‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 28 sur 47 · L A M E N N A IS · texte numérisé non relu

L A M E N N A IS

devenue limite est ce qu'on appelle matière1 ». En effet, la matière inerte et ténébreuse n'a d'antre fonction que de borner l'esprit, tandis que l'esprit implique, avec l'unité absolue, l'infini lui-même.

L'unique fonction de la matière étant de limiter, tout ce que les êtres ont de positif ou d'intelligible est étranger à leur élément matériel et appartient à ce qu'il y a en eux de spirituel. Cependant la connaissance de l'esprit ne va pas sans celle de la matière qui le limite, de même que la connaissance d'un corps ne va pas sans celle des lignes qui le terminent et en marquent les contours. « Il n'existe point de pure matière, dit Lamennais (et c'est une doctrine qu'on trouve aussi chez un grand métaphysicien de notre temps) : l'idée même en est contradictoire. L'existence d'une chose qui limite implique celle d'une chose limitée2. » C'est dire que dans tout corps il y a de l'esprit (spiritus întus alit). On pourrait ajouter que dans tout esprit, excepté en Dieu, il y a de la matière, puisque tout esprit, excepté Dieu, est limité et que la matière est précisément sa limite. Cette limite avance ou recule plus ou moins: de là l'immense hiérarchie des êtres qui vont croissant indéfiniment en perfections, depuis l'atome inorganique jusqu'à l'àme libre et intelligente. C'est, comme on voit, la loi de continuité, qui tient tant de place chez tous les philosophes célèbres, depuis Aristote jusqu'à Leibniz, et depuis Leibniz jusqu'à Auguste Comte.

Cette théorie de la création est couronnée par celle

1 Esquisse d'une philosophie, 1"' partie, liv. II, chap. m.

2 Esquisse, lrc partie, liv. II, chap. v.

du progrès cosmique; car, aux yeux de Lamennais,la création est essentiellement progressive : « Toute créature, dit -il, n'a d'être que parce qu'elle participe à la substance infinie et à ses propriétés essentielles, à un degré marqué par la limite qui la circonscrit, et réalise ainsi hors de Dieu son idée préexistante dans l'entendement divin... Elle tient à l'infini par ce qui constitue radicalement son être, au fini par ce qui le termine1. » Toutes les créatures de l'univers, ajoute -t il, peuvent se développer indéfiniment, d'une part parce qu'elles ont leur racine dans la substance divine, qui est inépuisable, de l'autre, parce qu'elles sont destinées à la manifester de plus en plus, sous la condition du fini et de la limite. La création ira donc manifestant de plus en plus le Créateur, sans jamais l'égaler : autrement le Créateur se reproduirait lui-même et la création cesserait d'être la création, puisqu'elle n'aurait plus de limites.

La description que notre auteur fait de la nature divine et des trois attributs qui la constituent essentielleme-nt, la puissance, l'intelligence, l'amour, est pleine de noblesse et d'élévation. Cependant on ne peut pas dire qu'il ait réussi à établir démonstrativement que ces trois attributs doivent être considérés, en philo— phie, comme autant de personnes réellement distinctes dans l'unité d'un seul Dieu. Ou chacun d'eux, en effet, comme l'a très bien dit M. Jules Simon, a conscience de lui-même et a un moulistinct de celui des deux autres et alors nous avons, non seulementtroispersonnes,maisencore trois dieux, ou ils ont tous les trois une conscience

i Esquisse cCune pliilosnphie, t*e partie, liv. II. chap. vi.

unique et se rapportent à un seul et même moi, et alors ils ne sont plus de vraies personnes ; ils ne sont que de simples attributs de l'Etre divin. Le christianisme s'est parfaitement rendu compte de cette difficulté. C'est pourquoi il ne nous donne pas la doctrine de la Trinité pour une doctrine philosophique et susceptible de démonstration, mais pour un mystère, c'est-à-dire pour une vérité incompréhensible.

Les vues de Lamennais sur la création ne sont pas non plus irréprochables. 11 affirme que Dieu, quand il donne l'être à ses créatures, le tire de lui-même et se borne à limiter sa propre substance : or, cette manière de voir ne diffère pas sensiblement de celle des panthéistes de toutes les époques. Il est vrai que, suivant lui, Dieu a créé le monde librement et que le monde, une fois produit, est devenu distinct de la substance divine; mais enfin la pente à la doctrine de l'unité de substance n'en existe pas moins dans son système. Il ne veut pas que le monde soit sorti de Dieu par voie d'émanation, comme le prétend le panthéisme alexandrin. Qu'importe, s'il admet qu'il en est sorti par voie de participation ou d'écoulement? Écoulement ou émanation, où est la différence? L'une de ces métaphores vaut l'autre.

Dieu que ces vues de Lamennais offrent des points vulnérables et n'aient pas été de sa part l'objet d'une élaboration suffisante, elles font honneur à l'esprit qui lésa conçues. Avant lui, la théodicée de l'école traditionaliste était assez maigre et assez pauvre, comme on peut s'en convaincre en lisant Bonald et de Maistre. Le premier, qui était un publiciste plutôt qu'un métaphysicien, s'était borné à démontrer tant bien que mal

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l'existence de Dieu et ne s'était préoccupé sérieusement ni de sa nature ni de ses rapports avec le monde. Le second, dont l'esprit avait plus de mouvement et d'essor, s'était déjà élevé à une plus grande hauteur, car il avait longuement traité du gouvernement du monde par la Providence ; mais il avait beaucoup trop incliné à considérer Dieu comme un souverain terrestre et avait imprimé à sa théodicée un caractère d'anthropomorphisme beaucoup trop marqué. Lamennais montra, dans la sienne, plus de profondeur et rouvrit, non sans éclat, la carrière depuis longtemps fermée de la métaphysique.

Après avoir traité successivement de Dieu et de l'acte par lequel il crée l'univers, Lamennais traite de l'univers lui-même. L'univers existe. Il implique, par conséquent, une certaine force qui le soutient et le maintient dans l'existence; il a une certaine forme, un certain ordre sans lequel il ne serait pas ce qu'il est, et qui ne s'explique que par un principe intelligent ; il a des parties qui ont entre elles une certaine union et qui supposent un certain principe de vie. Cette force, cette intelligence, cette vie qui éclatent dans l'univers, ne sont autre chose que la puissance, l'intelligence,

l'amour de l'Etre divin, en tant que les créatures peuvent les imiter et y participer : c'est l'imitation et la participation platoniciennes tout ensemble.

11 v a, dans le monde, trois classes d'êtres : les êtres inorganiques, les êtres organiques et les êtres intelligents. « Ces différents êtres liés entre eux d'une manière intime, se supposent mutuellement, comme le? parties d'un tout, et l'univers n'est sous ce rapport

qu'un vaste organisme auquel on a donné le nom de nature, parce qu'en effet il se compose de toutes les natures diverses harmoniquement unies. » Les êtres intelligents sont en quelque sorte greffés sur les êtres organiques et ceux-ci sur les êtres dépourvus d'organisation ; mais les uns et les autres réfléchissent, à leur manière, les attributs du Créateur. On trouve dans les êtres inorganiques la force électro-magnétique, la lumière et l'attraction, qui sont comme de pâles reflets de la puissance, de l'intelligence et de l'amour divins ; on trouve, dans les êtres organiques, l'activité spontanée, la perception et la sensation, qui en sont déjà des images plus fidèles ; enfin, les êtres humains nous en offrent, dans leur volonté, dans leur raison et dans leur sensibilité, la reproduction la plus exacte qu'on puisse concevoir.

Mais ce n'est que bien lentement que le monde est arrivé à cet état : « Parmi les anciennes cosmogonies, il n'en est point qui ne parle d'une époque où l'univers, dépourvu encore de toute organisation, ne présentait, au sein de la nuit, qu'un chaos immense, » où il était « comme un tout aqueux et fluide, c'est-à-dire comme ce qui, pour nous, éloigne le plus l'idée d'existences particulières et déterminées.» Cette conception traditionnelle de l'état primitif des choses concorde parfaitement avec les derniers résultats delà science contemporaine. Celle-ci, en effet, en remontant vers le passé, arrive à des formes de moins en moins nombreuses, de moins en moins complexes, et aboutit finalement à une époque où nulle organisation n'existait sur la terre et où notre globe n'était qu'un simple amas de gaz. La métaphvsi-

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que confirme les données de la science. La première personne de l'Etre divin, qui est la puissance, a dû agir d'abord et réaliser au dehors la substance et sa limite, l'esprit et la matière. La seconde et la troisième, qui sont l'intelligence et l'amour, n'ont dû agir qu'aprè-, pour ordonner et vivifier le monde, qui était sorti confus et inerte de la matrice universelle1.

Cependant le mal existe dans ce tout si vaste et si bien ordonné. Qu'est-ce donc que le mal et comment s'explique-t-il? Suivant Lamennais, il consiste uniquement dans la limitation des êtres, et cette limitation était absolument nécessaire à leur création ; car qui dit un être créé dit un être qui a commencé, qui a tiré son existence d'ailleurs, c'est-à-dire un être limité. Se plaindre qu'il y ait du mal dans la création c'est donc se plaindre qu'il y ait une création; c'est prétendre que Dieu aurait dû se renfermer dans la solitude inaccessible de son être, c'est considérer l'acte créateur comme une chute de l'Etre divin, ce qui est une erraur manifeste2.

Ce sont là des idées fort plausibles et en faveur desquelles on peut invoquer l'autorité des plus grands philosophes. On en trouve, en effet, le germe dans Platon, dans saint Augustin et dans la plupart des métaphysiciens dont le christianisme s'honore, et Leibniz leur avait, longtemps avant Lamennais, donné leur plein et entier développement. Il y a pourtant une certaine différence entre les idées de l'un et celles de l'autre. Le premier, qui vivait à une époque où la loi du progrès

1 Esquisse d'une philosophie, 1 partie, liv. III, chap. m.

2 Esquisse, 2e partie, liv. 1, chap. iv.

n'avait pas encore été nettement formulée, mais qui l'avait pourtant entrevue, n'en tire pas tout le parti possi'L1 pourappuyer l'optimisme dont il fait profession, tandis que Lamennais, qui vivait dans un temps où cette loi était généralement reconnue, s'en empare et en fait un des principaux fondements de sa doctrine. A ceux qui se plaignent qu'il y a du mal dans la nature et que ce monde n'est pas le meilleur possible, il répond qu'il n'est pas, à la vérité, le meilleur possible actuellement, mais qu'il est en train de le devenir; car c'est un monde qui doit passer par une série indéfinie de progrès et qui est réservé à d'immenses perfectionnements ultérieurs.

À l'appui de cette doctrine, Lamennais trace le tableau des convulsions qui ont tourmenté les entrailles de notre planète, ainsi que des déluges qui en ont dévasté la surface, et montre les résultats féconds qui ont suivi ces scènes de destruction : « Représentez-vous, dit-il, les éruptions, les commotions, les bouleversements volcaniques, les vastes oscillations des eaux envahissant peu à peu ou subitement d'immenses portions de la terre naissante, tandis que leur retraite en laissait à découvert d'autres enrichies de leurs sédiments... Vous croyez voir la ruine d'un monde, vous assistez à sa formation J . »

Parmi les solutions données à la question du mal, une des plus célèbres est la doctrine du péché originel. Lamennais ne l'admet pas et fait valoir contre elle des raisons qui ne sont ni bien fortes ni bien neuves, mais qui ne manquent pas d'intérêt, parce qu'elles nous révè-

1 Esquisse d'une philosophie, 2e partie, Kv. I, chap. îv.

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lent quels étaient, à cette date, les sentiments religieux de l'auteur de l'Essai sur l'indifférence. 11 ne voit dans le récit de la Genèse que ce que Jean Rejnaud y vit un peu plus tard, je veux dire le symbole de ce qui se passe en chacun de nous. Nous naissons tous en effet, suivant lui, dans l'innocence, dont l'idée est inséparablement liée à celle du premier âge de la vie. Mais cette innocence n'est pas la perfection : elle est l'état d'enveloppement de la conscience et de la raison, le sommeil de l'intelligence et du sens moral. A l'instant où ces hautes facultés s'éveillent et se développent, l'homme acquiert la science du bien et du mal et avec elle l'usage de la liberté; il devient capable de bien faire, mais aussi de faillir. Heureuse capacité, s'il en fut ; car elle est pour lui l'initiation à la vie des êtres libres et la condition des immenses progrès qu'il doit un jour réaliser.

Le même mouvement d'ascension qui emporte la nature et l'homme, emporte l'humanité tout entière. Partie de l'état d'innocence, qui n'était aussi pour elle qu'un état d'enfance, elle s'élève par le travail et la lutte à toute la perfection dont elle est susceptible. À mesure qu'elle avance, elle voit la sphère du mal se resserrer, et celle du bien s'agrandir. Toutefois, comme elle rencontre toujours sur sa route de nouvelles limites et qu'elle est toujours impatiente de les franchir, elle éprouve toujours de nouveaux froissements et pousse toujours vers le ciel de nouvelles plaintes. Mais qu'estce que cette impatience, mêlée de douleur, sinon l'énergique et perpétuel aiguillon du progrès? Supprimez-la, et l'humanité, contente des domaines qu'elle a conquis

sur le mal, s'endormira dans l'oisiveté au lieu de poursuivre, à travers le temps et l'espace, sa marche triomphante. C'est ainsi que la plupart des prétendus maux qui provoquent les lamentations des hommes, nous apparaissent, quand nous les considérons d'un œil philosophique, comme des biens véritables.

Parmi les auteurs de notre temps qui se sont posé la question du mal, il en est peu qui l'aient traitée avec autant d'élévation que Lamennais, malgré les erreurs qu'il a mêlées à ses théories. C'est qu'au lieu de l'envisager isolément, il l'a rattachée, d'une part, à l'idée de Dieu, de l'autre, à une certaine conception de l'ensemble des choses. Nous nous garderons bien cependant de prétendre qu'il l'a résolue d'une manière définitive et qu'elle ne doit plus désormais offrir aucune difficulté à la pensée humaine. Ainsi, pour ne parler que de l'une des vues les plus frappantes qu'il ait émises, cette ère splendide qu'il promet à nos descendants, est-elle aussi positive qu'il veut bien le dire, et, dans le cas où elle le serait, pouvons -nous songer sans tristesse, étant des hommes et non des stoïques, qu'elle ne luira que sur nos tombeaux ? Ce qu'il me faut, ce n'est pas une félicité problématique et en quelque sorte par procuration : c'est un bonheur à la fois certain et personnel, et ce n'est que dans les perspectives que m'ouvre la doctrine de l'immortalité de l'àme que j'en aperçois le doux rayonnement. Pourquoi Lamennais, qui l'admet, a-t-il traité du mal sans la faire intervenir, comme donnée essentielle, dans la question qu'il voulait résoudre? Que l'homme se résigne noblement aux maux inséparables de notre humanité et subisse courageusement ses souf -

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frances individuelles, puisqu'elles sont nécessaires au bien de tous, il fait son devoir. Mais Dieu ne ferait pas le sien, pour ainsi dire, s'il acceptait ses sacrifices sans lui en tenir compte et s'il ne rétablissait pas un jour cette harmonie entre le bien et le bonheur, qui nous apparaît comme une loi de notre nature. C'est là un point que Lamennais a trop négligé de faire ressortir.

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