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que de Maistre avait conçue dans l'ordre spéculatif, il L'essaj a dans l'ordre pratique, et ce fut le pouvoir temporel, pour lequel il n'avait jamais eu beaucoup de tendresse, qui en fit les frais. Le prêtre ullramontain l'érigeait en simple délégué de la nation, soumis à toutes ses exigences, révocable à volonté et n'ayant d'autre fonction que de concentrer, dans l'intérêt du bon ordre, l'ensemble des services publics. Quant à l'Eglise, elle ne devait rien recevoir du pouvoir civil, mais elle devait vivre à son égard dans une pleine indépendance. C'était une sorte de république guelfe, de démocratie théocratique où l'élément ecclésiastique serait tout et où l'élément laïque ne serait rien. Seulement pour l'établir il ne fallait rien moins que dénoncer le Concordat (chose grave s'il en fut) et renoncera la fois aux charges qu'il impose à l'Eglise et aux avantages qu'il lui confère. Or c'était à quoi ni l'Etat ni l'Eglise ne pouvaient consentir. L'Etat pouvait-il, en effet, accorder aux membres d'une association immense, formée en dehors de ses cadres, le droit de se réunir quand ils voudraient et de communiquer, sans sa permission, avec un chef étranger investi d'une autorité morale sans bornes? Pouvait-il leur reconnaître le droit d'ouvrir des écoles à volonté et d'y donner un enseignement qui échapperait à sa surveillance et qui lui serait peut-être hostile? Pouvait-il les autoriser à avoir des évêques nommés en dehors de son intervention et à fonder des ordres reli gieuxsans nombre, qui ne manqueraient pas de rétablir sur une grande échelle les biens de mainmorte et d'accaparer la plus grande partie du territoire, comme ils l'avaient fait sous l'ancien régime? Il était évident que
non. Pas plus après qu'avant la révolution, l'Etat ne pouvait reconnaître une société indépendante de lui à ce degré : c'eût été reconnaître un État dans l'Etat. Du côte de l'Eglise, la thèse de Lamennais ne ren contrait pas des difficultés moins grandes. Il s'agissait pour elle de renoncer non seulement à la protection de l'Etat et aux honneurs dont il entourait la religion, mais encore au budget qu'il lui allouait annuellement. Or, en admettant que la foi fût assez vive au premier moment pour subvenir aux besoins du culte, elle pouvait se refroidir, et alors les ministres de la religion végéteraient dans un état aussi préjudiciable à leur dignité qu'à la prospérité de la religion elle-même. îl s'agissait, en outre, de reconnaître la liberté des cultes, celle de l'enseignement, celle de la presse, comme bonnes et légitimes, non seulement chez les catholiques, mais encore chez les dissidents. Or, c'était là autant de points que l'Eglise ne pouvait admettre ; car elle avait toujours distingué la liberté du bien de la liberté du mal et n'avait jamais cessé d'encourager l'une et de combattre l'autre. Il s'agissait enfin de rajeunir la religion, en la retrempant dans le grand courant de l'opinion publique et en lui infusant largement cet esprit moderne sans lequel nulle institution, à ce qu'il semblait aux novateurs, ne pouvait vivre. Or, en se prêtant à une telle tentative, l'Eglise se serait ellemême proclamée une institution purement humaine et soumise aux lois ordinaires qui président à l'évolution de l'humanité. Sur ce point encore la cour de Rome ne pouvait donner raison aux rédacteurs de l'Avenir. Lamennais, Lacordaire et Montalembert ne se ren-
fiaient point compte de ces difficultés redoutables quand ils s 'acheminèrent un beau jour, avec toute la naïveté des chrétiens primitifs, vers les murailles de la ville sainte afin de consulter sur leur œuvre l'oracle du Vatican. Il faut lire le récit que Lamennais nous a laissé de ce voyage dans le plus naturel et le plus gracieux de tous ses livres, dans ses A /fa ires de Rome. On y voit quelle fut la surprise de ces trois nobles esprits, quand ils se trouvèrent perdus, avec leur foi vive et leurs généreux entraînements, au milieu d'une cour réservée et silencieuse, sans pouvoir obtenir du pape un mot qui impliquât soit l'approbation soit l'improbation des doctrines qu'ils avaient professées et de la ligne de conduite qu'ils avaient suivie. Lacordaire entendit ce langage muet, mais Lamennais ne voulut pas le comprendre, et se mit à faire des reflexions amères sur le caractère de cette puissance romaine dont il avait été quinze ans le porte- drapeau.
Rome répondit enfin aux trois illustres pèlerins, mais ce fut après leur départ, quand ils étaient déjà sur la route de France, à Munich. Elle condamnait formellement, dans l'encyclique du 15 août 1832, les doctrines de l'Avenir. Lamennais et ses amis se soumirent immédiatement et déclarèrent qu'ils allaient sur-le-champ supprimer leur journal; mais ils furent profondément froissés, le maître surtout, dans leurs convictions les plus intimes. Dans l'encyclique dirigée contre eux, le pape Grégoire XVI traitait, en effet, la liberté de conscience, d'opinion erronée et absurde ou plutôt de délire, et la liberté de la presse de chose exécrable et dont on ne saurait avoir trop d'horreur. Cependant, quand il
fut sommé de se soumettre plus explicitement qu'il ne l'avait fait d'abord, Lamennais déclara qu'en tout ce qui concernait le dogme et la discipline, il acceptait purement et simplement les décisions du souverain Pontife. 11 revendiquait seulement (ce qui était assez peuconforme, il faut le dire, à ses principes ultramontains) le droit d'avoir une opinion à lui, en politique et de choisir parmi les partis qui divisaient son pays, celui où il lui conviendrait de se ranger ; mais on lui refusa un tel droit. Pour avoir la paix, il signa tout ce qu'on voulut, puis il s'enfuitdiumilié, irrité, exaspéré, dans sa solitude de la Chênaie.
Ce fut dans ce moment de crise et sous ces ombrages druidiques que Lamennais couva dans son imagination ardente le plus pathétique de ses ouvrages, les Paroles d'un croyant*, livre singulier, étrange, tout pétri de douceur et d'amertume, d'amour et de haine. Lui avait-il été inspiré par le désir de fixer nettement sa situation à l'égard de la cour de Rome et de couper enfin le câble qui l'attachait encore à la rive, pour cingler vers de nouveaux cieux, à travers un océan inconnu? Peut-être. Mais il lui fut inspiré aussi par les émotions douloureuses qu'avaient produites clans son àme la sanglante répression des troubles de Paris et de Lyon, les souffrances récemment dévoilées des prisonniers de Venise et du Spielberg, ainsi que les massacres commis en Pologne parmi pouvoir impitoyable, massacres qu'il a stigmatisés dans un morceau lyrique que
1 L'idée lui en fut, dit-on, suggérée par la lecture des Pèlerins polonais, de Mirkiewi /.
tout le monde connaît et dont Je refrain est dans toutes les Bftémoires:« Dors,ôma Pologne, dors en paix dans ce qu'ils
appellent ta tombe : moi je sais que c'est ton berceau ! » Nous n'analyserons pas en détail les Paroles d'un croyant ', car si la poésie y coule à pleins bords, laphilosophie y fait presque entièrement défaut. Dans cet ouvrage, comme dans les précédents, Lamennais oppose constamment Satan et le Christ, les méchants et les bons : c'est là l'éternelle antithèse qui sert de texte à ses tirades les plus éloquentes. Seulement ici les bons ne sont plus à droite, comme sous la Restauration, mais à gauche; ce ne sont plus les rois et les prêtres, mais les hommes du peuple et les démocrates. Quant aux rois, on sait comment il les traite, on connaît le morceau lugubre où il nous montre, par une nuit sombre et sous un ciel sans astres, sept monarques assis sur un trône composé d'ossements, buvant du sang humain dans un crâne, et conspirant, le pied sur un crucifix,, contre la liberté, contre la science, contre la religion, contre tous les biens qui font l'honneur et la grandeur de l'humanité. La scène des sept spectres est plus effrayante encore et rien, dans la Divine Comédie, n'en surpasse la beauté sinistre ; mais à quoi peuvent servir ces horribles peintures, semblables aux hallucinations
d'un malade, sinon à ôter aux hommes le sens de la
réalité et à déchaîner sans motifs contre les chefs d'Etat les passions populaires?
Lamennais n'est pas plus favorable aux lois qu'aux gouvernements : « Qu'est-ce rue ces meules qui tournent sans cesse, dit-il, et que broient-elles? Fils d'Adam, ces meules sont les lois de ceux qui vous gourer-
234 TRADITIONALISME ET ULTR AMONTANISME
nent, et ce qu'elles broient, c'est vous. » Quant aux biens de la terre, il juge que les hommes devraient les partager en frères, de même que les abeilles partagent en sœurs les fruits deleur travail. Pour l'insuffisance des salaires, au lieu de l'expliquer soit par la concurrence, soit par l'insuffisance des produits, il en cherche la raison dans la cupidité et dans la méchanceté de quelquesuns. Quoi de plus faux qu'une telle doctrine et de plus propre à allumer parmi les hommes la guerre civile? Lamennais semble d'ailleurs en donner lui-même le signal. Il parle d'un combat qui sera livré entre les bons et les méchants, entre les opprimés et les oppresseurs, et auquel il faut que désormais chacun s'apprête'. C'est la grande bataille, qui doit toujours, suivant les rêveurs, être la dernière et qui toujours en et gendre une multitude d'autres. Puis viennent ces lugubres litanies qui sonnent, en quelque sorte, le tocsin de l'insurrec tion et au sinistre refrain desquelles les pavés se lèveraient d'eux-mêmes : « Seigneur, nous crions vers vous du fond de notre misère. — Comme les animaux qui manquent de pâture pour donner à leurs petits, nous crions vers vous, Seigneur! — Comme la brebis à qui on enlève son agneau, nous crions vers vous, Seigneur! — Comme la colombe que saisit le vautour, nous crions vers vous, Seigneur! »
Et cependant, à côté de ces pages sombres et irritées, qui font penser aux prédications ardentes de Knox et des puritains, que de morceaux pleins de suavité et de tendresse, qui leur servent, pour ainsi dire, de repoussoir ! Il suffit de citer la touchante élégie de la mère et de la fille et celle du pauvre exilé.
L'effet des Paroles d'un croyant fut immense, particulièrement sur les gens du peuple et sur les jeunes gens. Sainte-Beuve, que Lamennais avait chargé de faire imprimer L'opuscule et qui n'en avait pas senti lui-même toute la chaleur communicative, raconte qu'il en fut averti d'une singulière façon. L'imprimeur le prit un jour à part et lui dit : « Vous êtes chargé de l'impression d'un écrit de M. de Lamennais qui va faire bien du bruit; mes ouvriers eux-mêmes ne peuventle composer sans être comme soulevés et transportés; l'imprimerie est toute en l'air. » L'ouvrage fut condamné par la Cour de Rome et méritait de l'être. L'encyclique disait, dans un latin assez peu soucieux de la politesse, que c'était un livre peu considérable par son volume, mais immense par sa perversité (mole quidem eœiguum, pravitale tamen ingentem). On condamna aussi le système de Y Essai sur Vin liffèrenee, qui avait eu tant de succès et avait recruté à l'Eglise tant d'adhérents depuis quinze ans : le Lamennais autoritaire payait pour le Lamennais révolutionnaire.
Avec le Livre du peuple et les dernières pages des Affaires de Rome , commence pour Lamennais une troisième phase intellectuelle. A la fin de ce dernier ouvrage, il se demande ce que la papauté va faire, maintenant qu'elle a rompu si radicalement avec la société moderne. Continuera- 1- elle à combattre les aspirations des peuples? Mais le mouvement qui les emporte est si irrésistible et si général que les résistances que Rome y opposerait ne sauraient l'arrêter et qu'elle y perdrait le peu de popularité qui lui reste. Renoncera-t-el'e aux maximes qu'après un mûr examen elleacru devoir em-
23Û TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME
brasser? Mais ce serait s'infliger à elle-même le plus éclatant démenti et donner à toutes les nations le signal du mépris de son autorité. Elle ne peut, en effet, être considérée comme infaillible qu'à la condition de se montrer immuable. Lamennais croit donc que l'Eglise est dans une impasse d'où il lui sera impossible de sortir, si le christianisme ne subit pas, comme l'a pressenti de Maistre, quelque grande transformation.
Cette transformation du christianisme est d'autant plu s vraisemblable, suivant Lamennais, que celle qui s'accomplit en ce moment dans l'ordre politique a en lui son principe et dérive directement de la grande maxime chrétienne : « SojTez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Cette maxime, en effet, contient et enveloppe en elle, sous une forme théologique, la doctrine du progrès indéfini tout entière ; car la perfection de Dieu étant infinie, l'homme y tendra durant un temps indéfiniet s'en rapprochera indéfiniment, sans l'atteindre jamais. Lamennais croit donc au progrès illimité, préconisé naguère par les disciples de Saint-Simon. Seulement ce n'est pas, suivant lui, sous l'influence d'une religion nouvelle, mais sous celle de la religion chrétienne, qu'il doit se réaliser. Et par ces mots de religion chrétienne Lamennais n'entend point ici le catholicisme, qui est, dit-il, devenu étranger à la race humaine, ni le protestantisme, qu'il a trop violemment attaqué autrefois pour s'y rallier aujourd'hui. Il entend par là un christianisme qu'il ne définit pas nettement et dont on ne peut rien dire, sinon que c'est un christianisme progressif et évolutionniste, par opposition au christianisme fixe et immobile des âges antérieurs.
Nous retrouvons dans le Livre dit peuple à peu près la même doctrine que dans les Affaires de Rome, Là aussi Lamennais célèbre avec enthousiasme l'idée religieuse, qui coordonne dans une vaste synthèse tous les devoirs de l'homme et l'empêche, en ouvrant à ses regards de vastes horizons, d'incarner ses espérances dans la boue de cette terre. Mais il ajoute qu'il ne faut pas confondre la religion, essentiellement une et impérisfable, avec les formes qu'elle revêt suivant les temps et les lieux, et il donne assez à entendre que le christianisme n'est, lui non plus, qu'une de ces formes locales et passagères. Pourtant il rend hautement justice à cette grande religion et énumère avec complaisance les bien faits qu'elle a répandus sur les hommes. Elle a, dit -il, inspiré aux peuples modernes un esprit d'équité et de douceur tout à fait inconnu de l'ancien monde, et, si le bien qu'elle a fait a été mêlé de quelque mal, ce n'est pas elle, ce sont les passions des hommes qu'il faut en rendre responsables. Il ne faut pas désespérer d'elle, même aujourd'hui. Bientôt, en effet, le christianisme, dégagé de l'enveloppe matérielle qui le recouvre, comme un suaire, reparaîtra plus jeune et plus brillant que jamais.
Les idées de Lamennais que nous venons d'exposer sont peut-être mieux d'accord avec le principe fondamental de Y Essai sur V Indifférence que les conséquences plus orthodoxes qu'il en avait d'abord déduites dans le troisième volume de cet ouvrage. Il admettait alors, on s'en souvient, une religion universelle, identique à la raison générale, et facilement reconnaissable à travers les formes diverses des religions particulières ;
mais il ne la distinguait pas du christianisme'. Maintenant cette religion n'est plus, à ses yeux, le christianisme proprement dit : elle est seulement au fond du christianisme, comme au fond de toutes les religions de la terre, ce qui est bien différent. D'après noire auteur, la raison générale reste toujours l'essence de toutes les religions, mais elle ne s'épuise dans l'organisation d'aucune et en crée successivement un grand nombre. Elle reste, ce qu'elle est, l'esprit qui flotte, dégagé de toute matière, au-dessus du monde social et qui, en prenant une forme appropriée, y réalise progressivement l'ordre et l'harmonie. Ce n'est plus la conception catholique et traditionaliste : c'est une conception philosophique et rationaliste, assez analogue à celle qui consiste à voir dans toutes les religions positives autant de sectes de la religion naturelle.
On voit comment (Lamennais a passé successivement du catholicisme autoritaire et ultramontain de Y Essai sur l'Indifférence au catholicisme libéral de Y Avenir, puis au christianisme révolutionnaire des Paroles d'un croyant, pour aboutir à la religion progressive des Affaires de Rome et du Livre du Peuple. lt Ce qui frappe dans cette évolution d'un esprit d'élite, c'est le peu de place qu'y tiennent les motifs de crédibilité, tirés de la théologie proprement dite ou même de la philosophie pure, elle rôle prépondérant qu'y jouent les considérations relatives aux destinées du genre humain et à l'organisation des sociétés humaines. Par là Lamennais reste fidèle à lui-même et à ses maîtres de Maistre et de Bonald, dont le christianisme était, comme le sien, plus extérieur et social qu'intérieur et métaphysique, il
offre également, sous ce rapport, de singulières affinités
avec Saint-Simon et Auguste ('ointe, qui fondent aussi leurs systèmes sur des spéculations historiques plutôt que sur des raisonnements philosophiques.
Des nombreux amis de Lamennais, aucun ne le suivit dans sa défection. Le plus fidèle d'entre eux, Gerbet, crut même devoir publier, dans Y Uni ver site catholique, une protestation où l'émotion perce à travers le luxe des métaphores. Il constate d'abord que tous les disciples du philosophe breton ont passé à la droite du Pontife romain et que le maître seul est resté h gauche, comme dans une scène du jugement dernier. Il veut bien espérer pourtant que la situation de l'ancien défenseur de l'Église n'est pas définitive et que les mérites qui s'élèvent de son passé auront la vertu de sauver ce nouveau Tertullien. En attendant, les fidèles ne doivent pas fléchir dans la foi, parce qu'un des leurs, et le plus illustre, y a renoncé, pas plus qu'ils ne devraient cesser de croire à l'ordre du monde, pour avoir vu une étoile de première grandeur s'éteindre dans les plaines du firmament. La nouvelle hérésie est gigantesque, à la vérité, mais elle a l'inconsistance, comme la haute stature des fantômes. Qu'est-ce, en effet, qu'une morale chrétienne sans croyances chrétiennes, c'est-à-dire qu'une charité qui ne s'appuie pas sur la foi? C'est une doctrine illusoire et chimérique, qui ne peut séduire personne.
ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE. — METAPHYSIQUE : DIEU, LA CRÉATION, LE MAL.
Par la publication du Livre du peuple et des Affaires de Rome, Lamennais est entré dans une nouvelle phase de son évolution intellectuelle ; il n'appartient plus ni à l'Eglise catholique ni à aucune des écoles qui ont la prétention de la représenter. Aussi nous n'analyserons ni Y Esclavage moderne, ni Une Voix de prison, ni les Amschaspands et les Daroands qu'il composa depuis et qui n'ont pas d'ailleurs une grande importance. Mais nous croyons devoir consacrer quelques pages à l'ouvrage considérable par lequel il couronna sa carrière, à Y Esquisse d'une philosophie.
Commencée vraisemblablement au milieu de la Restauration et achevée seulement après la Révolution de 1848, Y Esquisse présente assez souvent la trace des variations qu'a subies la pensée de son auteur. Néanmoins la grandeur du sujet, la hauteur des vues, la noblesse du style en font un monument qu'on ne saurait passer sous silence dans une histoire comme celle-ci. U Essai sur l'indifférence ne contient qu'une thèse paradoxale et erronée touchant la certitude et une théorie contestable des religions ; Y Esquisse renferme toute une philosophie, où Dieu, l'univers et l'homme sont étudiés et en eux-mêmes et dans les rapports qu'ils
ont entre eux. Si cet ouvrage fit moins de bruit que Y Essai, cela tient précisément à ce qu'ils un caractère plus désintéressé et à ce qu'il est écrit sur un ton moins passionné et moins déclamatoire.
Lamennais conçoit la philosophie à la manière de tous les grands métaphysiciens, comme une théorie de l'ensemble des choses. Elle comprend, suivant lui, toutes les sciences, avec les relations qui les unissent entre elles, et leur imprime le sceau de l'unité. Née du désir de savoir porté à sa plus haute puissance, la philosophie a souvent ébranlé les notions traditionnelles qui servent de fondement à la vie pratique, et il était difficile qu'il en fût autrement; car l'esprit, livré à tout son essor, ne peut pas toujours s'arrêter à temps. Mais il ne faut pas la condamner à cause de ses écarts : ce serait condamner la raison humaine et rendre tout progrès impossible. Il faut seulement contrôler les résultats variables auxquels on arrive par la raison individuelle, en les rapprochant des immuables principes de la raison universelle. Nous retrouvons ici le critérium du sens commun si célébré dans Y Essai sur l'indifférence. Mais ce n'est pas seulement parle critérium qu'il préconise, c'est encore par la méthode qu'il suit que Lamennais semble vouloir rattacher ses nouvelles spéculations aux anciennes. Au lieu de donner pour point de départ à la philosophie l'étude de l'âme, il la suspend tout entière à une certaine notion de l'être absolu ; il ne suit pas la méthode psychologique, mais la méthode ontologique.
L'idée d'être, dit Lamennais, est l'idée la plus générale et la plus importante qu'on puisse concevoir. Qu'on
supprime son objet et rien n'existe dans l'ordre de l'existence ; qu'on la supprime elle-même et rien n'existe dans l'ordre de la connaissance, car la connaissance ne serait pas, si elle n'était la connaissance de rien. Or, ce qui existe nécessairement, ce qui est un, infini, éternel, l'Être, en un mot, c'est Dieu. Il est celui qui est1. L'idée de Dieu ainsi comprise, dit très bien notre philosophe, est au fond de tous les systèmes. Qu'est-ce, en effet, qu'un système, sinon un enchaînement de causes par lequel on arrive à une cause première et nécessaire? Pour le théiste, cette cause est le Créateur; pour l'athée, c'est la création. L'athée attribue à l'être fini, relatif, contingent, les caractères de l'Etre nécessaire ; il confond l'œuvre avec l'ouvrier. Eternelle, selon lui, la matière est douée de certaines propriétés primitives, immuables, qui, ayant leur raison en soi, sont ellesmêmes la raison de tous les phénomènes successifs. Il ne nie donc pas Dieu, il le déplace. Quelques-uns, ajoute Lamennais, qui semble penser dès lors à nos modernes positivistes, sans contester absolument son existence, déclarent qu'il échappe à leur esprit incapable de s'en former aucune idée. Il est pour eux le grand ignolum. Cependant ils ne laissent pas, eux aussi, de rattacher tous les phénomènes de l'univers à certaines énergies primitives, nécessaires, éternelles. Or, ceci, qu'est-ce autre chose que replacer Dieu au sommet de la science d'où on l'avait banni ? Dans l'hypothèse du dualisme, il y a également quelque chose de premier et d'absolu, à savoir, la lutte de deux principes, qui explique la mutuelle opposition des phénomènes.
1 Esquisse d'une Philosophie, l™ partie, liv. I, cliap. vi.
Mais cet Etre absolu, qui est au fond de tous les systèmes, est-il l'être universel et indéterminé ou un être personnel et parfait? Est- il un être en puissance, qui se développe sans cesse, ou un être toujours en acte et qui
possède de toute éternité l'existence dans sa plénitude? C'est pour cette dernière conception que Lamennais se prononce, en s'inspirantdes doctrines chrétiennes. Suivant lui, l'absolu possède certaines propriétés qui le déterminent et le constituent ce qu'il est; car un être indéterminé n'est pas un être véritable. Il renferme premièrement la puissance; car pour être, il faut pouvoir être, et l'existence implique une énergie par laquelle elle est perpétuellement réalisée. Il renferme, en second lieu, l'intelligence; car l'intelligence est une perfection et, s'il ne la possédait pas, une qualité lui manquerait, il ne serait pas parfait et infini. L'intelligence, dans l'être absolu, est la connaissance qu'il a de lui-même, et elle est lui même : elle est l'intelligence et l'intelligible tout ensemble. Mais, entre la puissance qui réalise éternellement la substance divine et l'intelligence qui l'informe, il faut un lien, un ncocus. Ce lien, ce neœus, c'est l'amour. « Considéré dans sa substance, l'Etre infini était un de l'unité la plus absolue, il s'ensuit que chacune de ses propriétés est l'être tout entier selon sa substance1. » Mais, comme ces mêmes propriétés sont essentiellement distinctes entre elles, il s'ensuit que l'une n'est pas l'autre. C'est le dogme de la Trinité chrétienne; c'est la doctrine d'un seul Dieu en trois personnes.
1 Esquisse d'une philosophie. Ire partie, liv. T, cliap. vu.
244 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME
La première personne de la Trinité, la propriété primordiale qui explique tout et n'a pas besoin elle-même d'être expliquée, c'est la Puissance ou le Père. Le Père est l'énergie interne par laquelle l'Etre est et se maintient : « Par la conscience intime qu'il a de soi, dit Lamennais, le Père conçoit ce qu'il est et engendre son Fils, égal en tout et coeternel à son Père l ; » car ils ne seraient pas ce qu'ils sont, l'un la puissance infinie, l'autre l'intelligence infinie, s'ils existaient l'un sans l'autre. Considéré dans sa nature, le Fils est Dieu tcut entier, puisque Dieu est un et indivisible ; considéré comme propriété ou personne de l'Etre divin, il est l'intelligence par laquelle ce dernier se conçoit lui-même; il est la Pensée, la Parole intérieure, le Verbe que le Père se prononce éternellement. « Si l'Etre se réalise perpétuellement par le Père, s'il se connaît par le Fils, il se sent ou jouit de lui-même par l'Esprit, qui, en terminant Dieu, consomme intérieurement sa félicité souveraine2 ... w De ces trois personnes delà Trinité divine qu'on appelle le Père, le Fils et l'Esprit, l'une est le principe de toute force chez les êtres créés, l'autre le principe de toute inîelligence, l'autre le principe de toute union et de toute vie.
De la question de la nature de Dieu, Lamennais passe à celle de la création de l'univers. Dès la plus haute antiquité, dit il, l'esprit humain semble avoir oscillé, sur ce point, entre deux erreurs. Quelques-uns se sont représenté l'univers comme une émanation de l'Etre
1 Esquisse d'une philosophie, lrc partie, li v. I, cliap. x. Esquisse, l'« partie, liv. I, chap. xi.
LAMENNAIS 2i5
infini. Cette opinion, qui est connue sous le nom de panthéisme, est complètement fausse, puisqu'elle nie la réalité propre de l'univers, c'est-à-dire le fait qu'il B'agissail d'expliquer. D'autres ont supposé que la matière aurait éternellement coexisté, a l'état de principe indépendant, avec Dieu lui-même et que celui-ci l'aurait façonnée à sa fantaisie, Cette hypothèse, qui porte le nom de dualisme, n'est pas plus admissible que la précédente ; car elle implique que ni Dieu ni la matière ne contiennent tout l'être et que, par conséquent, le vrai Dieu, qui est infini, n'existe pas.
Pour échapper aux difficultés inhérentes à ces deux systèmes, on a eu recours à un troisième : on a dit que Dieu avait créé l'univers, soit en le tirant du néant, soit en faisant passer les créatures qui le composent à l'être, en tant que créatures. Lamennais condamne la première de ces deux doctrines, qui est la doctrine chrétienne, comme impliquant une impossibilité radicale; mais il admet la seconde. Le Verbe ou entendement divin contient, dit -il, les types de tous les êtres particuliers. Or, « créer c'est produire ou réaliser au dehors ce qui auparavant n'avait d'existence que dans l'entendement divin. Et puisqu'en créant, Dieu donne l'être, cet être qu'il donne, il le tire de soi, car il ne peut évidemment exister aucune portion d'être qui n'ait sa source dans l'être infini1 ».
D'après Lamennais, la création des êtres finis ne s'opère pas par voie d'émanation , mais par suite d'un acte libre; elle ne retranche rien de l'Être infini, puisque les
1 Esquisse d'une philosophie ; \v° partie, liv. II. chap, i.
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types des êtres finis continuent à résider dans son sein; elle n'y ajoute rien, car il n'en résulte aucune véritable production d'être ou de substance. Elle consiste seulement en ceci, que la substance divine se communique sans diminuer et sans déchoir, sous la condition de certaines limites, dont le principe est en elle, et que les êtres qui en résultent continuent à adhérer, en un certain sens que nous ne comprenons pas, à ce Dieu qui est la racine de toute vie, de tout mouvement, de toute existence. Lamennais conclut de ces diverses considérations que la création est, suivant la conception antique, une sorte de sacrifice de l'Etre divin qui a bien voulu limiter sa propre substance pour conslituer des êtres distincts de lui.
L'auteur de Y Esquisse ne se borne pas à admettre la création, dans le sens particulier où il l'entend, il cherche à l'expliquer et émet sur ce point des vues qui rappellent celles de Piaton, de Plotin et de Leibniz. Non seulement, dit-il, il y a en Dieu une multitude d'idées, qui servent de modèles et de types a la multitude des êtres, mais ces idées sont distinctes les unes des autres, et, pour qu'elles le soient, il faut que quelque chose les termine et les distingue dans l'entendement divin, sans quoi elles se confondraient toutes dans une idée unique. Or, « créer des êtres, dit ingénieusement notre philosophe, c'est réaliser tout ensemble et au même moment leur idée et sa distinction. La substance et les propriétés auxquelles cette idée correspond, de distinctes qu'elles étaient en Dieu, deviennent actuellement distinctes hors de lui par la réalisation de la distinction qui devient limite et limite substantielle. La distinction réalisée ou