SYSTEME DE BAUTAIN
Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire des idées morales, ce n'est pas le cours suivi et paisible d'une pensée qui va méthodiquement des principes aux conséquences qu'ils contiennent, et des théories aux applications qu'elles comportent : ce sont les mouvements impétueux d'une âme qui, obéissant à la logique du cœur plutôt qu'à celle de l'esprit, se précipite brusquement d'une doctrine dans une autre, et donne au monde le spectacle d'un changement à vue, d'une soudaine et éclatante transformation. Dans l'histoire, comme dans le drame, ce qui frappe ce n'est pas une situation toujours la même, ce sont les catastrophes
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ou tout au moins ce qu'on nomme, en termes d'art, les péripéties. C'est ce que nous avons vu, en exposant la philosophie de Lamennais, et ce que nous allons voir encore, en retraçant celle de Bautain, avec cette différence toutefois, que le premier passa delà science sacrée à la science profane, tandis que le second déserta la science profane jour la science sacrée, et porta dans le camp des théologiens des armes fabriquées et fourbies dans les ateliers des philosophes.
Louis-Eugène-Marie Bautain naquit à Paris, le 17 février 1796. Après avoir fait d'excellentes études, sous les meilleurs maîtres de l'Université, parmi lesquels il aimait à citer l'ingénieux et brillant Villemain, il entra à l'École normale (1813). 11 s'y lia étroitement avec Jouffroy et Damiron, et suivit avec eux les leçons de Victor Cousin, qui, plus âgé de quelques années que ses disciples, exerçait sur eux une singulière fascination et leur apparaissait comme le prince de la jeunesse. Ses années d'école finies, il fut reçu agrégé, puis docteur, avec une petite thèse sur la satire, comme on en faisait dans ce temps-là, et fut nommé immédiatement professeur de philosophie au collège de Strasbourg (1816). 11 avait alors vingt ans. Il remplit ces fonctions avec toute l'ardeur de la jeunesse et avec tout le succès qui la c-uironne ordinairement. Aussi la haute administration venait à peine de lui conférer le titre définitif de sa chaire qu'elle le chargeait, en outre, de renseignement de la philosophie à la faculté des lettres. Bautain ne recula pas devant cette double tache et s'en acquitta à ravir, fécondant ses souvenirs de l'Ecole normale par les méditations les plus intenses, et par
L'étude acharnée des systèmes les plus abstraits de L'Allemagne contemporaine.
Un tel régime intellectuel ne pouvait se prolonger longtemps impunément. Un jour que le jeune professeur faisait sa leçon à la faculté, avec sa chaleur ordinaire, il sentit le fil de ses idées se rompre dans sa tête et s'arrêta court sans pouvoir le renouer. Il venait d'être atteint d'une infirmité cérébrale qui le condamna pour quelques mois à une triste et pénible inaction. Ce fut pendant sa maladie qu'il perdit cette confiance en soi-même et cet orgueil de la vie qui fait les chercheurs indépendants et les philosophes. Il tomba dans cet état de prostration et de découragement, que le fondateur de la Société de Jésus demandait à ceux qu'il voulait ramener à la religion, et qui implique, avec la conscience de sa propre faiblesse, le besoin de trouver au dehors une force et un point d'appui qu'on ne trouve pas au dedans de soi. Il rencontra alors dans le monde une personne déjà d'un certain âge, mais d'une rare distinction, qui joignait à une connaissance approfondie de la philosophie allemande les sentiments les plus religieux. Mn° Humann, sœur du futur ministre de Louis -Philippe, fut pour Bautain ce que Mme Bœcklin avait été pour Saint-Martin, à Strasbourg même, une initiatrice, sinon à la haute mysticité, du moins à la mysticité moyenne, et une vraie directrice de conscience. Sous cette influence féminine et presque maternelle, et sous celle d'un milieu tout chrétien auquel il ne demandait pas mieux que de s'accommoder, le jeune malade ouvrit l'Evangile et éprouva bientôt, comme un grand spiritua- Liste du xvme siècle, mais d'une manière plus efficace
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et plus durable que le saint livre parlait à son cœur. Cet esprit saturé d'abstractions et fatigué de la multiplicité des systèmes, savoura avec délices ces pures doctrines qui peuvent être l'aliment des forts, comme celui des faibles, tant elles sont bien appropriées- à tous les besoins de riiomme.La foi se substitua chez lui àla raison, la religion à la philosophie.
Il est dans la nature de tout sentiment sincère et profond d'être contagieux. Aussi, quand Bautain remonta dans sa chaire, après la crise qu'il avait traversée et qui avait fait de lui un homme nouveau, l'esprit religieux dont il était animé donna à sa parole quelque chose de plus vivant et de plus entraînant que jamais, de sorte que plusieurs de ses auditeurs, parmi lesquels quatre Israélites de distinction, passèrent comme lui sous la bannière du christianisme. Ce fut le noyau de ce qu'on appela, à un certain moment, l'Ecole de Strasbourg1. Le maître et les disciples ne s'en tinrent pas là. Un jour vint où, dans l'ardeur de leur foi nouvelle, ils éprouvèrent le besoin de la répandre avec plus d'autorité, et allèrent demander à Mgr de Trevern, évêque du diocèse, de vouloir bien les admettre aux honneurs du sacerdoce. Si le prélat y consentit avec empressement, c'est ce qu'il est facile de penser. Ce fut au point qu'au lieu de leur faire suivre un cours régulier de théologie au séminaire, il se borna à leur faire faire à Molsheim, dans la maison des hautes études, une sorte de retraite,
4 Elle comptait clans ses rangs, outre les quatre Israélites, Théodore Ratisbonne, Isidore Goschler, Jules et Nestor Lewel, — Adolphe-Carl- Eugène de Regny, Henri de Bonnechose, Alphonse Gratry, Adrien de Reinach Jacques Mertian.
à la suite do laquelle ils furent ordonnés prêtres1. Cette circonstance ne contribua pas peu à fortifier, chez Bautain et ses amis, la tendance qu'ils avaient déjà à subordonner le raisonnement au sentiment, et à mettre les procédés didactiques de l'école au-dessous des inspirations spontanées de la nature.
Ce caractère de la doctrine de Bautain s'accuse nettement dans le premier ouvrage important qui soit sorti de sa plume, dans son opuscule intitulé : De l'enseignement de la philosophie en France au xix° siècle (1833). Ily a, disait -il, trois écoles qui se disputent aujourd'hui l'empire, au sein des établissements laïques : l'école de Condillac, l'école écossaise et l'école éclectique. La première, qui a exercé tant d'influence au xvnie siècle, décline de jour eujouret ne recrute plus d'adhérents nouveaux. Qui voudrait, en effet, à l'heure qu'il est, s'emprisonner dans la doctrine à la fois hypothétique et étroite de la sensation transformée ? L'école écossaise, dont les idées ont été importées en France par Rover -Collard, a eu le mérite de ruiner dans les esprits les hypothèses du sensualisme condillacien et de remettre en honneur la vraie observation psychologique ; mais elle a eu le tort de se renfermer dans l'étude de l'homme individuel et de faire constamment appel à des principes premiers dont Kant a démontré le caractère purement subjectif et partant l'irrémédiable incertitude. Quanta l'école éclectique, elle a eu l'heureuse pensée de consulter la conscience du genre humain, en même temps que celle de l'individu, et de compléter les données de la
1 L'ordination de Bautain eut lieu en 1828.
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psychologie par celles de l'histoire de la philosophie ; mais, faute d'un critérium, pour faire un choix entre les doctrines dont cette dernière lui offre le tableau, elle est incapable de distinguer celles qui sont vraies de celles qui sont fausses.
Après avoir attaqué les écoles qui régnent dans renseignement laïque, Bautain prend àpartie celles qui dominent dans renseignement des séminaires, c'est-à-dire la vieille scolastique et la nouvelle philosophie du sens commun. Il reproche à la première, qui conserve si soigneusement les formes de la philosophie du moyen âge, d'en avoir oublié l'esprit, et de ne pas comprendre, comme on le faisait à cette époque, qu'il faut croire avant de raisonner. Au lieu d'enseigner d'autorité et au nom de la foi l'existence de Dieu, le devoir, l'immortalité de l'âme, on les soumet, à l'exemple de Descartes, à un doute méthodique et on s'évertue ensuite à les établir par des procédés tout rationnels. Mais comment ne voit -on pas qu'en habituant le monde à mettre la foi de côté sur ces questions importantes, on l'habitue a s'en passer et à n'en plus avoir? Pour la philosophie du sens commun, il n'échappera à personne qu'en subordonnant l'autorité de l'Eglise à celle de la raison générale, elle subordonne la foi religieuse et surnaturelle à une croyance toute profane et purement humaine.
Quelle est donc la doctrine que Bautain veut substituer à celles dont il se flatte d'avoir démontré l'inanité ou tout au moins l'insuffisance? C'est ce qu'il s'agit maintenant d'examiner. Dès qu'il rejette la raison particulière et la raison générale, comme également humaines et relatives, il ne peut faire appel qu'à la raison
divine, identique à la raison absolue. Mais cotte raison, on est elle et on rend-elle ses oracles? Là où Bautain l'a naguère entendue, dans l'Ecriture sainte et dans la parole révélée, dont elle garde le dépôt. Et qu'on n'objecte pas au mystique de Strasbourg qu'il est peu philophique d'admettre la parole révélée sans preuves. Il répondrait qu'il Tant bien toujours et en tout état de cause, quand on se met à philosopher, partir de certains principes qui sont admis sans être prouvés, et que ceux que nous fournit la parole révélée ont au moins un avantage sur les autres, à savoir, la richesse et la beauté de leurs conséquences. En même temps, en effet, qu'ils dirigent la raison, ils se justifient par elle; en même temps qu'ils servent de point de départ à la science de l'homme et à celle de la nature, ils y trouvent une éclatante vérification. C'est dans ce travail de justification et de vérification que consiste, suivant Bautain, la vraie philosophie. Elle se confond avec la vraie religion, en ce qu'elle part, comme elle, de la foi à la parole révélée ; mais elle s'en distingue en ce qu'elle se sert de la raison pour l'expliquer et en rendre compte.
Cette doctrine de Bautain prête le flanc à plusieurs objections. Ce philosophe récuse l'autorité de notre raison parce qu'elle lui paraît relative, et ne veut s'en rap porter qu'à la raison divine, qui est absolue. Mais comment connaissons -nous les vérités émanées de la raison divine, sinon par notre raison propre, qui leur imprime nécessairement un caractère de relativité, si elle est réellement relative? Bautain tombe ici, comme Lamennais et comme tous ceux qui font reposer la foi sur le doute, dans une flagrante contradiction. Quanta
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l'assertion que la révélation doit être admise sans preuves, parce que dans toute démonstration il y a des vérités qu'on ne démontre pas, elle ne soutient pas l'examen. Les vérités qu'on ne démontre pas sont celles qui sont évidentes par elles -mêmes ; or la révélation n'est certainement point dans ce cas.
On voit en quoi le système de Bautain se rapproche de celui de Lamennais et en quoi il s'en éloigne. Tous deux sacrifient la raison à la foi et rentrent par conséquent dans ce qu'on appelle indifféremment le scepticisme théologique ou le fidéisme. Mais le dernier s'appuie sur la foi au témoignage des hommes pour motiver la foi à la parole divine, tandis que le premier, supprimant cet intermédiaire, fait directement appel à la foi à la parole divine; de là le nom de fidéisme humain et celui de fidéisme divin par lesquels on les distingue quelquefois l'un de l'autre.
Les idées que Bautain avait simplement et brièvement exposées dans son opuscule sur l'enseignement de la philosophie, il les développa avec plus d'élévation et d'ampleur dans son grand livre intitulé : Philosophie du Christianisme, 2 vol. in-4° (1833). Frappé des progrès toujours croissants du rationalisme et de l'ambition qu'il affichait de remplacer le christianisme dans la direction des choses humaines, il appela l'attention de l'Eglise sur le redoutable ennemi qui la menaçait et lui portait déjà l'épée au front, pendant que ses candides lévites s'escrimaient encore, avec d'innocents syllogismes, contre les systèmes décrépits du siècle dernier. 11 fit plus, il essaya de le combattre. Il s'arma d'abord contre son adversaire d'un de ses aveux les plus récents,