fers des esclaves; car l'inégalité paraissait toute naturelle h la philosophie *t les esclaves lui inspiraient un profond

dédain1. C'est là encore une assertion qui ne brille pas précisément par son exactitude. Avant le christianisme, le stoïcisme s'était élevé contre la plupart des distinctions sociales que l'orgueil a inventées; il avait déclaré que la seule noblesse est celle de l'àme et que c'est la vertu qui la confère. Quanta l'esclavage, nous reconnaissons que la religion chrétienne a contribué très puissamment, bien qu'indirectement, à son abolition en proclamant l'égalité de tous les hommes devant Dieu et en développant le sentiment de la fraternité humaine; mais la philosophie seule a osé l'attaquer en face. Les théologiens les plus célèbres, tels que saint Augustin et Bossuet, v voyaient comme dans les autres maux de la vie, un effet du péché originel et en même temps un moyen de salut pour ceux qui l'accepteraient avec un esprit de résignation. C'est pourquoi ils hésitaient à le déclarer illégitime. Les philosophes, au contraire, et à leur tête Montesquieu et J.-J. Rousseau, l'ont regardé comme tout à fait incompatible avec la dignité humaine, et l'ont absolument frappé de réprobation.

Lamennais fait très bien ressortir l'influence que la religion exerce sur les mœurs, en proposant à l'homme un idéal divin et en le portant à le réaliser par la perspective des peines et des récompenses éternelles; mais il a tort de refuser, dans cet ordre de faits, toute initiative et toute action à la philosophie. Elle propose, elle aussi, à l'homme l'idéal le plus sublime. Avant que le Christ eût recommandé à ses disciples d'être parfaits, comme le Père céleste est parfait, Platon

1 Essai sur l'indifférence, IIe partie, chap. ni et IV.

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avait prescrit aux siens d'imiter Dieu et de s'efforcer de lui devenir semblables. Que si elle parle avec moins d'autorité et de précision des peines et des récompenses de la vie future, elle les proclame pourtant par l'organe de ses représentants les plus illustres et y trouve, sinon le fondement, au moins la sanction de la loi morale.

Il n'est donc pas vrai, quoi qu'en dise Lamennais, que la philosophie soit inutile ou funeste. Sans exercer une influence aussi étendue et aussi profonde que la religion, elle contribue, elle aussi, au perfectionnement de l'homme et au progrès des sociétés humaines.

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