LE LIVRE DE P E TPI. E CATHOLICISME LIBÉRAL ET RELIGION PROGRESSIVE
Avant 1830, Lamennais passait à la fois pour un croyant exalté et pour un écrivain éloquent, et ses amis et ses ennemis s'accordaient à le placer, non loin de Pascal et de Bossuet, parmi les grands défenseurs de la religion catholique et les grands représentants de la prose française. Après 1830, il donna au monde le spectacle d'un catholique autoritaire, s'il en fut, devenant d'abord un catholique libéral, puis un démocrate plus ou moins étranger au catholicisme, et étonnant ses contemporains par l'épanouissement d'un génie poétique qu'ils ne soupçonnaient pas. C'est là une transformation qui peut paraître, au premier abord, des plus singulières et qu'il s'agit avant tout d'expliquer et de faire comprendre.
Suivant l'auteur de Y Essai sur V indifférence et de la Religion, il y a, nous l'avons vu, une loi morale et religieuse que Dieu a révélée à l'homme dès le commencement, et qui doit régir tous les peuples de la
terre. S'identifiant avec la raison générale, elle s'impose aux diverses raisons particulières qui, sans elle, seraient livrées à toutes les fluctuations du doute et de l'erreur; bien plus, elle rend à la fois le commandement respectable et l'obéissance obligatoire, et il n'y a en dehors d'elle que la force brutale d'une part, et la servitude, de l'autre. Cette loi souveraine, cette raison absolue, qui est celle de Dieu même, n'a manqué à aucun temps et à aucun pays ; mais, dans les âges chrétiens et chez les nations chrétiennes, elle a revêtu un caractère nouveau et s'est rendue en quelque sorte visible. L'Eglise en est devenue la dépositaire et Tinterprête. Or, comme l'autorité de l'Eglise réside dans son chef, celui-ci est l'organe de la raison absolue et de la loi morale. Ce n'est donc ni à la raison ni à la conscience, mais au chef de l'Eglise, qu'il faut demander la solution de toutes les questions" morales, politiques et religieuses.
Lamennais mit au service de cette doctrine, qui est proprement le traditionalisme ultramontain, toutes les ressources de son érudition et toute la vigueur de son talent, frappant avec une égale ardeur et sur les gallicans, qui ne voulaient pas que le Pape fût infaillible tout seul, et sur les royalistes, qui n'admettaient pas que son autorité s'étendit aux choses purement politiques, et sur les philosophes, qui pensaient qu'il y avait des principes soit de pratique, soit de spéculation hors de lui et, qu'il n'était pas, en définitive, la loi morale incarnée et la raison vivante. Dans sa lutte longue et acharnéecontreles gallicans et les royalistes, qui avaient renouvelé, en se faisant des concessions mutuelles, l'an-
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cienne alliance de L'autel et du trône, le prêtre breton, qui ne tenait qu'à l'autel, se montra de plus en plus dédaigneux du trône et des diverses institutions qui lui servaient de support. Il ne visait qu'au triomphe de la raison générale et de l'Eglise, qui lui servait d'interprète* et, en présence de ce grand intérêt, les ministres, les princes, les rois, les évêques eux-mêmes, lui paraissaient Lien peu de chose. Au^si les attaquait-il, dès l'époque de la Restauration, avec une véhémence démocratique qui pouvait faire pressentir ses emportements ultérieurs.
Comme Lamennais n'avait d'autre point d'appui contre les puissants du jour que l'opinion, et que l'opinion était essentiellement libérale, il fut amené peu à peu à faire au libéralisme d'assez larges concessions. « Quand les catholiques, écrivait-il dès 1829, se seront mis, eux aussi, à crier liberté, bien des choses changeront », et il songe déjà à reclamer, ainsi que le clergé l'a tant fait depuis, la liberté comme en Belgique. Quelques jours après, il regrettait que le clergé ne fût pas en mesure de prendre la tète du mouvement libéral, et déclarait que tout devait se faire par les peuples, mais par les peuples transformés parle christianisme. C'était l'idée du christianisme social, de la république chrétienne, sous la présidence du Pontificat romain, qui s'emparait de cette vive et active intelligence. Il s'élève, en effet, contre ceux qui no veulent entendre parler de la liberté des enfants de Dieu que dans un sens spirituel et qui ont sans cesse à la bouche ces paroles célèbres : « Rendez à tr ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » . — Suivant lui, le christianisme a affranchi les peuples dans
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tous les sens : en même temps qu'il les a soustraits à l'empire du péché et de Terreur, il les a délivrés de la servitude des hommes.
On comprend, d'après cela, que le grand mouvement de 1830 ait médiocrement affecté Lamennais. Il déclara même, dès le premier moment, que la révolution ne lui paraissait pas assez complète et qu'elle aurait dû aboutir à la république comme à sa terminaison naturelle. Il ajouta qu'il importait à l'Eglise d'apprécier cet immense événement à sa juste valeur et de se rendre compte de la position qu'il lui faisait au sein des sociétés modernes. Il était, disait- il, de son intérêt et de celui des peuples de conclure une étroite alliance. Les peuples y gagneraient un élément de stabilité qui leur faisait maintenant défaut, et l'Eglise maintiendrait par là l'ascendant qu'elle exerçait sur eux et qui menaçait de lui échapper. Elle devait donc proclamer hautement la liberté des cultes, la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse, et renoncer sans hésitera ses émoluments et à ses honneurs, de manière à montrer clairement aux peuples qu'elle était avec eux contre leurs tvrans. Ce fut dans cet esprit que Lamennais fonda et rédigea, avec l'abbé Gerbet, qui en avait eu la première idée, avec l'abbé Lacordaire, l'abbé Rohrbacher, le comte de Montalembert, le comte de Goux et d'autres encore, le fameux journal Y Avenir.
Bien des circonstances poussaient Lamennais et les lamennaisiens vers ce christianisme libéral : l'exemple de la Belgique catholique protestant contre l'oppression de l'hérétique Hollande ; celui de la Pologne orthodoxe s'insurgeant contre la Russie schismatique, et surtout
celui de la malheureuse Irlande, reconquérant pied à pied chacun de ses droits sur l'Angleterre, en suivant la direction de son grand agitateur 0' Connell, Lamennais et ses disciples s'imaginèrent beaucoup trop facilement que le catholicisme, qui exerçait encore en France tant d'influence et sur l'opinion et sur le gouvernement, y était opprime par la révolution, comme il l'était ailleurs par le schisme et l'hérésie, et revendiquèrent à grand bruit pour les catholiques des franchises et des droits qu'on ne pouvait, croyaient-ils, leur refuser sans injustice. Quoi qu'il en soit, c'était là une attitude nouvelle que prenait le parti catholique et qui devait exciter en sa faveur un certain intérêt. Accoutumés à le voir du côté de l'autorité, les peuples le virent cette fois, avec une surprise mêlée de satisfaction, du côté de la liberté. De la d îfense des libertés de l'Eglise, les néocatholiques pas sèrent tout naturellement à celle de la liberté en général, et, qua îd un peuple surtout un peuple catholique, eut maille à partir avec son souverain, ils prirent presque toujours fait et cause pour le premier. Ce fut là pour l'Eglise, si décriée sous la Restauration, à cause de son caractère officiel et de son alliance avec le pouvoir, la source d'une popularité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps et que les événements survenus depuis n'ont pas entièrement détruite.
En inaugurant au sein du catholicisme cette politique nouvelle, Lamennais restait beaucoup plus fidèle à ses anciens principes qu'il ne le semble au premier abord. Le principe fondamental de sa philosophie est, en effet, que la raison universelle est infaillible, tandis que les raisons particulières sont trompeuses , de sorte que,
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quand la première a parlé, les secondes n'ont, plus qu'à se taire. Vox populi vox Dei, tel était le fond de sa doctrine. Mais, si cette doctrine est vraie en philosophie, elle doit l'être aussi en politique, ce qui revient à dire que l'opinion publique est la reine du monde et qu'en dehors du suffrage universel il n'y a point de salutpour les sociétés. Or, avant même d'être officiellement consulté, cesuffrage universel semblait se prononcer dans toute la France et dans toute l'Europe, parles mille voix de la presse et au grondement du canon insurrectionnel, pour l'esprit nouveau contre l'esprit ancien , pour la liberté contre la tyrannie. Là, par conséquent, était la vérité, là était le salut. 11 était impossible que l'Eglise ne le vit pas ; car alors elle eût été en opposition avec cette raison universelle dont elle était l'organe et à laquelle, d'après l'auteur de Y Essai sur V Indifférence, elle empruntait à la fois son autorité et son infaillibilité. Ce ne fut pas seulement la logique qui poussa Lamennais dans cette voie, ce fut encore l'idée qu'il avait toujours eue, comme Joseph de Maistre, qu'une nouvelle évolution du christianisme était, pour ainsi dire, dans l'air et ne tarderait pas à se produire. L'auteur des Soirées avait pensé que cette évolution s'accomplirait par voie de synthèse, c'est-à-dire par l'apparition d'un homme de génie qui unirait dans sa tête la religion et la science et mettrait fin à ce dix-huitième siècle qui n'était, disait-il, fini que dans les almanachs. Lamennais crut-il être cet homme? je l'ignore. Quoi qu'il en soit, en attendant qu'il pût concilier la religion et la science, il essaya de concilier l'autorité et la liberté, l'action de l'Eglise et celle du peuple ; avant de tenter la synthèse