‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 23 sur 47 · CONSEQUENCES RELIGIEUSES DE LA DOCTRINE DU SENS COMMUN · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES RELIGIEUSES DE LA DOCTRINE DU SENS COMMUN

Non content d'affirmer que l'autorité du sens coin mun est le seul critérium que nous ayons pour distinguer la vérité de l'erreur, Lamennais se sert de ce critérium pour distinguer la vraie religion des religions fausses. Mais auparavant il s'efforce d'établir qu'il n'y a qu'une seule religion vraie et qu'elle est indispensable pour le salut. La religion, dit- il, est l'ensemble des rapports qui existent entre Dieu et l'homme, entre le Créateur et la créature. Or, ces rapports sont nécessaires, car ils dérivent de la nature même des choses. Par conséquent, il n'y a qu'une bonne manière de les concevoir, il n'y a qu'une vraie religion. Cette religion, ajoute-t-il, est indispensable pour le salut. Tous les êtres, en effet, soit matériels soit immatériels, sont unis entre eux par des rapports qui constituent leurs lois, et, comme ils ne sauraient subsister en dehors des lois de leur nature, dès que ces rapports sont détruits ou gravement altérés,

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ils sont condamnés à périr. Que les différentes parties tre corps : I d'avoir les mêmes relations soit

entre elles soi! avec les substances qui nous environnent, telles que l'eau, l'air, la lumière, les plantes, notre corps périra inévitablement; que notre âme cesse d'être en relation avec celles de nos semblables, parce que nous aurons été relégués, des nos plus jeunes années, loin de toute société humaine, dans une solitude profonde, nos facultés animiques ne pourrontni s'épanouir ni se développer, et la mort de notre être moral en sera l'inévitable conséquence. Mais, si rien dans l'univers n'existe ment, si tous les êtres de la création dépendentles uns des autres et se communiquent mutuellement soit la vie matérielle soit la vie morale, ils ne peuvent subsister, à plus forte raison, séparés de Dieu, qui est le principe de tout être et de toute vie, Point de salut pour l'homme, par conséquent, que dans son union avec Dieu, c'est-à-dire avec la vérité suprême, avec le souverain bien; point de salut pour lui, en un mot, en dehors de la religion véritable.

Mais cette véritable religion, en dehors de laquelle tout salut est impossible, comment la reconnaîtronsnous? Ce ne sera point par la raison etles autres moyens personnels de connaître que la nature a mis à notre disposition, ce qui écarte immédiatement la religion dite naturelle, qui émane de cette source : ce sera par l'autorité, qui est, aux jeux de Lamennais, le seul crite rium de la certitude. C'est à elle qu'il appartiendra, non seulement de nous révéler la vraie religion, mais

i Essai $M* l'indifférence, III' partie, chap. iv.

i(JS TRADITIONALISME E* ULTRAMONTANISME

encore d'en interpréter les maximes. Si l'interprétation en était abandonnée à la raison individuelle, elle deviendraitbientôt incertaine et flottante comme elle : il n'y aurait bientôt plus de religion. Pour qu'il y en ait une, il faut qu'il y ait une autorité, et une autorité visible, qui conserve à la doctrine l'unité, l'universalité, la perpétuité et la sainteté, qui en sont les caractères fondamentaux. Or, cette autorité visible, quelle est- elle ? Avant Jésus- Christ, dit Lamennais, c'était celle du genre humain ; depuis Jésus-Christ, c'est celle de l'Eglise catholique ou universelle, héritière de toutes les traditions humaines. Le christianisme, qui s'appuie sur cette double autorité, est la vraie religion, et a existé, sous une forme ou sous une autre, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours. Il enseigne et a toujours enseigné l'existence d'un seul Dieu, la distinction du bien et du mal, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses de la vie future et d'autres vérités du même genre. C'est là le patrimoine commun de notre espèce. Elle l'a reçu, à l'origine, de l'auteur des choses, elle l'a conservé au milieu des ténèbres de l'antiquité, et l'Eglise catholique en est. à l'heure qu'il est, la fidèle dépositaire1.

Non seulement l'autorité d'aucune religion n'est égale à celle de l'Eglise catholique, mais il n'y a en dehors d'elle ni autorité ni religion proprement dite. Le protestantisme et les autres hérésies ne sont que des branches détachées du catholicisme et ne remplissent point les conditions qu'une vraie religion doit remplir, puisque

1 Essai sur V indifférence, IIIe partie, chap. vm.

ceux qui les professent ne peuvent s'accorder sur la doctrine et qu'il n'existe parmi eux aucune autorité qui ait pour mission de trancher les différends : dans les sectes protestantes, comme dans les écoles philosophiques, c'est la raison individuelle qui domine sur les ruines de Ja raison générale. Quant au judaïsme, bien loin d'être la vraie religion que nous cherchons, il n'a jamais été une religion distincte. Les juifs, en effet, n'avaient d'autres dogmes, d'autre morale, ni même d'autre culte que les justes dispersés parmi les autres nations. Leur religion, dans ce qu'elle avait de spécial, était ignorée dans la plus grande partie du monde et n'obligeait que les habitants de la Judée, tandis que la vraie religion est connue de tous et s'impose à tous indistinctement.

Reste l'idolâtrie, qui n'est pas une religion non plus, car elle ne contient pas un dogme, une morale et un culte unis par des liens étroits et formant un tout indissoluble. Cependant elle n'est pas un vain tissu d'erreurs, comme on se le figure ordinairement, car elle renferme des vérités importantes par lesquelles elle se rapproche du christianisme. Ainsi, les idolâtres n'ignoraient pas le vrai Dieu, mais, n'osant lever les yeux jusqu'à lui, ils honoraient des génies secondaires destinés, dans leur pensée, à combler en quelque sorte l'abîme qui sépare le fini de l'infini : c'était, suivant Lamennais, une corruption delà doctrine du médiateur. Ils avaient aussi coutumepourlaplupartde rendre leurs hommages soit à leurs ancêtres, soit aux morts vertueux qui avaient honoré leur nation. Aussi notre théologien -philosophe n'hésite pss a dire que l'idolâtrie « ne fut jamais que le culte des esprits bons et mauvais et le culte des hommes

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distingués par des qualités éclatantes, ou vénérés pour leurs bienfaits, c'est-à-dire au fond le culte des anges et celui des saints. » Le mot dieux employé au pluriel ne signifiait pas autre chose. Mais le culte que l'on rendait à ces anges vrais ou faux et à ces hommes sanctifiés ou divinisés n'excluait pas celui du Dieu éternel et suprême. Celui-ci était, en définitive, pour tout le monde, le seul et véritable Dieu, de sorte qu'on pourrait à la rigueur soutenir, avec Beausobre, que le-poly théisme n'a jamais existé1.

Lamennais fait valoir en faveur de cette thèse originale un grand nombre de preuves qu'il emprunte un peu confusément et sans beaucoup de critique aux annales des anciens peuples : « Primitivement, dit-il, les Indiens n'adoraient que Dieu, et reconnaissaient une seule cause intelligente qui avait formé le monde. Brahm est le nom de ce Dieu souverain dans l'antique religion de Brahma. Constamment caché, il est tout, il est l'essence inconnue de toute chose. » Les Chinois professaient également, suivant notre philosophe, un monothéisme parfaitement caractérisé : « Avant le chaos qui a précédé la naissance de la terre, dit Lao-Tseu, un seul être existait, immense et silencieux, immuable et toujours agissant, sans jamais s'altérer. On peut le regarder comme la mère de l'univers. J'ignore son nom, mais je le désigne parle mot raison. »

Les Perses semblent, au premier abord, rompre sur ce point capital l'imposante unanimité du genre humain, car ils admettent deux dieux, l'un bon et l'autre

1 Essai sur V indifférence, Vt' partie, cliap. tu el iV.

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