‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 32 sur 47 · INTROT)UC TION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

INTROT)UC TION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE

« C'est une chose assez naturelle que, sur la limite de deux ères, Tune qui commence et l'autre qui finit, il se trouve des hommes pourvus, comme le Janus de la Fable, de deux faces, l'une pour regarder ce qui a été et en tirer les derniers enseignements, l'autre pour considérer ce qui s'avance et en prévoir les résultats. » Ces paroles que Ballanche s'appliquait avec raison à luimême, ne s'appliquent pas moins bien à son contemporain louchez. 11 tenta, lui aussi, de réconcilier l'Église et la société nouvelle et de faire vivre en bonne intelligence les disciples de Joseph de Maistre et ceux de Jean -Jacques Rousseau. 11 crut que la religion ayant

proclamé la liberté, l'égalité et la fraternité des hommes dans l'ordre moral, et que la Révolution s'étant proposé de les réaliser dans l'ordre social, ces deux puissances n'étaient pas faites pour se heurter et se repousser, mais pour se rapprocher et s'unir. C'est à opérer ce rapprochement et cette union qu'il consacra presque toute sa vie.

Philippe Bûchez naquit, au milieu de la Révolution, en 1796, dans un village belge qui faisait alors partie du département des Ardennes, et fit des études qui ne paraissent avoir été ni bien fortesni bien sérieuses, durant les années tourmentées du premier empire. Dès le début de la Restauration nous le trouvons à Paris, d'abord employé de l'octroi, puis étudiant en médecine, alternant, comme beaucoup de ses camarades, entre les dissections de l'amphithéâtre et les discussions politiques. Ces dernières le passionnèrent beaucoup, car il devint avec Bazard et Flottard, l'un des fondateurs de la charbonnerie française et s'engagea dans l'affaire de Belfort avec assez d'audace pour y risquer sa tête.

Cependant Bûchez ne partageait point les opinions irréligieuses de l'opposition de quinze ans. Né dans une famille chrétienne et élevé par une mère pieuse, il invoquait contre elles, non les enseignements de la philosophie spiritualiste, qui renaissait alors brillamment dans l'enceinte de la Sorbonne, mais les dogmes de la foi, tels qu'ils sont contenus dans les livres sacrés. Ce fut alors qu'il fut initié au nouveau christianisme de Saint-Simon, qui lui apparut comme un essai de conciliation entre la religion et la révolution. Avec quelle ardeur il embrassa la doctrine nouvelle, avec quelle vivacité il

l'exposa dans le Producteur, avec quelle ténacité il défendit ensuite, contre ses principaux représentants, ses croyances chrétiennes, dans les conférences de la rue Taranne, tout le monde le sait et lui-même a pris soin de nous le raconter. Après sa scission avec l'école saintsimonienne, il entreprit plusieurs publications importantes; il rédigea presque seul (de 1831 à 1832 et de 1835 à 1838) le journal néo-catholique l'Européen; puis il écrivit, avec Roux- Lavergne, YHisloire 'parlementaire, qui ne comprend pas moins de 40 volumes. Ces travaux lui acquirent, dans le monde catholique et dans le monde républicain, assez de popularité. Aussi fut-il nommé, en 1848, membre, puis président de l'Assemblée constituante, qu'il défendit assez faiblement contre l'attentat du 15 mai. Rentré dans la vie privée, après le coup d'Etat, il mourut en 1866.

Gomme la plupart des penseurs des deux écoles socialiste et traditionaliste, auxquelles il a successivement appartenu, Bûchez a été amené à la philosophie par Tardent besoin de porter remède aux maux de la société plutôt que par le désir calme et désintéressé de savoir : sa doctrine a un caractère pratique plutôt que spéculatif. Aussi est-ce par le tableau plus ou moins noir des plaies qui rongent le corps social qu'il ouvre son Introduction â la science de V histoire. Cette peinture n'a rien de bien neuf, ni de bien original : elle ressemble à celles que nous avons déjà vues chez Saint-Simon et Fourier, chez P. Leroux et Proudhon, sans en avoir l'énergie et la vigueur. L'auteur y fait ressortir l'égoïsme des gouvernants, qui ne songent qu'à leur intérêt particulier, au lieu de s'occuper de L'intérêt général, et qui

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ne savent que diviser les hommes, au lieu de les unir. Il y montre la société partagée en deux classes ennemies, la classe des hommes qui possèdent et qui jouissent, de père en fils, et celle des hommes qui n'ont rien et ne peuvent laisser à leurs enfants que l'héritage de leurs privations et de leurs misères. Il ajoute que les générations d'aujourd'hui n'ont pas même, comme celles d'autrefois, pour se consoler de leurs souffrances présentes, la perspective d'un avenir plus heureux ; car elles ne croient plus, elles se sont peu à peu laissé gagner par le scepticisme. C'est pour les tirer de cette triste situation que Bûchez a composé son livre.

Il se demande d'ahord ce que c'est que l'homme et ce que c'est que la société, et il répond à ces questions d'une manière assez exacte, bien qu'un peu sommaire. Pour lui, comme pour Bonald et Ballanche, l'homme est, avant tout, un être social; car on ne pourrait l'isoler de la société sans l'anéantir. Quant à la société, elle est une agglomération d'hommes unis entre eux par la communauté début; dès que cette condition vient à disparaître, la société elle-même s'évanouit. Définition assez remarquable, comme on voit, et qui peut jeter un certain jour sur notre situation présente. C'est, en effet, à l'extrême divergence de nos aspirations qu'il faut attribuer la dissolution sociale dont nous sommes actuellement menacés. Quoi qu'il en soit, les buts divers de l'activité sociale ne peuvent, suivant Bûchez, être bien connus et sainement appréciés que par l'étude des sociétés diverses. C'est donc à la science de l'histoire qu'il faut demander, en même temps que le secret de la vie des sociétés, l'explication de nos misères actuelles et l'art d'y mettre fin.

Voilà par quel chemin Bûchez arrive au sujet de son ouvrage.

Mais l'histoire est-elle réellement une science ? Cet écrivain n'en cloute pas. Elle est, en effet, suivant lui, un ensemble parfaitement systématisé de principes, d'e faits et de conséquences, qui nous donne à la fois la vue précise de ce qui a été et la prévision exacte de ce qui sera. C'est ainsi qu'elle a été conçue par tous les hommes d'Etat. Tous, en effet, ont demandé au passé des leçons surl'avenir.Or ils n'auraientjamais songé à le faire s'ils n'avaient pas regardé l'histoire comme un système défaits assez bien liés pour que l'on puisse conclure de la réapparition de l'un à celle de l'autre. Peut-on cependant prévoir l'avenir dans l'ordre social, comme dans l'ordre naturel ? Bûchez en est convaincu. L'espèce humaine a, dit- il, deux mouvements, dont l'un est fatal et l'autre libre. Le premier peut être calculé, comme tous les mouvements possibles : il n'y a à cela nulle difficulté. Quant au second, bieD qu'il soit libre, il ne faut pas croire pour cela qu'il soit arbitraire et qu'il échappe à toute espè ce de lois. La liberté, en effet, est soumise à certains motifs qui la sollicitent, et ces motifs sont susceptibles d'une détermination plus ou moins précise. Il n'y a donc pas là non plus d'obstacle insurmontable à une prévision certaine ni, par conséquent, à l'organisation d'une science de l'histoire.

Cette science une fois définie et sa possibilité établie, il ne s'agit plus que de la faire. Elle repose tout entière, suivant Bûchez, sur deux idées principales, sur celle d'humanité et sur celle de progrès. Ces deux idées furent inconnues de toute l'antiquité : c'est le christia-

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nisme qui les a découvertes et c'est le dix- huitième siècle qui les a mises en pleine lumière. Les anciens se représentaient chaque société comme passant de la vie sauvage à la vie civilisée et périssant ensuite de la corruption que la civilisation engendre. Ils n'établissaient pas, entre les sociétés successives, cette intime solidarité qui fait que celle qui meurt lègue tous ses travaux, soit matériels soit intellectuels, à celle qui naît, et que celle-ci les transmet à son tour, accrus par son activité propre, à celle qui la remplace. L'idée de l'humanité, considérée comme un tout vivant, dont les générations diverses sont les parties, fut ignorée d'eux : nous en devons la connaissance a la religion chrétienne. Elle seule nous a appris que nous sommes tous les fils d'un même père, et qu'un jour viendra où il n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. Aussi c'est chez un grand chrétien, chez l'auteur de la Cité de Dieu, que le sentiment de l'unité humaine se fait jour pour la première fois, et c'est chez un autre, chez Vincent de Lérins, qu'on voit poindre pour la première fois l'idée de la perfectibilité sociale. Perrault, Pascal, et, plus tard, Turgot, Condorcet, Saint-Simon, n'ont fait que reproduire et développer ces deux grandes conceptions K

Après avoir fait l'histoire de l'idée de progrès, Bûchez en donne la définition, et ce n'est pas là la partie la moins remarquable de son travail ; il y montre, en effet, une précision et une netteté qui lui font honneur et qu'on ne rencontre pas souvent dans ses ouvrages. Qui dit progrès dit, suivant lui, un mouvement en avant, mais

1 Introduction à la science de l'histoire, liv. I. chap. u et m.

un mouvement régulier, assez analogue aux progressions en mathématiques. Le progrès, ainsi entendu, résulte de la nature de l'homme et des conditions d'existence où il est placé. C'est ce que Bûchez tâche de nous l'aire comprendre. Qu'on mette, dit- il, un être constamment actif en présence d'un être passif, mais indéfiniment modifiable, et qu'on suppose que le premier agisse constamment sur le second, dans un but identique, qu'est ce qui en résultera ? C'est que l'être passif sera indéfiniment modifié par l'être actif et qu'il finira par devenir ce que celui- ci avait voulu qu'il fût. Et il deviendra tel, non pas subitement, mais graduellement; car chaque acte ajoutera quelque chose à l'acte précédent et, à supposer que les actes soient égaux, la transformation s'opérera d'une manière régulière et constante. Or l'homme, qui a pour essence l'activité, est placé en présence de plusieurs sujets passifs, susceptibles d'être indéfiniment modifiés. Le premier est son organisme ; le second est le monde social ; le troisième est le monde extérieur. Mais l'homme peut certainement produire une multitude d'actes qui déterminent dans son organisme une multitude de modifications, lesquelles finissent, en s'y accumulant, par lui donner des propriétés qu'il n'avait pas. C'est ce qu'il fait, quand il tente par des efforts successifs et répétés, toujours dirigés dans le même sens, d'approprier son corps à une fonction qu'il était auparavant incapable de remplir, comme cela se voit dans l'apprentissage de la plupart des arts et des métiers.

L'homme peut également agir sur le milieu social et sur le milieu physique où il se trouve placé. Il est vrai

que l'action de chaque individu est si disproportionnée à l'étendue de ces deux milieux, qu'elle n'y produit que des effets insignifiants; mais, si l'on considère l'ensemble des actions individuelles dans leur rapport avec le double sujet sur lequel elles opèrent, on verra qu'elles y déterminent de profondes modifications. De là les transformations des institutions, de l'industrie, des arts, en un mot de tous les éléments de la civilisation humaine. Qu'on songe d'ailleurs que les modifications une fois produites, soit dans l'ordre organique, soit dans l'ordre social, soit dans l'ordre physique, sont transmissibles, et on verra que le progrès est une chose très naturelle et très vraisemblable.

Bûchez va plus loin, il prétend que le progrès n'existe pas seulement dans l'ordre humain, mais encore dans l'ordre géologique. A mesure, dit-il, que la géologie fouille plus profondément dans les entraille-: du sol, elle y découvre des animaux de plus en plus imparfaits, preuve manifeste que la création terrestre, dans son ensemble, est progressive, et qu'elle s'est élevée graduellement des êtres les plus infîmes jusqu'à l'homme qui la couronne. Cet écrivain admet le progrès jusque dans l'ordre divin et religieux. Suivant lui, il n'y a pas eu seulement trois révélations religieuses, comme les théologiens le disent, celle d'Adam, celle de Moïse" et celle de Jésus-Christ; il y en a eu quatre, celle d'Adam, celle de Noé, celle qui a été faite, s'il faut en croire notre auteur, aux Indiens et aux Egyptiens, et enfin celle qui a éclairé les chrétiens eux-mêmes. Il y a donc eu quatre termes de progression dans la vie religieuse de l'humanité : l'âge adamique, l'âge noachique, l'âge brahmani-

que ou égyptien et l'âge chrétien. Le premier nous a révèle la famille; le second, la tribu ou la cité; le troisième, la grande société, avec ses fonctions diverses; le quatrième, l'humanité dans son unité parfaite et sa noble aspiration vers Dieu, centre de toutes les perfections.

Nous ne suivrons pas Bûchez dans la description fantaisiste qu'il fait de ces différents âges, sur lesquels il semble avoir eu des mémoires particuliers. Nous nous bornerons à indiquer rapidement ce qu'il dit de l'âge chrétien, parce que sa pensée fondamentale, celle d'un catholicisme social, s'y montre à découvert: suivant lui, en effet, le Christ est venu au monde pour nous rendre heureux, non seulement dans l'autre vie, mais encore dans celle-ci, et ce n'est pas seulement notre salut spirituel et individuel, mais encore notre salut temporel et social qu'il a eu en vue en revêtant notre nature. C'est peut-être encore là du christianisme, mais c'est un christianisme qui rappelle singulièrement celui de Saint-Simon : « La parole du Christ, dit Bûchez, c'était le salut du monde et l'espoir du pauvre .. Partout où il y eut une église, on établit un fonds commun pour les pauvres, un fonds de secours, même pour ses ennemis. » Si nobles que soient ces paroles, je m'assure que Bossuet les aurait traitées de charnelles; car elles font descendre Dieu du ciel pour sauver les corps autant et plus que les âmes. Le christianisme de Bûchez se rapproche encore de celui de Saint-Simon par son caractère éminemment autoritaire et centralisateur. Au milieu de la dissolution générale, produite dans l'empire romain par le débordement des hérésies et les invasions des

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barbares, une chose surtout le frappe d'admiration, c'est la papauté s'élevant au-dessus de ce chaos, pour y faire briller la lumière et pour soumettre les forts et les faibles, les grands et les petits à d'égales lois.

Le caractère saint-simonien du christianisme de Bûchez se montre aussi, bien entendu, dans l'organisation qu'il rêve pour la société. Suivant lui, la première de ses lois est le but d'activité ; car ce but étant posé, la société se forme, s'organise, se développe, et, ce même but disparaissant, la société elle-même disparaît C'est de cette loi essentielle que naît, avant tout, la fonction de conservation spirituelle du but social, laquelle a pour agent une classe sacerdotale, puis celle de conservation matérielle du but social, qui est déférée à la classe noble ou militaire, puis celle de conservation des individus qui composent la société, qui est représentée par la classe industrielle, puis celle de direction plus ou moins suivie vers le but d'activité sociale, laquelle appartient au gouvernement. C'est là une analyse du corps social qui pourrait être mieux faite, mais qui est curieuse en ce qu'elle trahit, chez Bûchez, ce mélange de saint- simonisme et de catholicisme qui a été sa vie même. Le saint-simonisme et le néocatholicisme s'accordent, en effet, à confier au sacerdoce, avec la mission de conserver dans les âmes la foi au but social, le soin de l'éducation ainsi que la culture des sciences et des arts.

Le travail de Bûchez est incontestablement une construction historique digne d'examen, d'autant plus que l'auteur nous le propose comme le fondement d'une construction politique correspondante. Voyons donc ce

qu'il faut penser d'une œuvre à laquelle il attache luimême tant d'importance.

Et d'abord, les deux thèses que l'auteur soutient, au commencement de son livre, à savoir, que l'histoire est une science et que l'humanité est en progrès, ne sont établies que d'une manière imparfaite et chancelante. Il ne suffit pas, en effet, de dire que l'espèce humaine est soumise à deux mouvements, qui ont tous deux leurs lois, pour prouver que la détermination de ces lois est possible ; car ces mouvements peuvent être et sont par le fait si compliqués qu'il est presque impossible d'en marquer les phases et d'en prévoir le retour. Il n'y a, sous ce rapport, nulle comparaison à faire entre l'astronomie et l'histoire : on prédit à coup sûr une éclipse, on ne prédit pas à coup sûr une révolution. Quant à la doctrine du progrès, Bûchez la défend par des raisons ingénieuses ; pourtant quelques-unes de ces raisons se retournent contre elle. Il montre très bien que nous pouvons, par des actes répétés, modifier en mieux notre organisme et qu'en vertu des lois de l'hérédité, ces modifications sont tran&missibles. Il semble, d'après ce beau raisonnement, que l'organisme humain a dû se perfectionner constamment, depuis les siècles les plus reculés jusqu'à celui où nous avons le bonheur de vivre. Malheureusement les faits, qui sont plus concluants que tous les raisonnements du monde, prouvent que, sous le rapport esthétique et sous le rapport athlétique, le corps d'un Grec du temps de Périclès ou d'unRomain du temps des Scipions, n'avait rien à envier à celui d'un Français ou d'un Prussien de nos jours.

L'idée fondamentale du livre de Bûchez, que c'est la

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poursuite d'un même but soit de conservation, soit d'expansion et de développement, qui sert de base à toute société, nous paraît d'une justesse incontestable. Les hommes s'unissent, en effet, d'autant plus étroitement les uns aux autres qu'ils ont plus travaillé, plus combattu, plus souffert ensemble, et c'est ordinairement la communauté de luttes, de périls et même de défaites qui cimente l'unité d'une nation. Rien n'a plus contribué que la guerre de Cent Ans autrefois, que les guerres de la république et du premier empire, de nos jours, à constituer et à consolider la nationalité française.

Bûchez a raison de vouloir qu'il y ait, dans la société, un pouvoir dirigeant, qui en coordonne toutes les parties et les fasse concourir d'une manière régulière et harmonique au but qu'elle se propose. Seulement ilac corde à ce pouvoir, qui est le gouvernement, trop et trop peu. Il lui accorde trop, en ne réservant pas avec assez de soin les droits des individus qui ne peuvent agir utilement qu'à la condition d'avoir une certaine initiative. Il lui accorde trop peu, en plaçant hors de lui et en détachant de ses attributions ce qu'il nomme la conservation spirituelle et la conservation matérielle du but social, et en les confiant à deux corporations plus ou moins indépendantes de son autorité.

Somme toute, Bûchez n'aboutit pas, dans son livre, à des résultats bien positifs et bien sérieux. Il ne prouve pas, comme il s'en était flatté, que nous pouvons prévoir les faits de l'ordre social, tout aussi bien que ceux de l'ordre naturel, et que nous pouvons les modifier d'une manière indéfinie. Il n'indique pas les moyens de guérir ces plaies sociales qu'il appelle Fégoïsme des gou-

vernemenis et l'hostilité des classes, à moins qu'on ne veuille regarder comme une sorte de panacée ce régime du moyen âge qu'à l'exemple de Saint-Simon il propose à

notre imitation. Malgré ces réserves (et elles sont graves), nous convenons que l'ouvrage de Bûchez mérite B'être lu. Publié en 1833, il porte la trace de la fièvre de transformation qui avait saisi notre pays vers l'époque de la révolution de Juillet, et qui fit éclore tant lirœuvres remarquables dans le domaine de la poésie et de la critique, de l'histoire et de la philosophie. Notre nation eut alors comme un regain de jeunesse qui lui donna une exaltation généreuse, une audace entreprenante, à telles enseignes qu'elle ne doutait de rien et se croyait en mesure de tout refaire et de tout renouveler. On dédaignait les détails, on ne voulait entendre parler que des généralités ; on méprisait l'analyse, on n'admirait que la synthèse. Le livre de Bûchez est empreint de l'esprit de cette époque hardie. On peut en rejeter, comme nous l'avons fait, les grandes conclusions, mais on est bien obligé de rendre justice aux idées larges qu'il contient, et à la manière dont l'auteur a su les enchaîner.

TRAITE COMPLET DE P 11 1 1. 0 S 0 P Jl I E

Si le christianisme doit gouverner les sociétés en même temps que les consciences, et se préoccuper du bien temporel en même temps que du bien spirituel des

hommes, il est naturel qu'au lieu de se renfermer dans les limites de la théologie, il tâche de s'annexer la philosophie, avec les diverses sciences qui en relèvent. 11 n'y aura donc plus de philosophie proprement dite, mais une philosophie chrétienne ou plutôt catholique. Ainsi le veut cette doctrine d'un christianisme social et autoritaire dont Bûchez s'est constitué l'apôtre. Ce fut sans doute pour réaliser cette pensée, qu'il publia, en 1840, un ouvrage en trois volumes intitulé : Traité complet de Philosophie au point de vue du catholicisme et du progrès. Il n'avait jamais lu ni la Métaphysique d'Aristote, ni les Méditations de Descartes, ni la Théodicéeàe Leibniz, ni les autres grands monuments de la philosophie, et neconnaissaitguère les hautes questions qu'elle avait agitées que par de vulgaires manuels, comme la Métaphysique de l'abbé Para du Phanjas et la Philosophie de Lyon de l'abbé Valart, qu'il cite sans cesse; mais il n'étaitpashommeàselaisser arrêter par une considération semblable. Il ne s'agissait pas pour lui, en effet, d'avoir une philosophie qui satisfît aux exigences de l'esprit scientifique, mais d'en avoir une qui répondît aux besoins sociaux. Nous reconnaissons là cet esprit saintsimonien que nous avons déjà vu à l'œuvre plus d'une fois, et dont le caractère le plus saillant est de subordonner la philosophie à la politique, et de donner à la pratique le pas sur la spéculation. Tel il nous est apparu chez Bazard, chez P. Leroux, chez A. Comte lui-même, durant sa deuxième phase, et, avant tous les autres, chez Saint- Simon, tel il nous apparaît chez Bûchez, malgré la révolution qui s'est opérée dans ses croyances religieuses.

Bien que cet écrivain ne paraisse pas éprouver pour la philosophie une tendresse bien vive, il tient cependant à ce qu'elle existe et se développe. C'est qu'elle est à ses yeux la réduction de toutes les sciences à l'unité, et qu'il veut, comme la plupart des saint-simoniens, que l'unité règne en toutes choses. Si la philosophie est si négligée aujourd'hui, c'est, dit-il non sans raison d'ailleurs, qu'elle n'est pas au niveau du siècle, c'est qu'elle n'a su ni faire entrer dans les cadres de sa logique la théorie des méthodes modernes qui ont produit, dans les sciences naturelles, des découvertes si merveilleuses, ni annexer à son ontologie et à sa morale ces sciences sociales qui sont la grande préoccupation de notre époque et que de vrais philosophes ne devraient pas laisser en dehors de leur domaine. C'est le reproche déjà adressé aux spiritualistes par P. Leroux et A. Comte, qui va échappé, pour ce qui le concerne, en ramenant presque toute la philosophie à la classification des sciences et à la sociologie.

Quoi qu'il en soit, sans cette grande étude il n'y a plus, suivant Bûchez, de lien entre les esprits, et chacun d'eux est condamné à l'isolement le plus funeste. C'est le triste spectacle qui frappe en ce moment nos yeux. Comme il n'y a plus de principes communs ni de méthode commune entre les hommes de notre temps, il n'y a plus entre eux de langage commun : ils cessent de s'entendre. Et pourtant le besoin de s'entendre fut-il jamais plus pressant qu'aujourd'hui ? Il y avait autrefois, parmi nous, une philosophie qui était enseignée à l'élite des jeunes gens formés pour les carrières libé raies et savantes, et qui imprimait à leurs idées et

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leurs sentiments une direction unitaire on ne peut plus favorable à l'harmonie de la société. Il faut y revenir; car il importe que les jeunes gens qui«étudient dans nos grandes écoles et qui s'y préparent à la vie publique, s'y pénètrent des mêmes doctrines, si Ton veut qu'ils soient animés du même esprit et qu'ils fraternisent en semble1. C'est, comme on voit, la condamnation anticipée et catégorique de la scission récemment opérée dans notre enseignement. Mais ces doctrines, qui doivent être communes à tous les esprits, où les prendre? Dans la philosophie catholique, qui e>t celle des séminaires, ou dans la philosophie protestante, qui est celle de l'école Normale? Bûchez se prononce pour la première, qui lui paraît avoir un caractère plus social, mais il se réserve d'en combler les lacunes ou plutôt de la refaire. Il ne trouve, en effet, la vraie philosophie catholique ni dans la Philosophie de Lyon ni dans la Somme de saint Thomas, deux ouvrages qui ne s'attendaient pas à être ainsi rapprochés l'un de. l'autre, et qui sont tous deux, suivant Bûchez, beaucoup plus païens qu'on ne se l'imagine d'ordinaire. Ils sont, en effet, infectés des idées d'Aristote, et la doctrine d'une raison naturelle s'y étale sans déguisement. Or, aux yeux de notre saintsimonien converti, la raison résulte de l'éducation, et la nature humaine n'est autre chose que l'instinct, fait animal, s'il en fut. Nous ne jugeons pas celte doctrine : nous laissons au lecteur le soin d'en faire justice. On comprend assez, en effet, que si notre nature n'était que l'instinct animal, et que si la raison n'était qu'un

1 Traite complet de philosophie, t. I, p. vin.

produit de l'éducation, eu élevant convenablement un animal, on arriverait infailliblement à faire de lui un être raisonnable.

Bûchez tâchera donc d'organiser lui-même cette philosophie chrétienne qu'il ne trouve organisée nulle part. Comment s'y prendra t— il pour cela? Comme on s'y est pris, suivant lui, pour organiser le christianisme luimême. C'est ici que les vues de notre réformateur deviennent curieuses et intéressantes ; car elles nous livrent le dernier mot de sa doctrine, et nous font pénétrer jusqu'au fond de sa pensée. Il distingue, dans l'histoire du christianisme, quatre périodes différentes. La première et la plus féconde est celle où la doctrine chrétienne se constitua définitivement, et repoussa la plupart des hérésies par lesquelles elle était battue en brèche : elle s'étend depuis l'enseignement des apôtres jusqu'à saint Augustin. Or, ce qui caractérise les Pères de cette première période, c'est qu'ils ne font presque aucun usage des méthodes païennes et que l'induction, le syllogisme, la réfutation par l'absurde leur répugnent presque également. Ils se bornent à citer les textes de l'Ecriture, sans les accompagner du moindre raisonnement : c'est la méthode affirmative ou chrétienne1. Malheureusement cette méthode fut dédaignée à partir de saint Augustin, qui remit en honneur la dialectique des platoniciens et la logique des stoïciens tout à la fois. C'est à son influence et à celle d'Aristote qu'il faut, suivant notre auteur, attribuer cette scolastique du moyen âge dans laquelle se consuma, pendant tant de

1 Traité complet de philosophie, t. I, p. 48.

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siècles, l'esprit humain. De saints papes, comme Grégoire IX, essayèrent de remédier au mal, mais sans y réussir. Il se forma, dit Bûchez (après Bautain qu'il se dispense de citer), il se forma à leur instigation une secte dite des bîblici, qui se bornaient à lire et à commenter la Bible, par opposition à celle des sententiarii, qui appliquaient la dialectique aux matières religieuses et construisaient sous le nom de Sommes, d'immenses encyclopédies. Mais ces derniers l'emportèrent sur les premiers, de sorte que le moyen âge resta toujours sous l'empire des méthodes grecques, et que ses docteurs, sans en excepter saint Thomas, admirent, comme les païens, une raison naturelle.

Bûchez traite, comme on voit, la philosophie païenne à peu près comme un ecclésiastique bien connu a traité la littérature païenne : il en fait une sorte de ver rongeur qui mine et détruit insensiblement les fondements de notre société, et il propose de la remplacer par la philosophie chrétienne. Mais il ne s'aperçoit pas que remplacer la philosophie païenne, qui affirme et rai sonne, par une prétendue philosophie chrétienne, qui affirmerait sans raisonner, ce ne serait pas remplacer une philosophie par une autre, mais supprimer toute philosophie. Q'est-ce, en effet, qu'une philosophie d'où le raisonnement est banni et d'où la raison est absente? Cependant, si absurdes que soient les conclusions de Bûchez, elles sont logiques. Elles sont la dernière conséquence de ce saint-simonisme qui sacrifie en tout et partout l'esprit critique à l'esprit organique, au point de placer le moyen âge au-dessus des âges modernes et de préférer l'Inde et le Thibet à la Grèce et à Rome.

Elles sont aussi le dernier mot de eu mennaisianisme qui met, en toutes choses, l'autorité à la place de la liberté, la croyance aveugle à la place des convictions raisonnées, système dégradant, qui aurait certainement scandalisé Arnaud, Bossuet, Malebranche, Fénelon, en un mot tous les philosophes chrétiens du xvne siècle, et qui déshonore la foi en la séparant de la raison.

Bûchez divise la philosophie, comme on le faisait autrefois, en logique, ontologie et morale. Il assure gravement que la logique est la première des sciences, comme si la logique, qui est une simple discipline de l'esprit, ne supposait pas la psychologie, qui en est la théorie, et ne devait pas chercher dans cette dernière les principes destinés à lui servir de base. Mais, suivant Bûchez, qui paraît s'inspirer ici d'une idée fausse du baron d'Eckstein, la psychologie n'est que la science de l'individu et ne peut, par conséquent, nous fournir que des principes individuels : l'universel lui échappe. C'est pourquoi il traitera d'abord de la logique et prendra pour cadre de ses observations tantôt la Logique de Port-Royal, tantôt la Philosophie de Lyon, deux bons vieux livres qui n'ont rien à démêler avec la psychologie.

Le premier objet qu'il étudie c'est l'idée, qu'il définit, d'une manière médiocrement spiritualiste, l'union d'un phénomène de passivité qui se produit dans la substance cérébrale et d'un phénomène d'activité qui a lieu dans l'àmeet émane del'âme. Il fait remarquer, à ce sujet, que toutes nos idées supposent dans notre esprit des catégories préexistantes auxquelles elles se rapportent. Seulement il ajoute que ces catégories ne sortent pas du fond

de notre nature, mais qu'elles nous ont été enseignées et inculquées par le langage, principe de toute pensée et de toute raison1. On reconnaît à ce dernier trait, le disciple du vicomte deBonald. Bûchez passe ensuite au jugement, et combat assez bien Destutt de Tracy et les autres sensualistes, qui le regardaient comme un phénomène purement passif et qui l'expliquaient par la seule sensation ; mais il s'oublie peut-être plus que de raison quand il ajoute que certaines phrases, telles que celles du genre narratif, ne contiennentpas de jugement, attendu queles affirmations qu'elles énoncent n'ont rien de commun avec les sentences rendues par un juge du haut d'un tribunal. On sent ici le philosophe improvisé qui s'est dévoué, en vue du salut social, à enseigner sans 'atre donné le temps d'apprendre.

De toutes les questions de la logique, celle que Bûchez traite avec le plus de détail et de soin est celle du critérium de la certitude. Après avoir vainement cherché ce critérium dans les principes bien connus de Descartes et de Kant, de Cousin et de Lamennais, il croit l'avoir découvert dans un principe où personne ne l'avait vu avant lui, dans le principe du devoir, dans la loi de la vie, en un mot, dans la morale. Et il attache tant de prix à la découverte qu'il a faite, qu'il n'hésite pas à la regarder comme le complément du christianisme luimême.

L'idée qu'a eue Bûchez de donner à l'élément moral la prédominance sur tous les autres éléments de notre nature, n'est pas aussi singulière qu'ille semble au pre-

1 Traite complet de philosophie, fc. I, p. 257.

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mier abord. C'était celle de Socrale et d'Epictète dans rantiquité, de Port-Royal et de Kant dans les temps modernes. C'était même, à le bien prendre, celle de Prondhon, dans son livre De la justice chois la Révolution et dans V Église, et celle d'A. Comte, dans sa Politique positive ; car le premier voulait qu'on subordonnât tout à la justice, et le second demandait qu'on déférât à la morale la présidence du monde philosophique. Mais, en donnant à la morale la haute main sur toutes choses, aucun de ces penseurs n'avait songé à en faire l'unique pierre de touche en matière de vérité, ni à l'ériger en critérium universel de la certitude. Bûchez est le seul qui ait eu une pensée semblable.

Quelle est la valeur d'une telle conception? Il n'est pas difficile de le voir. On entend par critérium le caractère général qui distingue la vérité de l'erreur. Or, s'il 3^ a des vérités qui se rapportent aux êtres intelligents et libres, il y en a qui concernent les êtres inintelligents et nécessités, et, si le critérium de la morale nous révèle les premières, il ne nous dit absolument rien des secondes : il est applicable à l'ordre pratique, non à l'ordre de la spéculation. L'ordre pratique luimême n'est pas tout entier de son ressort. Je pourrai, à l'aide de ce principe, juger si tel homme a bien ou mal agi au point de vue du devoir, mais non s'il a bien ou mal agi au point de vue de l'intérêt : s'il me donne la solution de la plupart des questions de la morale, il ne me suffit pas pour résoudre celles de l'économie politique et delà politique proprement dite.

Nous n'analysons point l'ontologie de Bûchez, parce qu'elle n'offre rien de remarquable et que les idées de

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cet écrivain sur Dieu et sur l'âme manquent souvent d'exactitude, toujours de profondeur. Quant a sa morale, il ne l'a point rédigée, bien qu'il l'eût annoncée au public et qu'elle dût être la partie principale de son œuvre, celle à laquelle toutes les autres auraient été subordonnées. Nous voyons seulement, d'après le peu qu'il en dit, qu'à l'exemple des biblici, et conformément aux règles de méthode qu'il avait établies, il n'essayait même pas de la constituer philosophiquement et la prenait purement et simplement clans l'Evangile. Nous voyons, en outre, qu'au lieu de lui donner un caractère plus ou moins rationnel, il la faisait uniquement reposer sur le sentiment. L'amour des autres, poussé jusqu'àl'oubli de soi-même, semblait en être le principe fondamental. Parla la morale de Bûchez se rapproche non seulement de celle de Saint-Simon, mais encore de celle d'Auguste Comte : elle est aussi, à sa manière, une morale de l'altruisme. Mais aimer les autres, c'est rechercher leur bien à tous ou du moins celui du plus grand nombre d'entre eux, c'est s'efforcer, suivant la formule saint-simonienne, d'améliorer le sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse. Surcepoint, comme sur beaucoup d'autres, Bûchez reste saint- simonien.

Mais pour travailler au bien du plus grand nombre, il faut le connaître et pour le connaître, il faut étudier la société en elle-même et dans ses développements, examiner avec soin ce qui est utile au corps social et ce qui lui est nuisible, ce qui contribue à ses progrès et ce qui y met obstacle ; car le bien c'est ce qui est social et progressif, le mal ce qui offre les caractères opposés.

Ainsi, au lieu de consulter notre conscience sur ce que nous devons faire ou éviter, nous consulterons la poli ■ tique et l'histoire. Cette morale, dont Bûchez avait voulu l'aire un critérium universel, aura donc elle-même un critérium et un critérium assez vague et assez inconsistant, car il change suivant les partis et varie au gré des passions. Ce sera la raison d'Etat et le salut public, tels que l'histoire et la politique nous les montrent; ce sera la souveraineté du but et la justification des moyens par la fin, c'est-à-dire un principe au nom duquel on a plus d'une fois légitimé de graves atteintes portées au droit naturel. Bûchez lui-même n'a pas reculé devant les conséquences de ce système. Convaincu que le mouvement d) la Ligue, au xvic siècle, et celui de la Révolution, au xvmc, étaient favorables à l'unité nationale et au progrès social, il a essayé, dans son Histoire .parlementaire, d'excuser la plupart des excès qu'ils entraînèrent : les horreurs de la Saint- Barthélémy et celles de la Terreur ont eu également en lui un jugepleind'indulgence. Marat lui-même, le hideux Marat, semble trouver grâce devant lui : « Son journal, dit-il, était mal écrit, mais souvent plein de bon sens. » Espérons que ce n'était pas, dans la pensée de Bûchez, le jour où il demandait trois cent raille tètes d'aristocrates!

On voit que, si Bûchez a remué beaucoup d'idées philosophiques, il mérite à peine le nom de philosophe. Jamais, en effet, il n'a étudié la philosophie pour ellemême ; il l'a toujours étudiée pour autre chose, je veux dire en vue d'un système social préconçu, dont elle devait être la simple confirma! ion. Ce système n'est autre

que celui de l'autorité améliorant, bon gré mal gré, le sort des masses. Seulement l'autorité n'est pas la même ici que chez Saint-Simon et A. Comte; elle n'est pas prise dans le domaine de l'abstraction et de la spécula tion, mais dans le champ de la réalité et de l'histoire : c'est l'autorité catholique, faisant tout plier devant elle et n'admettant, ni dans Tordre spirituel ni dans l'ordre temporel, aucune dissidence. A la fois démocrate et autoritaire, jacobin et ligueur, saint- simonien et chrétien, sans qu'on ait jamais su bien au juste, suivant l'expression de M. Renouvier, jusqu'où allait son christianisme, Bûchez a été un des types les plus complets du désordre qui régnait de son temps dans les idées, et de l'audace qui poussait à les réaliser, dès qu'on en croyait la réalisation possible. Type curieux aux époques tranquilles, où les spéculations restent confinées dans la sphère de la théorie, mais dangereux" aux époques troublées, où on tente de les faire descendre dans les faits, si fausses et si incohérentes qu'elles soient ! Malgré ses défauts ou peut-être à cause de ses défauts, Bûchez a eu d'assez nombreux disciples. Les principaux sont, outre Roux-Lavergne, le docteur Cerise, qui concourut avec le maître à la rédaction de Y Européen, et M. Ott, celui des buchéziens qui a le plus écrit et auquel on doit Hegel et sa philosophie (1844), le Traité d'économie sociale (1851) et De la raison (1873). On peut également rattacher à ce groupe de catholiques libéraux Arnaud de l'Ariège, un des membres les plus respectés de nos assemblées délibérantes.

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