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ESSAI SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES PHILOSOPHIE POLITIQUE

Lamennais ne fut ni le premier ni le seul qui essaya, à un certain moment, de concilier la tradition et la raison, l'autorité et la liberté, l'esprit catholique et l'esprit moderne. Un écrivain moins vigoureux, mais qui n'était pas sans mérite, le Lyonnais Ballanche, avait tenté avant lui la même entreprise, et d'autres, tels que Bûchez, Bordas-Demoulin et le Père Gratry, la tentèrent aussi un peu plus tard. Ballanche croit, comme de Maistre, de Bonald et l'ancien Lamennais, qu'il n'est pas possible de refaire la société d'après des conceptions purement rationnelles, et sans tenir compte de son passé historique ; mais, à la différence de ses trois grands de-

vanciers qui cherchaient a immobiliser et à pétrifier l'humanité dans les formes mortes et inertes qu'elle avait autrefois revêtues, il veut qu'elle vive, qu'elle se développe et se fasse constamment des institutions en rapport avec sa vie et son développement. C'est un traditionaliste, mais un traditionaliste éclairé, qui ne s'effraye pas des innovation?, et semble parfois les appeler comme le complément naturel des traditions ellesmêmes. .

Pierre-Simon Ballanche naquit à Lyon en 1776. Il était, comme Saint- Martin et Maine de Biran, d'une constitution naturellement débile, et les maladies dont il fut affligé, durant ses jeunes années, la rendirent plus débile encore. Il lui en resta une singulière impressionnabilité nerveuse et une sensibilité toute féminine. Dans l'intervalle de ses souffrances et durant ses souffrances mêmes, le jeune malade lisait beaucoup (ce qui lui était facile, car il était fils d'un imprimeur), et il se laissait naturellement guider, dans le choix de ses lectures, par ses dispositions intimes. Ses auteurs favoris étaient ceux en qui prédominait la sensibilité : Virgile, Fénelon, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint - Pierre. Cependant il lut aussi un écrivain bien différent, Joseph de Maistre. Les Considérations sur la France le frappèrent vivement, et produisirent sur lui une impression profonde dont on retrouve la trace dans la plupart de ses ouvrages.

En mqme temps que le jeune Ballanche s'instruisait dans les livres, il recevait l'enseignement plus pénétrant des faits eux-mêmes. Après avoir salué, comme toutes les âmes généreuses, l'aurore si brillante de

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promesses de La Révolution, il en avait vu avec horreur la période sanglante. 11 était à Lyon, durant ce e mémorable, dont la fin fut marquée par des exécutions si atroces ; son imagination en fut fortement ébranlée, et il en fit le sujet d'une sorte d'épopée lyonnaise qui n'a jamais vu le jour. Il écrivit un peu plus tard son livre du Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts (1801), puis ses Fragments d'Élégie (1808), et enfin son Antigone (1814), poème en prose dans le genre des Martyrs] de Chateaubriand, qui avait mis à la mode ce genre de composition, aujourd'hui tombé dans un juste discrédit.

Les œuvres philosophiques de Ballanche datent presque toutes de la Restauration. Ce fut, en effet, à cette époque que cet esprit, indécis et flottant jusque-là, se sentit éclairé d'une grande lumière et crut avoir trouvé sa voie. Ce problème de la marche de l'humanité qui s'était souvent présenté à sa pensée, durant le grand ébranlement de la Révolution et durant les guerres épiques du premier Empire, lui parut alors résolu de la manière la plus simple et la plus naturelle par le retour des Bourbons. Cette vieille maison de France qui venait reprendre sa place, longtemps restée vide, dans la société nouvelle, cette antique dynastie qui allait, comme autrefois, identifier ses destinées avec celle de notre nation et la diriger dans l'avenir, comme elle l'avait fait dans le passé, tout cela devait frapper un esprit qui aimait le progrès, mais qui ne le comprenait pas en dehors d'une certaine continuité sociale. Aussi crut- il de la meilleure foi du monde que

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le sort de la France était désormais fixé et qu'elle n'avait plus qu'à développer, sous l'action d'un pouvoir libéral, les institutions qu'elle venait de recevoir, pour opérer dans son sein la fusion graduelle des classes et pour se gouverner de plus en plus elle-même. Une égalité progressive et une liberté croissante, telle lui paraissait être, pour nous comme pour les autres peuples de l'Europe, la réponse à faire à la question que le sphinx avait, dès le début, posée aux hommes du xixc siècle.

Toutes ces vues sont développées en détail dans un ouvrage que Ballanche publia en 1818, et qui a pour titre : Essai sur les Institutions sociales dans leurs rapports avec les idées nouvelles. C'est un livre qui tient à la fois de la philosophie de l'histoire et de la politique, deux sciences d'ailleurs étroitement unies entre elles, car la première est à la seconde ce que la théorie est à la pratique. L'auteur lyonnais y fait d'abord ressortir l'importance de l'esprit de conservation. Il regrette, non sans raison, que des génies turbulents aient porté la discussion sur le principe même de la société, qui devrait toujours rester au-dessus de toute contestation, comme celui de la famille, comme celui de la patrie, comme celui de l'honneur, cette religion civile, ainsi qu'il l'appelle admirablement. « Les doc trines sociales, dit-il, ne peuvent jamais être mises entièrement a nu. La statue d'Isis était couverte d'un triple voile : le premier était soulevé par les néophytes; le second, par les prêtres du sanctuaire ; mais le troisième était sacré pour tous l ».

1 Essai sur les Institutions sociales, chap. i, p. 21. Edition in-18.

Si Bail anche tient à stabilité, il ne tient pas moins au progrès, el reconnaît que le mouvement est, aussi nécessaire à L'esprit qu'à la matière elle-même. L'esprit, dit-il, se développe comme le corps, sans s'en apercevoir et d'une manière insensible, mais ses développements n'en sont pas moins réels. Ils s'accomplissent non seulement sous l'action de chaque homme vivant pris en particulier, mais encore sous l'action de tous ceux qui l'ont précédé dans la vie. C'est déjà l'idée qu'Auguste Comte développera plus tard, que les vivants sont gouvernés par les morts : « Nos destinées futures ont donc cela de fatal, ajoute notre auteur, qu'elles sont, en quelque sorte, la conséquence nécessaire de nos destinées passées1. » De cette double loi de conservation et de progrès, Ballanche conclut qu'on a eu tort, en 1789, de rompre complètement avec le passé, mais qu'on aurait peut-être tort aujourd'hui de chercher à renouer avec lui des liens qui paraissent brisés pour jamais. Il incline à penser qu'au lieu de s'évertuer à rendre à la société les institutions qu'elle n'a plus, il faut laisser à la vie nouvelle, qui s'agite dans son sein, in de se façonner elle-même des organes qui lui soient appropriés.

Si le libre mouvement de la vie moderne doit produire de nouvelles formes sociales, il doit aussi, suivant Ballanche, enfanter de nouvelles formes littéraires ; car toutes les parties d'une civilisation se tiennent et se répondent. C'est donc commettre un véritable contre-sens que de vouloir conserver la littérature d'une époque

1 Essai sur les Institutions sociales, cliap. n, p. 50.

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après la ruine des idées, des mœurs et des institutions auxquelles elle était unie et dont elle était, pour ainsi dire, la fleur. C'est ce que ne comprennent pas ceux qui essaient aujourd'hui de galvaniser notre littérature du xvne siècle. Ils ne voient pas qu'elle est morte comme cette époque fameuse, et que, pour exercer une influence semblable à la sienne, notre littérature actuelle doit avant tout ne pas lui ressembler et vivre de sa vie propre. 11 n'y a plus rien de commun, en effet, entre nous et le siècle de Louis XIV ; aussi mille traits nous échappent dans les ouvrages de ses grands écrivains. Bossuet est plus vieux pour nous que l'antiquité, et nous avons besoin, pour le goûter, comme pour goûter Pindare, d'un Long travail d'initiation l.

11 est impossible, comme on voit, d'être plus ingénieusement romantique que ne l'est ici l'auteur de l'Essai. Cependant ses idées ne sont pas exemptes d'exagération, et l'on s'étonne qu'un écrivain qui avait un si vif sentiment de la continuité de la vie sociale n'ait pas eu, au même degré, le sentiment de la continuité delà vie littéraire. Un peuple, en effet, ne compte, dans les lettres comme dans la politique, qu'à la condition de demeurer fidèle à son propre génie et de rester lui- même. Nous reconnaissons pourtant qu'il faut avoir égard à la différence des temps comme à celle des lieux, et qu'il y avait à l'époque où vivait Ballanche, touteune littérature à organiser, qui se distinguât à la fois de la littérature autoritaire du xvnc siècle et de la littérature trop libre du xvnr.

1 Essai sur les Institutions sociales, chap. îv.

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Si les hommes de notre temps sontsi divisés d'opinions en matière politique, religieuse et littéraire, cela vient, suivant l'auteur des Institutions, de ce qu'ils ne s'accordent pas touchant l'origine du langage. Les uns l'expliquent, ainsi que les idées qu'il contient et la société qui en résulte, par l'action divine; les autres y voient une simple invention humaine : les premiers donnent tout à Dieu et les seconds tout à l'homme. Ballanche cherche à les mettre d'accord en montrant quelle est la part de Dieu et quelle est la part de l'homme dans ce grand phénomène social. 11 se place d'abord au point de vue des traditionalistes ou archëophiles, comme il les nomme, et fait ressortir ce qu'il 3' a de plausible et, suivant lui, de foncièrement vrai, dans leur manière de voir. D'après eux, l'homme est un être éminemment social : la société ne lui est pas moins nécessaire que l'atmosphère même qui l'environne. Mais, s'il est né pour la société, il doit avoir été doué, dès le principe, du sens social par excellence, de la parole, sans laquelle la société serait impossible. Après avoir fait la part des traditionalistes ou archëophiles, Ballanche essaye de faire celle des novateurs ou néophiles. Suivant lui, si la parole a eu autrefois une grande influence sur la pensée, et l'a en quelque sorte produite de toutes pièces, celle-ci peut maintenant se passer d'elle et se développer en dehors de son action : elle est désormais émancipée 4.

Le principe de l'émancipation de la pensée une fois posé, Ballanche en tire toutes les conséquences qu'il contient au point de vue religieux, au point de vue po-

1 Essai sur le* Institutions sociales, chap. x, II1110 partie, p. 350.

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litique et au point de vue littéraire. Au point de vue religieux, suivant lui, l'émancipation ne saurait être complètement réalisée, parce que nous n'en éprouvons point le besoin et aussi parce que le christianisme est, dans cet ordre d'idées, la perfection même. Nous n'avons donc, d'après notre auteur, qu'une chose à faire, c'est de maintenir la pensée chrétienne calme et immobile, au fond du sanctuaire, puisqu'elle est parfaite et par conséquent étrangère au mouvement, et de laisser son libre essor à la pensée profane, qui est imparfaite, comme tout ce qui est de l'homme, afin qu'elle puisse se rapprocher de plus en plus de cette perfection qu'elle ne possède pas. C'est une sorte de séparation de l'Église et de l'État fondée sur des raisons d'un caractère frappant et élevé1.

Le gouvernement sous lequel la pensée profane peut le mieux se donner carrière est le gouvernement constitutionnel ; aussi c'est celui auquel les préférences de l'écrivain lyonnais sont acquises. Mais un tel régime appelle des institutions de détail qui soient en harmonie avec lui. Suivant l'honnête Ballanche, qui se représente volontiers les autres hommes à son image, le système de l'utilité sera désormais banni des relations sociales, et la justice dominera partout avec empire. La guerre, qui a si longtemps divisé les nations, disparaîtra et fera place aux arts de la paix, qui n'exigent pas moins de génie et qui n'entraînent pas tant de calamités. Le sentiment patriotique lui-même, dans ce qu'il a d'exclusif, ne pourra tenir devant l'amour croissant de l'humanité

1 Essai sur les Institutions sociales, chap. xi, I,r partie.

considérée dans son ensemble, et les peuples désapprendront peu à peu la haine qui les armait les uns contre les autres. Ballanche veut même que la peine de mort ne soil plus tolérée dans une société devenue assez éclairée pour comprendre qu'elle n'a pas le droit d'ôter irrévocablement le repentir au coupable et de pervertir par le spectacle de la mort une multitude d'innocents1. Sous notre nouveau régime politique, nous aurons une nouvelle littérature. L'éloquence parlementaire en sera la forme la plus caractéristique, parce qu'elle sera la mieux appropriée, non seulement à notre tour d'esprit, mais encore à nos institutions. La critique existera toujours, mais elle se transformera : elle s'occupera moins des mots que des choses et cherchera moins la raison des beautés littéraires dans leur conformité avec des règles convenues que dans leur rapport avec la vie sociale, dont elles sont l'expression. La muse de l'histoire est la plus jeune des muses et celle qu'attend le plus magnifique avenir; car elle a, en ce moment, tout un monde à découvrir et à explorer. Ballanche s'exprimait ainsi avant l'éclosion de ces merveilleux esprits qui s'appellent Thierry, Guizot, Thiers, Mignet, Michelet et Fustelde Goulanges.Non content de prédire, en quelque sorte, cette magnifique floraison de notre littérature historique, l'auteur de Y Essai en signale les conditions essentielles. Il faut, suivant lui, que l'historien ajoute au sentiment de la tradition le génie de l'observation. A. de Humboldt n'applique-t-il pas déjà ce dernier génie à l'étude des langues des Mexicains, comme à celle des

1 Essai sur les institutions sociale*, chap. xi, Ille partie.

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plantes des différentes zones? Schlegel ne s'en sert-il pas pour résoudre la question de l'origine des langues, désormais transformée en question de l'ordre expérimental ? Enfin l'archéologie n'est- elle pas en train de s'élever, en s' appuyant sur des monuments positifs et des vestiges certains, au rang des sciences naturelles ? Ces remarquables paroles datent de soixante ans et on les dirait écrites d'hier. Il en est de même de celles queBallanche adresse à ses contemporains pour les pousser à diriger enfin leurs investigations vers ces vieilles civilisations orientales qui sont là, sous nos yeux, comme des débris d'un monde éteint et qui peuvent nous révéler tant et de si précieux secrets. C'est, comme on voit, l'esprit qui anime aujourd'hui nos Sociétés d'orientalistes qui, dès 1818, demandait satisfaction l.

L'Essai n'est pas un livre de philosophie dans le sens vulgaire du mot, puisqu'il roule principalement sur la religion, la politique et la littérature. Cependant, comme il contient des vues très générales sur ces trois grands objets et que la philosophie est, en un certain sens, l'ensemble des idées générales qui se dégagent des diverses sciences particulières, on peut dire qu'il contient une sorte de philosophie. Il fait, comme on l'a vu, la part à peu près égale aux amis de l'ancien régime et à ceux de la Révolution : c'est, suivant l'expression de Ballanche lui-même, un traité d'alliance entre le passé et l'avenir. Aussi fut-il accueilli poliment par les deux partis en présence, mais il ne les réconcilia pas. Pendant que le Lyonnais Lemontey déclarait à son com-

1 Essai sur les Institutions sociales, eha}K xi, IIe partie.

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patriote, dans le Journal du Commerce, qu'il était un libéral sans le savoir, «le Maistre lui écrivait une lettre où il lui disait qu'il avait un pied dans la bonne voie, mais qu'il marcherait gauchement jusqu'à ce qu'ils y fussent tous les deux. En deiiniti ve, l'JiT6\s« /reste comme une œuvre de conciliation, où les doctrines à concilier ne sont pas suffisamment coordonnées entre elles, mais où les vues ingénieuses et les traits heureux abondent.

PALINGENESIE S 0 C 7.1 L E ; METAP H Y S IQU E ET PHILOSOPHIE

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