ESTHÉTIQUE : LE BEA.U ET LART. — CONCLUSION
Non content d'étudier Dieu, l'univers et l'homme, Lamennais étudie les œuvres de ce dernier, je veux dire l'industrie, l'art, la science et la société. Nous ne le suivrons pas dans les considérations auxquelles il se livre sur ces grands sujets : nous nous bornerons à faire connaître quelques-unes de celles qu'il expose sur l'art, parce qu'il y déploie ses qualités d'artiste et ses qualités de penseur tout ensemble.
Suivant Lamennais, l'art a pour objet le beau. Or, le beau, « c'est le vrai, en tant qu'il est, dans sa manifestation, simultanément perçu par l'intelligence et senti par l'amour. » Sans vérité, point de beauté : le faux déplaît, choque, repousse. Mais la vérité ne suffît point, à elle seule, pour constituer la beauté : il faut qu'elle soit unie à la forme et qu'elle soit manifestée par elle. Par le vrai, qui en est le fond, le beau parle à l'intelligence; par la forme, qui en est la manifestation, il s'adresse à la sensibilité. Puisque le beau n'est que la
manifestation du vrai, et que rien ne saurait être manifesté que par la forme, il s'ensuit que le beau n'est
que le \ rai, c'est-à-dire l'Etre, en tant que doué de forme. Mais l'Etre, considéré en soi, c'est l'infini, l'esprit, l'idéal; la forme, c'est le fini, la matière, le réel, car elle est par essence une limite. C'est pourquoi on pourrait encore définir le beau la manifestation de l'idéal par le réel, de l'esprit par la matière, de l'infini par le fini.
Le sentiment du beau suppose le sentiment de l'utile et contient déjà en germe le sentiment du vrai ; car il n'y a pas opposition, comme quelques-uns se le figurent, mais harmonie entre ces grandes faces des choses : « Les proportions les plus parfaites dans leur rapport avec le beau, sont également les plus parfaites dans leur rapport avec l'utile. Dans un organisme vivant, les formes les plus belles sont en même temps les mieux appropriées à leurs fonctions. Nul art ne dérive de soi, ne subsiste par soi-même, pour ainsi dire solitairement. L'art pour l'art est une absurdité. L'art est fait pour manifester la perfection de l'être et pour y ajouter. Aussi il ne doit point flotter au gré d'une pensée sans règles : il doit être soumis aux lois essentielles de notre nature. Ces lois résultant de l'union des lois de l'ordre physique et de l'ordre intellectuel, l'art, sous ce rapport, correspond à la faculté qu'on a nommée imagination, ou au pouvoir que l'homme possède de revêtir l'idée d'une forme sensible qui la manifeste extérieurement1. »
1 Esquisse d'une philosophie, 2e partie, liv VIII, chap. i.
L'art est, ainsi que la science, indéfiniment progressif. Puisque le vrai est un élément essentiel du beau, à mesure que la conception du premier s'élève, il est naturel que celle du second s'élève également. Ce qui trompe, à cet égard, c'est qu'au lieu de considérer l'art dans ses relations avec le vrai en général, d'où émane le beau, on le considère dans ses relations avec une conception particulière du vrai. Or, cette conception une fois reproduite, aussi parfaitement qu'elle peut l'être, sous la forme de l'art, il est certain que l'art décline nécessairement s'il continue à la reproduire encore. Pour qu'il progresse, il faut qu'une conception nouvelle et supérieure du vrai s'empare des esprits et prenne la place de la conception ancienne. Elle engendrera alors tout naturellement une conception nouvelle et supérieure du beau. C'est par là qu'il faut expliquer et les décadences apparentes de l'art et ses progrès véritables.
De toutes les œuvres d'art sorties de la main de l'homme, la plus grande, la plus imposante, la plus complète, celle qui ressemble le mieux à la création, cette œuvre du suprême artiste, c'est le temple. On pourrait l'appeler la création de l'homme, de même qu'on a quelquefois appelé la création le temple de Dieu. Le temple a varié avec les temps et avec les lieux et s'est modifié avec la conception que Ton s'est faite de Dieu et du monde : le temple grec ne ressemble pas au temple oriental et le temple chrétien ne ressemble pas au temple grec. Lamennais fait du temple chrétien une description magnifique où le sentiment religieux qui l'avait jadis animé semble respirer encore. Il nous le
montre enveloppant dans son ample sein toutes les formes de L'existence, depuis la plante jusqu'à l'homme, et donnant successivement naissance à tous les arts, à la sculpture, à la peinture, à li musique, à la danse, à la poésie et à l'éloquence elle-même qui parle du ciel, par la voix du prêtre, aux multitudes agenouillées.
La théorie de Lamennais que nous venons d'exposer, se distingue par la grâce des détails, mais elle n'est pas irréprochable pour les vues d'ensemble. Dire que le beau est à la fois perçu par l'intelligence et senti par l'amour, c'est le définir par ses effets plutôt que par son essence. Dire qu'il est le vrai manifesté, l'idée réalisée dans une forme, c'est en donner une définition juste au fond, mais beaucoup trop abstraite et qui aurait besoin d'être élucidée par des exemples. Déclarer la doctrine de l'art pour l'art manifestement absurde, c'est émettre une opinion vraie en un sens, mais fausse en un autre, comme les savantes discussions de Hegel en font foi. Lamennais est mieux inspiré, quand il soutient que l'art est susceptible de progrès. Le beau consistant dans l'union de l'idée et de la forme, il suffît, en effet, que l'idée progresse pour que le beau finisse par progresser également ; car, tôt ou tard, l'idée finit par se faire la forme qui lui convient.
C'est parce que l'architecture de toutes les grandes époques a exprimé des idées (Lamennais lui-même en fait la remarque), que ses monuments sont si précieux pour l'histoire des civilisations éteintes. De même que l'on reconstruit, au moyen de quelques débris de squelette, tout un monde animal depuis longtemps disparu, de même on peut reconstruire, à l'aide de quelques pans
d'édifice, tout un monde social évanoui et deviner non seulement ses formes extérieures, mais encore la pensée intime qui leur donnait le mouvement et la vie. En présence des temples gigantesques de l'Inde, qui naissent en quelque sorte des entrailles de la terre et se déve loppent çà et là en masses confuses et désordonnées, qui ne sent que c'est l'idée de l'être immense, indéterminé, universel, qui s'est exprimée dans ces prodigieux monuments? Devant le temple grec, au contraire, dont les lignes sont si nettes, les contours si harmonieux, les proportions si irréprochables, on se croirait devant la demeure, légèrement agrandie et embellie, de l'homme. On reconnaît l'expression de l'idée panthéistique, d'un côté, celle de l'idée anthropomorphique de l'autre. Lamennais tire de ses principes sur l'art des conséquences importantes non seulement pour l'histoire, mais encore pour l'art lui-même : « Imiter l'art ancien, dit-il, est un précepte absurde, parce qu'il exigerait que l'artiste fût pénétré de la conception antique, qu'il y crût ' . » L'imitation matérielle des formes, séparée de la croyance à l'idée, ne peut enfanter que des œuvres sans vie. Est-ce à dire qu'à défaut de l'art ancien, il faille imiter la nature même? Pas le moins du monde. L'art ne copie pas. il crée ; il ne reproduit pas les apparences phénoménales telles qu'elles sont et pour elles-mêmes : il s'en sert comme de simples moyens pour réaliser au dehors un type intérieur, un idéal. Lamennais enveloppe, comme on voit, et à juste titre, dans la même condamnation le système classique et le système réaliste.
1 Esquisse, 2e partie, liv. VIII, ohap. nr.
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L'esthétique de Lamennais n'a pas seulement un caractère idéaliste, elle a encore un caractère en quelque sorte aristocratique et hiératique qui s'explique très bien par le passé de son auteur. L'art qu'il admire le plus est, on effet, celui qui a élevé les temples ou qui s'est développé dans leur enceinte. C'est pourquoi il parle avec enthousiasme non seulement de l'architecture, mais encore delà sculpture du moyen âge. Il fait très bien remarquer . que, sous l'influence du spiritualisme chrétien, celle-ci s'attache à faire pour ainsi dire jaillir l'esprit du sein de la matière et traite cette dernière avec un rare dédain. Uniquement soucieuse de l'idée, elle s'absorbe dans l'étude de la tète, où réside l'être intelligent, et néglige le reste du corps, où l'animal fait sa demeure. C'est pourquoi Lamennais prodigue ses éloges à Dante, à Milton et aux autres poètes qui ont su faire vibrer dans l'âme la corde religieuse. Il juge également avec beaucoup de faveur la poésie héroïque, telle qu'elle se manifeste clans l'épopée et dans la tragédie, et y voit un merveilleux moyen d'unir les hommes entre eux par l'admiration et la sympathie. La poésie comique, au contraire, qui peint les mœurs vulgaires et exprime des sentiments vulgaires, n'excite que ses mépris et lui paraît plus propre à développer l'esprit d'égoïsme que l'esprit de sociabilité. De là le fameux réquisitoire qu'il a dirigé contre le rire et dont deux poètes éminents, Lamartine et M. de Laprade, se sont plus tard inspirés.
L'esthétique est, comme on voit, une des parties les plus intéressantes du livre de Lamennais. Cependant nous pourrions adressera l'auteur plusieurs reproches. D'abord, il ne traite qu'un petit nombre des questions
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que les esthéticiens ont coutume de se poser, et encore ne les traite-t-il pas toujours avec tous les développe ments qu'elles comportent : il sacrifie trop la théorie à l'histoire. Ensuite, la partie historique de son travail elle-même n'est pas exempte d'imperfections. Les époques primitives y sont appréciées plus favorablement que les époques critiques, et on y préconise un peu trop l'art du moyen âge au dépens de celui de la renaissance et des âges modernes.
Quant à la philosophie de l'Esquisse en général, nous ne pouvons qu'en indiquer rapidement les bons et les mauvais côtés. Aujourd'hui que les sciences ont pris de si vastes développements, c'est une bien grande entreprise que celle d'en faire la synthèse, et pourtant il importe que cette synthèse soit faite, sans quoi l'esprit se perdrait dans les détails et ne verrait jamais les choses d'un regard d'ensemble. Or, c'est cette entreprise que Lamennais a tentée, et il est juste de lui en faire un titre d'honneur; seulement il n'a pas toujours procédé comme il aurait dû dans un pareil travail.
D'abord, il admet dans l'Esquisse, comme dans l'Essai, un critérium inadmissible, le consentement universel des hommes. Il ne comprend pas qu'}r recourir ce n'est pas fonder la philosophie, mais la renverser et la détruire; car la philosophie ne consiste pas à s'enquérir de ce que les autres ont pu penser, mais à penser soi-même. De plus, après avoir posé ce critérium, il en fait assez rarement usage. Tantôt, en effet, il l'invoque, comme il le fait quand il s'agit d'établir l'existence de Dieu ; tantôt il le néglige et le remplace par le raisonnement, comme quand il traite du mal et du péché
originel. Or c'est là un défaul ; car, quand on pose un principe et qu'on le donne comme contenant en lui toute vérité, il n'est pas permis de n'en user que de loin en Loin et d'une manière intermittente. Ajoutons que, dans la dernière partie de son ouvrage, Lamennais rejette formellement ce critérium qu'il avait établi dans la première; car il déclare qu'il n'y a pas d'autorité supérieure à celle de la raison et à celle de l'expérience qui lui sert de contrôle. Or, c'est là passer positivement du traditionalisme au rationalisme.
La méthode de Lamennais ne laisse pas moins à désirer que son critérium. 11 nous transporte d'emblée au sein de l'Etre absolu, il nous décrit ses attributs comme s'il en avait la science infuse et en fait sortir, sans hésiter, les existences passagères. Il prend, en un mot, son point de départ en Dieu, et non dans l'homme ; il suit la méthode ontologique, non la méthode psychologique. Il montre même un singulier dédain pour cette dernière, malgré les noms de Socrate et de Descartes, de Kant et de Maine de Biran qui la recommandent, et ne veut entendre parler que de la première, de celle qui a été suivie parParménide et Plotin, Spinoza et Hegel. Elle lui paraît seule conforme à la raison, qui veut que l'on commence l'étude des choses parle commencement, c'est-à-dire par le principe qui les engendre et les explique.
Lamennais ne songe pas que ce qui est le commencement dans l'ordre de l'existence n'e^t pas toujours le commencement dans l'ordre de la connaissance. C'est ainsi qu'en physique la cause existe avant les effets, et pourtant nous n'arrivons à la connaissance de la cause
que par celle de ses effets. Or, il en est précisément de même en philosophie. Nous ne pouvons rien affirmer de la cause première que nous n'ayons puisé dans l'étude de ses effets, notamment dans celle du plus grand de tous, qui est l'homme. Où Hegel prend- il l'idée d'être, qui sert de fondement à toute sa philosophie, sinon dans son être propre ? car, suivant l'excellente remarque de Leibniz, l'homme n'a l'idée d'être que parce qu'il est lui-même un être et qu'il en a le sentiment. Où Spinoza prend- il l'idée de la substance à la fois pensante et étendue, d'où il fait tout sortir par des procédés purement rationnels, sinon dans cette expérience pour laquelle il professe un si profond mépris? Ce que nous disons de Hegel et de Spinoza est bien plus vrai encore de Lamennais. Son Dieu, en effet, est bien plus riche d'attributs que le leur, puisqu'il est à la fois puissance, intelligence et amour, et ce n'est évidemment qu'en lui-même, dans le sentiment de ses propres facultés morales que ce philosophe a pu en puiser, à son insu, la première idée.
On voit suffisamment, après la longue étude que nous avons faite de Lamennais, ce qu'il faut penser de lui et de son œuvre, Né au fond de la religieuse Bretagne, élevé dans les principes du catholicisme le plus absolu, confirmé dans les idées et les tendances de sa jeunesse par son éducation ecclésiastique et par son entrée dans le sacerdoce, il attaque d'abord la société moderne et la philosophie dont elle est issue, avec toute la fougue d'une âme aussi impétueuse que sincère. Il croit que, si la révolution dérive de la philosophie du xvmc siècle, la philosophie du xvnr3 siècle dérive, à son tour, de la philosophie de Descartes, et que la première n'a fait
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qu'appliquer aux questions politiques et religieuses le principe de la souveraineté delà raison que la seconde avait pr< clamé dansl'ordre métaplrysique : et c'est contre ce principe qu'il dirige tousses efforts. C'était substituer le raisonnement à l'exégèse, la méthode philosophique à la méthode historique.
Mais, durant sa longue et éclatante polémique contre la philosophie et la raison, Lamennais tomba dans deux contradictions extrêmement graves et qu'il lui était, du reste, à peu près impossible d'éviter. D'abord il combattit la raison individuelle, principe de la philosophie cartésienne et de toute philosophie, avec sa propre raison : c'était une première contradiction. Ensuite il substitua à l'autorité de la raison individuelle, considérée par lui comme de nulle valeur, celle de la raison universelle, qu'il investit d'une autorité souveraine : c'était une seconde contradiction, car une collection de raisons individuelles sujettes à l'erreur ne sauraient constituer une raison universelle infaillible. Lamennais ne s'en tint pas là. De cette infaillibilité prétendue de la raison universelle il conclut l'infaillibilité d'une Église qui est bien universelle de nom, mais qui ne Test pas de fait, de sorte qu'il ne peut guère, à son point de vue, lui attribuer une infaillibilité véritable. Enfin, par une démarche intellectuelle que nous n'avons point à juger ici, il va de l'infaillibilité de l'Eglise, envisagée comme adéquate à l'humanité tout entière, à celle d'un seul homme, qui est son chef.
Gomme s'il n'avait pas suffi à Lamennais de construire un système dont les divers éléments semblent s'opposer les uns aux autres, il finit par en composer un
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second qui semble s'opposer au premier considéré dans son ensemble. Un jour arriva où celui que Lamennais avait déclaré seul capable de prononcer sur le vrai et le faux, déclara faux le système de Lamennaislui-m ême. Ce dernier n'avait, à ce qu'il semble, qu'à s'incliner devant cette autorité qu'il avait passé sa vie à établir, et devant laquelle il avait voulu courber toutes les intelligences. Il n'en fit rien. Il s'agissait, on s'en souvient, de savoir si les hommes doivent jouir de la liberté de conscience et de la liberté de la presse. Lamennais tenait pour l'affirmative, le pape pour la négative; mais le premier prétendait avoir pour lui l'opinion publique, c'est-à-dire précisément cette raison universelle sur laquelle seule il avait toujours fait reposer et l'autorité du pape et celle de l'Eglise et de la religion elles-mêmes. C'est pourquoi il renonça non seulement à l'ultramontanisme et au catholicisme, mais encore au christianisme, et finit par n'accepter d'autre autorité que celle delà raison, sans trop distinguer désormais, si ce n'est pour la forme, cette raison universelle qu'il avait en quelque sorte divinisée, de cette raison individuelle qu'il avait combattue. L'adversaire acharné du rationalisme mourut rationaliste, le dernier des Pères de l'Eglise, comme on l'avait quelquefois appelé, mourut en dehors de l'Eglise.
Tout, d'ailleurs, annonçait depuis longtemps un tel dénouement. Le vieil ultramontain, qui avait jadis tenu tête à tout le parti libéral, avait passé, avec armes et bagages, dans le camp du libéralisme, et les Béranger, les Jean Reynaud, les Henri Martin avaient remplacé dans ses affections les amis de sa jeunesse; le vieil en-
nemi de la révolution ei des révolutionnaires avail siégé en L848, à La Chambre, au sommet de la Montagne, et avait rédigé le Peuple constituant. Cependant l'Eglise
espéra jusqu'au dernier moment ressaisir celui qui avait été tour à tour son défenseur éloquent et son rude adversaire. 11 faut lire chez ses biographes le récit des obsessions dont il fut l'objet de la part du haut clergé, de la part d'une nièce pieuse et de la part de ses anciens amis, qui étaient désolés de le voir mourir en dehors des conditions requises pour le salut, lui qui avait procure le salut à tant d'autres et qui avait fulminé contre l'incrédulité de si terribles anathèmes. Rien n'y fit. « 11 se coucha, comme on l'a dit, dans son obstination devenue raisonnée et mourut dans sa colère l. » En 1854, par une froide et brumeuse journée de décembre, on vit passer, à travers Paris un mort suivi de quelques amis, entre deux haies de soldats. Quand on fut arrivé au champ du repos, quand on eut descendu son corps dans la fosse commune, où il avait voulu être enseveli, et qu'on l'eut recouvert déterre, le fossoyeur demanda, comme s'il s'agissait d'un mort ordinaire : Il n'y a pas de croix? et on lui répondit : Non. Telle fut la fin de l'auteur de l'Essai sur l'indifférence. L'ancien apologiste du christianisme fut conduit à sa dernière demeure sans que l'image du Christ brillât devant lui et sans que les prêtres, ses anciens confrères, entonnassent devant lui leurs chants de deuil, spectacle déchirant pour beaucoup, mélancolique pour tous; car il témoigne de la fragilité de nos opinions les plus fermes
1 Ernest Renan, Essais de morale et de critiqie.
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et de l'instabilité de nos croj^ances en apparence les plus inébranlables.
Nous avons cru devoir étudier en détail la doctrin* de Lamennais, moins à cause de sa valeur propre, bien qu'elle soit réelle, qu'à cause de l'influence qu'elle exercée sur le mouvement religieux de notre époque. Avant lui, le parti ultramontain, malgré les appels réitérés de J. de Maistre, ne s'était point encore constitué et n'avait pas même encore une ombre d'existence. C'est Lamennais qui l'a créé, qui Ta organisé et qui lui a donné la force qu'il possède en ce moment. Personne, en effet, n'a plus contribué que lui à abaisser aux pieds de la papauté l'aristocratie épiscopale, et à réduire le: évêques au modeste rôle de représentants du pouvoii central, dont Rome est le siège. Mais, si Lamennais produit, à une certaine date, le catholicisme ultramon tain, qui domine aujourd'hui avec tant d'empire, il a produit un peu plus tard ce catholicisme libéral, qui rallié longtemps un certain nombre de natures généreuses, de sorte que les deux grands courants d'idées qui se sont déroules de nos jours au sein de l'Eglise, ont eu également en lui leur principe et leur source. Le rationaliste ne s'est pas accusé chez lui avec moim de force que le catholique ultramontain et que le catholique libéral, bien qu'il n'ait pas exercé la même influence sur ses contemporains. A tous ces titres, Lamennais aura sa place dans l'avenir : il restera comme l'un des types les plus expressifs, comme l'un des représentants les plus fortement caractérisés de l'époqm orageuse et tourmentée où nous vivons.