‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 31 sur 47 · DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE

Après Y Essai, Ballanche composa un autre ouvrage encore plus important, qui est intitulé Palingénèsie sociale. Il s'était proposé de retracer dans ce livre, qui est resté inachevé, l'ensemble des destinées humaines. Ainsi, on y trouve, au moins à l'état d'ébauche, une sorte de métaphysique ou de science de l'homme, dont il faut chercher le complément dans la Vision cl ' llèbal, et une sorte de philosophie de l'histoire ou de science de l'humanité.

La métaphysique de Ballanche mérite à peine ce nom, car elle est extrêmement vague, et n'affecte point une forme démonstrative ; mais elle offre plusieurs détails curieux qu'on n'a point remarqués jusqu'à présent et sur lesquels il est bon d'appeler l'attention.

Le philosophe lyonnais nous transporte d'abord, comme l'auteur du Timèe, dans le monde des idées,

280 TRADITIONALISME ET ULTIIAMON l'ANISME

mères éternelles des êtres, et nous montre comment ils jaillissent tous, à flots pressés, de cette source intarissable. Il nous fait assister à la formation de notre planète avec ses plaines et ses collines, ses lacs et ses mers, vastes espaces où bientôt volent, rampent et nagent des milliers d'animaux sans maîtres. C'est une création qui paraît d'abord sans but, un spectacle qui est d'abord sans spectateur ; car de ces règnes bruts et aveugles nulle pensée ne surgit, nul sentiment ne prend son essor. Mais voilà que tout à coup du sein du principe universel des choses se détache, pour devenir lui-même, un principe particulier, doué d'intelligence et de liberté, capable de faire le bien ou le mal : c'est l'être humain. Malheureusement cet être nouveau aspire à une puissance supérieure à celle qui lui a été dévolue et se heurte à un obstacle invincible. Il tombe, et un long cri de douleur s'échappe de tout l'univers, parce que l'homme a succombé à l'épreuve. Mais le Créateur vient au secours de sa créature déchue et lui prépare une longue série d'expiations, en vue d'opérer son relèvement1. C'est sous cette forme un peu fantastique et en s'inspirant des traditions des religions de l'Orient, encore plus que de celles du christianisme, que Ballanche expose les dogmes de la création, de la chute et de la rédemption. On croirait, en le lisant, lire un écrivain mystique de la famille de Jacob Bœhme, ou tout au moins de celle de Saint-Martin.

L'imagination de notre auteur ne se donne pas moins librement carrière dans l'exposition qu'il fait du dogme

Vision cVHébal.

HALL AN Cil E 281

de l'immortalité, bien que sur ce point ses vues nient paru à quelques-uns beaucoup plus acceptables : « La Bubstance intelligente, dit-il, finira par èlre bonne, mais d'une bonté acquise par elle-même; car le bonheur auquel elle estappelée, il faut qu'elle le mérite... Dieu veut, en effet, dit saint Paul, que tous les hommes Soient sauves et parviennent à la connaissance de la vérité. » C'est là, comme on voit, une doctrine d'une orthodoxie fort équivoque, mais d'une remarquable hardiesse, c'est celle de la pluralité des existences après la mort, de la victoire définitive du bien sur le mal et de la consommation finale des choses au sein de Dieu, doctrine émanée aussi de la haute Asie plutôt que de la Judée. Cette doctrine, qui a échappé à la plupart des biographes et des critiques, s'accuse encore dans ces lignes de Ballanche : « En sortant de cette vie, nous n'entrons pas dans un état définitif. Toute créature doit parvenir à sa fin, et tant qu'une destinée humaine a quelque chose à accomplir, c'est-à-dire un progrès à faire, rien n'est fini pour elle. Or pour elle l'accomplissement, c'est la perfection, comme pour tous les ouvrages du Créateur... Voilà ce qui rend impossible que tout finisse avec cette vie ; voilà ce qui rend impossible aussi que, sitôt après cette vie, il ne se trouve pas un autre état de liberté où l'homme puisse continuer de graviter vers sa perfection relative jusqu'à ce qu'il y soit parvenu '. »

Ballanche va jusqu'à dire que l'homme perd, dans ses Vies ultérieures, cette personnalité qui résulte de la

1 Palingénësie sociale, p. 131.

282 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME

persistance du souvenir ; mais il affirme du moins que c'est à sa propre volonté et à ses propres mérites qu'il doit ses heureuses métamorphoses et son ascension dans des sphères de plus en plus radieuses. Son âme est une chrysalide, comme on l'a dit hien souvent; mais « il faut qu'elle se donne a elle-même les ailes brillantes sur lesquelles elle doit s'élever de région en région, jusqu'au séjour de l'immutabilité et de la gloire éternelle1. » Ces derniers mots expriment peut-être la seule différence qui sépare la doctrine de Ballanche sur la vie future de celle que Jean Reynaud professa un peu plus tard. Suivant ce dernier, l'àme voyage, sans s'arrêter jamais, d'étoile en étoile et de cieux en cieux ; suivant le premier, elle voyage plus ou moins longtemps de la sorte, mais elle finit par se fixer. Pour l'un, le ciel, comme il le dit, n'est pas une demeure, mais un chemin ; pour l'autre, il est d'abord un chemin et devient, k la fin, une demeure.

Mais comment concilier cette doctrine avec la croyance aux peines éternelles? Ballanche l'ignore et s'en inquiète moins, ce semble, qu'il ne convient à un chrétien comme lui. Il nous donne même k entendre, en s'inspirant sans doute des idées évolutionnistes de Joseph de Maistre, qu'un jour viendra peut-être où l'Eglise cessera d'enseigner l'éternité des peines. « Ce n'est pas, dit-il, que la religion, prise en elle-même et dans son fond, soit progressive : elle ne peut pas l'être. Mais, à mesure que le temps marche, les voiles tombent, les sceaux du livre sacré se brisent, un nouvel esprit éclate

1 Palingènësie sociale, \> 139.

BALLANGHE 283

sous la lettre des vieux textes et les choses apparaissent sous un jour tout nouveau l. » On a lu, dans le Messie de Klopstock, l'histoire de ce démon qui, après s'être laissé entraîner par Satan dans sa révolte, se repent de sa faute, à la vue d'un ange non déchu qu'il avait aimé, pleure la mort de Jésus et maudit les esprits malins acharnés à la perte des hommes. Ce démon repentant voit alors un regard de Dieu tomber sur lui et entend cette douce parole retentir à son oreille : « Viens, Abdiel Abbadona, ton sauveur t'appelle. » Eh bien, l'aimable, mais un peu téméraire théosophe espère qu'un jour la touchante inspiration qui a produit Abbadona attendrira la rigueur du dogme. Klopstock, en effet, dit-il, étaitun grand poète : or il y a toujours, chez les grands poètes, quelque chose de prophétique, et il devient de plus en plus évident que celui-ci a été l'organe du christianisme de ce temps de mansuétude et de tolérance, de même que Dante avait été l'interprète du christianisme farouche du moyen âge.

II s'agit moins d'apprécier la doctrine que nous venons d'exposer2 que de la caractériser et d'en montrer l'influence. Elle porte certainement quelques traces de mysticisme, mais d'un mysticisme sobre et sévère, parce qu'il est plus ou moins contenu,» d'une part, par ia sagesse de l'orthodoxie catholique, de l'autre, par la justesse de l'esprit français, Au lieu de spéculer à

1 C'est la pensée exprimée depuis par Lamarline :

Les sièdes page à page épèlent l'Évangile, Vous n'y li-iez qu'un mot, et vous en lirez mille!

2 Voir cette appréciation dans noire Philosophie au XIX0 siècle- I1 série, chapitre intitule : P. Lt;i<oux et J. Rkynaud.

284 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME ;

perte do vue, comme Jacob Bœhme et tant d'autres, touchant la nature de Dieu et l'œuvre de la création, Ballanche se tient sur ces deux points dans une réserve relative et aime mieux pécher par excès de modestie et de prudence que par excèi d'audace et de présomption. Ses vues sur la destinée de l'àme sont plus hardies et seraient même fort téméraires sous la plume d'un théologien qui reçoit ses idées des mains de l'autorité ; mais elles le sont un peu moins sous celle d'un philosophe auquel on n'interdit pas aussi sévèrement de tenter des routes nouvelles et de suivre jusqu'au bout le libre mouvement de sa pensée.

Cette doctrine des existences successives à laquelle 'Ballanche aboutit, il y a en effet été conduit (il importe de le faire remarquer) par les principes mêmes de sa philosophie. Dès qu'on fait profession de croire que le progrès est la loi universelle des choses, il est assez naturel de le transporter de la terre dans le ciel et de substituer, là aussi, l'évolution ascensionnelle de la vie à une vie immobile et stationnai! e. C'est ce qu'a fait Ballanche. Il a rattaché à sa palingénésie historique, dont tout le monde parle, une palingénésie métaphysique à laquelle presque personne n'a fait attention.

Cette palingénésie métaphysique, Ballanche l'a transmise (on ne l'a pas ass z remarqué non plus) aux saint -simoniens, notamment à Pierre Leroux et à Jean Reynaud, qui, n'étant plus retenus par les liens de la foi, l'ont exposée sans scrupule, avec toutes ses conséquences. C'est ce qui ressort non seulement de l'analogie de ses vues et de celles du brillant auteur de Terre et Ciel, mais encore d'un mot de Sainte-Beuve dont

réminent critique n'a peut être pas compris lui-même toute la portée : « La lecture de ses Prolégomènes, dit- il, vers 1828, contribua fortement à inspirer le souffle religieux à l'école, encore matérialiste alors, de Saint-Simon. Témoin de l'effet produit par cette lecture sur quelques-uns des plus vigoureux esprits de l'école, je puis affirmer combien cela fut direct et prompt. »

Ballanche ne s'en tient pas à la philosophie de l'homme, il traite encore de celle de l'humanité et déroule devant nous, en même temps que le tableau de nos destinées individuelles, celui de nos destinées sociales. C'est même, comme le faisait pressentir le titre de son livre, cette dernière partie de son œuvre qui est la principale et qu'il met sur le premier plan.

L'idée qui domine toute cette partie de l'ouvrage de Ballanche est celle d'une chute primitive dont l'homme se relève par une série d'efforts, par des initiations successives et par des actes répétés de dévouement qui, émanés de quelques-uns, profitent à tous ; car le théosophe lyonnais admet, comme de Maistre, le mystérieux principe de la réversibilité. Suivant lui, le sort de notre espèce, immédiatement après la déchéance, fut extrêmement malheureux ; ce fut au point que l'homme prit en haine la propagation de son être, comme s'il lui eût répugné d'engendrer pour donner à la douleur de nouvelles proies. Mais il commença à se relever en luttant contre une nature marâtre et en formant le sol qui devait le porter et le nourrir. En faisant la terre, il se faisait, en quelque sorte, lui-même : ce fut le premier degré de l'initiation. Si la nature était dure pour l'homme, la société ne l'était pas moins : elle vivait sous le

286 TRADITIONALISME ET ULTR AM ON T ANISME

sévère régime des castes. Les patriciens et les plébéiens (il y en eut partout et non pas seulement à Rome) furent, en effet, longtemps sans avoir les mêmes dieux, sans participer au même culte, sans se marier de la même manière ; les derniers étaient sous le coup d'une sorte d'excommunication. Toutefois, avec le temps, les barrières s'abaissent, une demi- égalité s'établit entre les diverses classes, grâce à l'initiation de quelques natures supérieures.

Ces natures supérieures, ces grands hommes (qu'on les appelle comme on voudra), Ballancheles décrit avec la même exactitude et la même finesse que Hegel et V. Cousin. Suivant lui, un grand homme est d'autant plus grand qu'il exprime mieux l'esprit du temps et du lieu où il vit et qu'il concentre plus fortement en luimême les sentiments qui agitent toute une époque et toute une nation. Quand ces sentiments sont portés à un degré d'exaltation exceptionnel chez une nature impressionnable, surtout chez une nature féminine, ils lui donnent un caractère intuitif et prophétique, si bien qu'elle devient alors comme un organe dont la Providence se sert pour agir d'une manière spéciale sur l'humanité. C'est ainsi que l'auteur lyonnais explique le rôle des sibylles dans l'antiquité grecque et romaine, celui des druidesses chez les Gaulois, et celui de Jeanne d'Arc à l'époque la plus critique de notre histoire. Il fait seulement remarquer qu'un personnage n'a une véritable grandeur et une intuition véritable qu'autant qu'il reste en communion d'esprit avec la génération qu'il personnifie: mais que, du moment où il cesse d'en représenter les aspiiations, il perd toute sa puissance et que son

rôle est désormais fini. (Test ce qu'il a exprimé d'une manière saisissante dans l'histoire de la sibylle de Sain othrace, cette poétique personnification d'une époque évanouie, qui disparaît devant Orphée, le brillant représentant d'une ère nouvelle, lequel disparaîtra, à son tour, quand l'initiation sera étendueà un plus grand nombre d'hommes et que le plébéianisme se dégagera plus encore du joug des castes qui le tiennent asservi1.

Les patriciens d'une époque, s'il faut en croire Fauteur de la Palingénèsie, ont été pour la plupart les plébéiens d'une époque antérieure. C'est ce que le célèbre Yico nous fait entendre, quand il nous dit, dans sa description des trois âges de l'humanité, que, sous les dieux, le mutisme était le partage des héros; et que, sous les héros, le mutisme était le partage des hommes ; mais que, sous le règne des hommes, tout le monde arrive à l'usage de la parole. Il y a donc comme une série d'initiations par lesquelles l'humanité s'affranchit successivement et grâce auxquelles toutes les couches sociales émergent graduellement à la lumière. Malheureusement ces initiations ne s'accomplissent que par la mort de l'initiateur, en vertu d'une loi mystérieuse assez analogue au dogme chrétien de la Rédemption, qui veut que le salut de l'homme s'opère par le sang d'une victime innocente. C'est, chez les Romains, celui de Lucrèce et de Virginie; c'est, chez nous, celui de Jeanne d'Arc et de Louis XVI, ce roi vraiment palingénésique, qui avait essayé d'ouvrir à ses sujets une ère nouvelle et qui paya de sa vie son initiative généreuse.

1 Palingénésie sociale, p. 139 e^ 283.

£S8 TRADITIONALISME ET U LTR AMONT ANISM E

Cette émancipation, à laquelle tend tout le mouvement historique et qui implique non seulement la liberté, mais encore l'égalité des hommes entre eux, a été, suivant notre auteur, fort avancée par le christianisme. Avant son avènement, les vainqueurs et les vaincus, les patriciens et les plébéiens, formaient deux castes séparées et ennemies, parce qu'ils avaient d'autres dieux, d'autres cérémonies et se mariaient sous d'autres auspices. Depuis l'apparition de cette religion bienfaisante, la loi des castes n'existe plus, parce que tous les hommes, sans distinction, adorent le même Dieu, pratiquent le même culte et s'unissent devant les mêmes autels. L'égalité civile est sortie de l'égalité religieuse : « Il y a donc, dit très bien Ballanche, un droit public tout entier qui a été frappé de mort par le christianisme et qu'on ne peut ressusciter sans abolir le christianisme lui-même1. » Il faut qu'on le sache bien, ajoute l'écrivain lyonnais, le christianisme est tout ce qu'il y a au monde de plus opposé au régime des castes, à la loi initiatrice de la théocratie ; car il impose à tous les mêmes épreuves : c'est l'initiation devenue générale et populaire. Aussi on peut dire qu'à ne considérer que les grandes lignes, le christianisme et la démocratie se confondent.

L'idée d'un christianisme libéral et démocratique une fois posée, Ballanche en tire hardiment toutes les conséquences. Et d'abord, il proteste énergiquement contre cet esclavage des noirs qui avait si longtemps déshonoré la civilisation chrétienne. Il croit que ces malheureux,

1 Palinyënésie sociale, p. 6i.

BALLANCIIE 289

bien qu'ils soient encore fort arriérés et qu'ils semblent encore séparés de nous par tout un cyc"! > ; :.':: ; 'è..c. ique, doivent enfin entrer, comme nous, dans C3 moule civil, d'où ils ont été si longtemps exilés. 11 ne se montre pas moins sj'mpathique aux déshérités de notre l'ace qu'à ceux des races étrangères et inférieures; il se félicite da voir la société civile s'affranchir successivement de toutes ses tutelles et ouvrir à tous indistinctement les grandes sources des lumières et du savoir. Il n'y a plus, en fait de nobles, s'écrie-t-il, que des individus, non des races, et les individus qui sont nobles sont ceux qui sont au niveau de leur siècle : les autres ne le sont pas.

Cependant, si favorable qu'il soit à la démocratie, Ballanche ne demande pas que le peuple se gouverne démocratiquement : il peut se donner une dj'nastie. Mais cette dernière ne sera légitime qu'à la condition d'être l'expression du peuple et de vivre de sa vie. Aussi le publiciste lyonnais compare-t-il une dynastie tantôt à la Sibylle de Samothrace, dont la destinée était liée à celle de la forme de civilisation qu'elle personnifiait, tantôt au lierre qui meurt avec l'arbre qui le porte, tantôt à l'hamadryade dont la vie est celle de l'arbre même1. Sitôt qu'une dynastie ne représente plus la société et ne sympathise plus avec elle, dépouillée du sens divinatoire des destinées sociales, elle a le sort de la vieille Sibjlle, elle s'éteint et meurt. Aussi Ballanche soutient dans la Vision cVHèbal, que si une famille auguste a été emportée en trois jours par l'ouragan po-

i Palinr/r'nr's!r sociale, p., 283.

290 TRADITIONALISME ET U LTR AMONTANISME

pu]aire, c'est qu'elle n'avait pas su plonger ses racines dans la vraie terre et s'identifier avec nos destinées.

A partir de 1831, où il avait publié ou plutôt imprimé pour quelques amis sa Vision d'Hébal, Ballanche ne semble pas avoir vaqué bien activemement à l'étude des lettres et de la philosophie. On dirait que la pensée du paisible théosophe, éveillée et mise en mouvement par la Restauration, qui renouait, pour ainsi dire, le fil de nos destinées sociales, s'arrêta, déconcertée et indécise, devant la révolution de Juillet, qui rompait de nouveau le lien qui rattachait l'avenir au passé et jetait notre pays dans les voies de l'inconnu où il est encore. Il resta plus fidèle que jamais à ce christianisme qui, malgré quelques hérésies involontaires et inconscientes, avait toujours été le fond de sa croyance et de sa vie, mais il ne répudia pas non plus ces doctrines libérales auxquelles il s'était toujours plu à l'associer. Tout en vivant àl'Abbaye-aux-Bois, dans la société catholique et royaliste de Mme Récamier et de Chateaubriand, il s'intéressait aux travaux de nos plus hardis réformateurs et montrait pour toutes les nouveautés une vive sympathie.

Le jugement a porter sur Ballanche ressort suffisamment de l'exposition que nous venons de faire. C'était une nature bienveillante et candide, amoureuse du bien et incapable de soupçonner le mal : de là les efforts auxquels il se livra pour concilier les partis les plus opposés et pour faire disparaître de la société présente jusqu'aux dernières traces des institutions sévères d'une autre époque. C'était une intelligence intuitive et spontanée, mais peu rigoureuse et peu

méthodique : de là les divinations souvent heureuses qu'il a jetées sans preuves et sans ordre, comme des oracles sibyllins, dans ses divers ouvrages, en nous laissant le soin de les recueillir et de les coordonner.

Aussi, en étudiant ces idées éparses, qu'aucun lien systématique ne semble d'abord rattacher entre elles, on est tenté de se demander si on n'a pas affaire à un simple lettré plutôt qu'à un philosophe. On incline à le croire, quand on songe que notre auteur n'a point de psychologie et que le peu de métaphysique qu'il nous a laissé n'offre point un caractère rationnel. Mais on est conduit à une opinion différente, quand on se dit qu'il n'était point dépourvu de cet esprit généralisateur qui est, en définitive, l'esprit philosophique lui-même, puisqu'il s'est élevé à une conception telle quelle de l'homme et des sociétés humaines.

La vérité est que l'écrivain lyonnais n'a pas été philosophe à la manière de Maine de Biran et de Victor Cousin, mais qu'il l'a été à la manière du vicomte de Bonald et du comte de Maistre : il a philosophé, comme ces derniers, en étudiant l'humanité plutôt que l'homme, en consultant la tradition et l'histoire plutôt que la conscience et la raison. Remarquons pourtant que, s'il a suivi leur méthode, il l'a suivie librement et sans se préoccuper d'arriver à un résultat théologique préconçu. C'est pourquoi, au lieu de le ranger dans l'école traditionaliste proprement dite, il vaudrait peut-être mieux le placer simplement dans la grande école historique dont elle n'est qu'une variété et dont Vico, l'adversaire de l'individualisme et du rationalisme cartésiens, a été le fondateur. On s'expliquerait mieux par là comment

292 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME

il touche, d'un côté à Joseph de Maistre, dont il s'est inspiré, et de l'autre à Pierre Leroux et à Jean Reyiiaud, qui lui doivent le fond de leurs doctrines1.

•* Outre les ouvrages que nous avons cités, Ballanche avait composé Le Vieillard et le jeune homme (1819) et L'homme sans nom 1820). Il nous reste également de lui plusieurs manuscrits qui ont été déposés à la bibliothèque de Lyon. Parmi les travaux intéressants dont il a été l'objet, nous signalerons seulement l'article un peu indulgent de M de Laprade. (Questions d'Art et de Morale), et l'article un peu sévère de M. Charles (Dictionnaire philosophique as M. Franck).

Page 1