‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 24 sur 47 · A M I : N NAIS · texte numérisé non relu

A M I : N NAIS

méchant, Ormuzd et Ahriman, qui remplissent de leurs combats le ciel et la terre. Mais ce n'est là qu'un dualisme apparent : au-dessus de ces deux dieux ennemis, ils placent, en effet, un Dieu suprême, Zérouane- Akerene, l'Éternel, l'Ancien des jours, pour parler le langage de Daniel, qui doit un jour faire triompher le bien du mal, la lumière des ténèbres. Il faut dire la même chose des Égyptiens. A travers la multiplicité de leurs dieux secondaires, un œil attentif démêle sans peine un Dieu suprême et unique : « Ils appelaient Knef, dit Lamennais, ce Dieu souverain, unique, éternel. On le représentait avec un œuf sortant de sa bouche, pour rappeler qu'il avait créé l'univers par sa parole l. »

La Grèce elle-même, qui passe pour la terre classique du polythéisme, est loin d'avoir été aussi réfractaire au monothéisme qu'on se le figure ordinairement. Dans les hymnes orphiques, Zeus est appelé le premier et le dernier, le commencement, le milieu et la fin, et consdéré comme l'esprit qui anime tout et de qui toutes choses dépendent et tirent leur origine. Quant aux ouvrages des siècles postérieurs, il suffit de les ouvrir pour voir que leurs auteurs prennent le mot Dieu dans un sens absolu et y attachent exactement la même idée que nous.

Après cette énumération ingénieuse, mais qui rappelle par plus d'un trait le syncrétisme alexandrin du commencement de notre ère, car Lamennais ne distingue pas suffisamment le panthéisme du monothéisme

1 J'usai sur l'indifférence, IVe partie, chap. vi.

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véritable, le célèbre apologiste passe aux autres dogmes du christianisme, à l'immortalité de l'àme, à la loi morale, à la chute primitive, à l'Incarnation, à l'efficacité du culte et des sacrifices, et cherche également à prouver qu'ils ont été et sont encore répandus dans tout l'univers, Nous ne le suivrons pas dans les détails de cette longue démonstration, qui du reste ne pouvait être parfaitement concluante, car, lors même que les croyances dont il parle seraient toutes universelles, elles s'expliqueraient aussi bien par les tendances naturelles de l'homme, considéré dans l'ensemble de son évolution historique, que par une tradition qui aurait passé successivement d'une génération à une autre. Il n'a pas de peine à faire voir que la doctrine de l'immortalité de l'âme a été admise par la plupart des peuples et que la métempsychose, les honneurs rendus aux morts et la nécromancie elle-même la supposent. Quant à celle du péché originel, il est plus difficile d'en établir l'universalité et, sur ce point, l'auteur prend souvent pour des preuves topiques clés analogies plus ou moins lointaines. Quoi qu'il en soit de toutes ces considérations, Lamennais conclut avec un auteur anglais qu'il n'y a pas eu plusieurs religions, mais qu'il n'y en a jamais eu qu'une seule. Révélée à l'homme dès l'origine des choses, elle s'est développée progressivement, sans varier dans son essence, pour s'approprier aux besoins croissants des sociétés humaines. Il ne faut donc chercher la vraie religion, qui est la chrétienne, ni dans le protestantisme, ni dans le mosaïsme, ni dans l'idolâtrie, mais dans tout cela à la fois. Elle contient, en effet, épurées et perfectionnées, les

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doctrines qui sou! communes à tous les cultes et qui constituent la raison générale, la foi universelle de L'espèce humaine : « La même chose qu'on appelle maintenant la religion chrétienne, dit saint Augustin, existait chez les anciens, el n'a jamais cessé d'exister, depuis l'origine du genre humain jusqu'à ce que le Christ lui -même étant venu en la chair, on a commencé à appeler chrétienne la vraie religion qui existait auparavant. » Seulement les chrétiens connaissent maintenant ce que les hommes antérieurs à Jésus- Christ ne faisaient que croire, de même que les élus connaissent ce que nous nous bornons à croire clans cette vie; car il y a des degrés infinis dans l'intelligence, bien que la foi ne change pas. Du reste, le salut est acquis, suivant la remarque de Clément d'Alexandrie et de saint Justin, à ceux qui ont accompli la loi ancienne comme à ceux qui accomplissent la loi nouvelle ; car ce ne sont plus là deux religions, c'est la même religion, considérée ici en deçà, là au delà de la croix, c'est-à-dire dans deux phases différentes de son développement1.

C'est là une conception qui ne manque ni d'origi nalité ni de grandeur. Elle nous montre notre espèce tout entière se nourrissant de la même vérité, vivant de la même vie et se réglant sur la même loi, sous l'empire d'un Christ qui ne repousse personne de son sein, et qui n'a rien de commun avec celui que Bossuet appelle un Christ aux bras étroits. L'humanité ne nous y apparaît point coupée, pour ainsi dire, en deux moi-

i Essai sur V indifférence, quatrième partie, chap. ïx, x etxi.

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tiés, dont l'une, antérieure à Jésus, végéterait dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, tandis que l'autre, postérieure à sa venue, se développerai i sous une chaude et féconde lumière et fleurirait pleine de sève et de verdeur. Cette conception a un avantage sur celle des anciens théologiens, c'est qu'elle paraît plus conforme à la sagesse et à la justice de Dieu, et qu'elle semble mieux d'accord avec les lois qui président à l'évolution historique du genre humain. Elle nous fait envisager un progrès régulier, un développement normal, là où l'ancienne théologie n'avait voulu voir (on le dirait du moins) qu'une brusque solution de continuité, qu'un hiatus immense.

Gomment cette idée grandiose s'est- elle présentée à l'esprit de Lamennais, comment l'illustre écrivain a-t-il été amené à en faire le point central de sa doctrine, et comment est elle devenue avec le temps la foi d'une partie considérable, de la partie la plus vivante, on peut le dire, du monde catholique? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. A la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, la croyance au surnaturel s'était, sinon complètement éteinte, au moins sensiblement affaiblie, dans la plupart des esprits. Habitués par la culture toujours croissante des sciences à regarder les lois de la nature et de l'histoire comme fixes et immuables, ils éprouvaient une peine infinie à admettre, sous le nom de miracles, ces dérogations aux lois de l'univers sur lesquelles seules le christianisme leur paraissait fondé. C'est pourquoi la vieille théologie, avec les arguments toujours les mêmes qu'elle tirait des prophéties et des miracles de l'Ecriture, avait peu de prise

sur eux et parvenait difficilement à s'en faire écouter. Il y avait dans l'air des doutes, formulés ou latents, qui étouffaient en quelque sorte sa voix et l'empêchaient do résonner dans les aines et d'y trouver un écho. Ce fut alors que de Maistre, Donald et Chateaubriand parurent et firent valoir, à la place des preuves théologiques qui semblaient surannées etfrappées de désuétude, des preuves profanes et pour ainsi dire laïques plus jeunes et plus vivantes, je veux dire celles qui étaient tirées de l'importance morale, politique, littéraire du christianisme et de ses rapports intimes avec les parties les plus profondes de notre nature.

Lamennais suivit la voie que ces esprits d'élite avaient tracée, mais il la suivit à sa manière, c'est-à-dire en poussant leurs principes à leurs dernières conséquences et en allant, en toutes choses, plus loin qu'eux. « Les traditions antiques, avait dit Joseph de Maistre, sont toutes vraies, le paganisme entier n'est qu'un système de vérités qu'il suffit de remettre à leur place. » Lamennais s'empara de cette vue contestable peut-être, mais remarquable, pour renouveler toute la polémique religieuse et montrer la religion elle-même sous un jour nouveau que d'honnêtes ecclésiastiques, uniquement imbus de la théologie des séminaires, ne soupçonnaient pas : « Tout ce qu'il y a d'universel dans l'idolâtrie, dit- il à son tour, est vrai ; il n'y a de faux que ce qui est divers ; le symbole de l'humanité, aussi vieux qu'elle, ne diffère pas du symbole chrétien ; celui-ci n'en est que le développement. »

Ce n'était pas la première fois que des esprits ingénieux signalaient des rapports frappants entre les

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croyances religieuses des différents peuples. Le juif Philon et la plupart des Pères, dans l'antiquité, le savant Huet et beaucoup d'autres, dans les temps modernes, s'étaient plu à faire ressortir les analogies qu'il y a entre le christianisme et l'hellénisme. Seulement ils les avaient expliquées par de prétendus emprunts que Pythagore, Platon, Aristote et les autres philosophes de la Grèce auraient faits aux livres hébreux. Mais la théorie de Joseph de Maistre et de Lamennais était tout autrement originale et profonde. Elle consistait à soutenir que toutes les traditions religieuses des différents peuples n'étaient que des rameaux divers d'une tradition unique, identique avec la révélation faite à notre premier père. C'était là une doctrine séduisante, mais d ffîcile à établir. Aussi l'auteur de YEssai, malgré l'érudition, assez étendue pour le temps, qu'il mit au service de sa thèse, ne réussit-il pas complètement à la faire prévaloir, et ne parvint-il à satisfaire ni les théologiens ni les philosophes. Les théologiens ne sauraient, en effet, se résoudre à considérer le peuple juif comme un peuple ordinaire et qui n'aurait, malgré le témoignage des saints livres, aucun privilège sur les autres peuples. Ils ne sauraient non plus se décider à regarder le paganisme et le christianisme comme ayant un fond identique; car alors la rapide diffusion de la religion chrétienne serait un fait des plus simples et il n'y aurait plus lieu de l'invoquer, comme une sorte de miracle, en faveur de cette religion elle-même. L'apologétique et la prédication perdraient du même coup un de leurs lieux communs les plus frappants. En outre (chose plus grave, s'il est possible!) le caractère chrétien de toutes les religions une

fois admis, il faudrait bien admettre aussi qu'elles ont toutes une légitimité et une sainteté relatives et qu'elles sont toutes réellement, bien qu'inégalement favorables à la vie morale. On ne pourrait plus dire d'une manière absolue : hors de l'Eglise point de salut. Enfin, si le christianisme n'est que le paganisme nettoyé et perfectionné, comment s'assurer qu'il ne fera point place un jour, lui aussi, à un culte encore plus épuré et plus parfait, et qu'il n'est pas, lui aussi, une forme particulière et passagère de lareligion éternelle et universelle? Toutes les analogies mènent à une telle conclusion, c'est-à-dire à cette doctrine de la religion progressive du genre humain que Lamennais professera sur la fin de sa carrière.

On voit que, si la théorie de Joseph de Maistre et de Lamennais (car elle leur est commune, bien que ce dernier l'ait plus développée et y ait attaché son nom) était, par certains côtés, de nature à plaire aux catholiques de notre temps, en ouvrant à leur pensée un plus vaste horizon, elle entraînait, au point de vue théologique, des conséquences assez graves et assez difficiles à concilier avec la rigueur et l'immutabilité du dogme. C'est sans doute pour cela qu'après avoir fortement remué les classes instruites de notre nation, et le clergé plus que toutes les autres, elle a fini par être rejetée.

Quant aux philosophes, ils devaient avoir encore plus de peine que les théologiens à accepter le nouveau chris tianisme que Lamennais avait conçu. Suivant la plupart d'entre eux, en effet, il en est des systèmes religieux comme des systèmes philosophiques et des chefs-d'œuvre de l'art : par certains cotés, ils se ressemblent, et, par

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d'autres, ils diffèrent. Or leurs ressemblances tiennent à ce qu'ils ont ton s leurs racines dans la nature humaine, et leurs différences viennent de la différence des circonstances où ils se sont produits et des facultés qui ont concouru à leur production. Si donc plusieurs religions ressemblent, à certains égards, à la religion chrétienne, ce n'est pas, d'après eux, une raison pour prétendre qu'elles n'en sont que de simples reproductions. Autant vaudrait dire que les plus célèbres systèmes philosophiques se rapprochant de celui de Platon et les plus célèbres poèmes de ceux d'Homère, ils ne sont les uns et les autres que des copies des œuvres de ces maîtres illustres. Des religions, des philosophies, des poésies qui se ressemblent supposent bien, disent-ils, un modèle, comme Lamennais le donne à entendre ; mais ce modèle n'est pas extérieur, il est intérieur. C'est l'idéal religieux, moral, poétique que chaque homme, que chaque peuple porte en lui-même et dont les religions, les philosophies, les poésies, ne sont que des réalisations diverses et semblables tout ensemble. Leurs ressemblances ne tiennent donc pas à cet élément adventice qu'on nomme la tradition, mais à cet élément essentiel qu'on appelle la raison et qui est le fond même de notre nature. Sur ce point, comme sur tant d'autres, nous retrouvons face à face et en opposition le traditionalisme et le rationalisme.

Le premier volume de l'Essai sur V indifférence eut un grand succès. L'auteur, inconnu la veille delà publication du livre, se trouva le lendemain, suivant l'expression de Lacordaire, investi de l'autorité de Bossuet et considéré comme un vrai père de l'Église. C'est qu'il

D6 s'était pas borné, comme Frayssinous, à se mettre sur la défensive à l'égard de l'incrédulité : il avait pris contre elle une offensive hardie et avait ainsi entraîné tous ceux (et le nombre en est grand) qui se laissent séduire par l'aUdace et la vaillance. Aussi, l'auteur des Conférences disait-il, après l'avoir lu : « En voilà un qui va nécessairement, grandir, pendant que moi je diminuerai, illum necesse est crescere , me aulem minui. » Le second volume, où Lamennais avait mis l'homme en demeure de se prononcer entre l'ultramontanisme et le scepticisme universel, et placé, comme il s'exprime lui-même, la raison aux abois dans l'alternative ou de vivre de foi ou d'expirer dans le vide, n'excita pas un enthousiasme aussi général et partagea le public éclairé. Si Lamennais eut contre lui la plupart des docteurs de la Sorbonne, il eut pour lui Bonald, dont il s'était souvent inspiré : « Laissez, lui écrivait ce dernier, laissez coasser toutes ces grenouilles. » S'il irrita le parti libéral, il enchanta Joseph deMaistre, qui se reconnaissait en lui et qui, tout en faisant ses réserves touchant le système, l'engageait à ne pas même se défendre contre ses agresseurs : « Ne laissez pas dissiper votre talent, lui écrivait-il. Vous avez reçu de la nature un boulet, n'en faites pas de la dragée. »

Le prêtre breton, qui avait l'humeur guerroyante de ses ancêtres et dont son frère Jean disait si bien : « Dieu l'a fait soldat », ne suivit ce conseil qu'à moitié. Il composa une Défense de V 'Essai, où il exposait, en les expliquant, à peu près les mêmes vues que dans l'ouvrage lui-même. En même temps il écrivait dans le Conservateur et dans le Défenseur des articles qui

dessinaient encore mieux son attitude de polémiste ultramontain et qui ajoutaient encore à sa renommée. Aussi put-il croire, à un certain moment, que sa doctrine allait être adoptée à Rome et ne tarderait pas à devenir celle de tout le monde catholique. 11 était encouragé dans ce sentiment par les sympathies de tout le jeune clergé et par celles du Pape Léon XII lui-même, qui n'avait, dit on, d'autre ornement dans son cabinet que l'image du Christ et le portrait de Lamennais, et qui accueillit l'illustre écrivain de la manière la plus aimable dans un voyage qu'il fit à Rome en 1824.

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