LE MAL
De cette philosophie pratique, uniquement appliquée à la conduite des choses humaines, l'esprit méditatif du comte do Maistre s'élève à une philosophie toute spéculative, où la question de la Providence, celle du mal. celle de la chute, celle de l'expiation et celle de la réhabilitation, tiennent la principale place. En même temps, en effet, que la révolution porte le penseur de Chambéry ;i réfléchir sur les conditions vitales des sociétés et l'amène à juger qu'il vaut mieux laisser la nature, c'est-à-dire la Providence, agir insensiblement sur ces grands corps que de les livrera des empiriques, qui peuvent les tuer en voulant les guérir ; elle le conduit à examiner comment l'existence de cette Providence peut s'accorder avec celle du mal et à traiter successivement de la chute originelle et des moyens que nous avons de nous en relever. Il a consigne ses idées sur ces différents points dans un ouvrage où il déclare lui même qu'il a versé toute sa tète, dans ses Soirées do
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Saint-Pétersbourg, admirable dialogue à la manière de Platon, où figurent avec le comte, un sénateur russe et un chevalier français1.
De tout temps le problème du mal a sollicité l'esprit de l'homme et exercé sur lui la fascination de l'abîme ; mais c'est surtout pendant les grandes crises sociales qu'il s'est senti entraîné à en sonder la mystérieuse profondeur. Lucrèce l'avait abordé durant les convulsions de la république romaine expirante; saint Augustin l'avait agité au milieu et comme sous le flot des invasions barbares; de Maistre devait le scruter aussi au lendemain de cette révolution qui avait si profondément remué le monde. Mais il n'envisage cette question que par un seul de ses côtés : il la ramène à celle du bonheur des méchants et du malheur des justes. A cette assertion banale que le crime est heureux et la vertu malheureuse, il oppose le démenti le plus net et le plus catégorique. Nul, dit-il, n'oserait prétendre qu'à la guerre les balles ne frappent que les honnêtes gens et que les scélérats sont invulnérables. Eh bien, il en est des calamités dans la vie comme des balles à la guerre : elles pleurent sur tous indistinctement et ne font entre les bons et les méchants aucune différence. La question posée d'abord se change donc en celle-ci : Pourquoi le juste n'est-il pas exempt des maux qui affligent le méchant, et pourquoi celui-ci n'est-il pas privé des biens dont le juste jouit? C'est là une question tout autre que
1 Le chevalier était, paraît-il, M. de Bray, jeur.e émigré normand, ambassadeur de Bavière à la cour de Russie; quant au sénateur, c'était M. Tarn ira, qui devait plus tard se faire catholique.
la précédente el dent le simple énoncé dénote l'absurdité; car il esl des propositions que nous rejetons a première vue et sans raisonner, dirigés en cela par un sens sur, qui ne manque pas d'analogie avec la conscience morale, et qu'on pourrait nommer pour cette raison conscience intellectuelle. Mais raisonnons, dit de Maistre, puisqu'on veut raisonner. Un homme de bien est tué à la guerre : ce n'est pas une injustice, mais un malheur. 11 meurt de la goutte ou de la fièvre : c'est encore un malheur, non une injustice ; car entre ce fait et le précèdent il y a une parité complète. Ils résultent l'un et l'autre d'une loi générale du monde. Or une h i générale, qui est juste, ne saurait être injuste quand elle s'applique à l'un des sujets qu'elle est destinée à régir. Si le bon souffrait parce qu'il est bon, et si le méchant prospérait parce qu'il est méchant, l'objection serait sérieuse; mais si l'un ne souffre et si l'autre ne prospère que parce qu'ils sont hommes et qu'ils tombent sous telle ou tel'e des lois qui régissent l'humanité, il n'y a rien à dire, et l'objection est sans valeur.
Cependant, après avoir répondu à cette question, pourquoi le juste souffre-t- il ? en disant : Parce qu'il est homme, — de Maistre est ami né à s'en poser une autre, qui est celle de savoir pourquoi l'homme souffre. Pour y répondre, il part d'un principe qu'il regarde comme une vérité certaine et indubitable, c'est que Dieu aurait être l'auteur du mal qui afflige l'homme. Dieu, dit saint Thomas, est l'auteur, non du mal qui souille, mais du mal qui punit. La première partie de cette proposition est évidente; car le mal qui souille, ou mal moral, dérive manifestement de la liberté de l'homme.
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Quant à la seconde, elle demande explication. Dieu n'est l'auteur du mal qui punit qu'indirectement; car il s'est borné à lier ce mal au précédent comme la conséquence à son principe. Ceux qui en sont les véritables auteurs, ce sont les criminels eux-mêmes; car ils ont fait tout ce qu'il fallait pour l'attirer sur leur tête.
On insiste et on dit : S'il y a un lien naturel entre le mal moral et le mal plrysique, pourquoi y a-t-il des crimes qui ne sont pas punis et des vertus qui ne sont pas récompensées? Cette anomalie s'explique très bien, suivant de Maistre. Si cette terrasse qui nous porte, dit il, était sur le point de tomber en vertu des lois de la pesanteur, voudrait-on que Dieu l'en empêchât, parce qu'elle est actuellement occupée par trois hommes qui n'ont ni tué ni volé? Alors il ferait un miracle. Voudrait-on qu'au moment où la grêle va tomber sur le champ du juste, il la détournât sur celui du méchant? Alors il ferait un autre miracle. Il serait ainsi obligé de faire des miracles chaque jour, à chaque instant, c'està-dire de suspendre constamment les lois de la nature et de remplacer Tordre par le désordre au sein de la création. D'un autre côté, si la vertu était toujours récompensée et le crime toujours puni ici- bas, il n'y aurait bientôt plus ni vertu ni crime. On pratiquerait la première à cause des avantages qui y seraient attachés et on éviterait le second à cause des châtiments qui en seraient la suite : la morale de l'intérêt serait la seule morale possible.
Cependant il ne faut pas croire, dit de Maistre, que les biens et les maux soient également répartis entre les bons et les méchants, comme nous l'avons prétendu tout
à l'heure, pour nous donner plus beau jeu. Les bons sont de beaucoup les mieux partagés. Cela suffit pour' les exciter à la vertu ; niais, comme les biens qu'ils obtiennent ne leur arrivent ni toujours ni sur-le-champ, ils ne leur nient point le mérite du désintéressement, et L'ordre moral reste ce qu'il doit être.
Pour montrer que les méchants sont moins bien partagés que les bons, même au point de vue des avantages temporels, notre philosophe cite un curieux fragment îles lois de Manou, où les supplices sont célébrés comme les fondements de la société humaine. S'il faut en croire le législateur indien, c'est le châtiment qui défend et protège l'humanité : sans lui, le fort finirait par faire rôtir le faible. Mais, dès que le Châtiment au teint noir, à l'œil enflammé, dit-il, dans son style oriental, s'avance pour punir le crime., le peuple est sauvé et tout le monde est heureux. Non content de glorifier la pénalité sous sa forme abstraite et pour ainsi dire impalpable, de Maistre éprouve le besoin de l'étaler sous nos yeux dans
i incarnation la plus hideuse ; il nous décrit en traits saisissants le rôle du bourreau1. Nous ne reproduirons \ a s cetteaffreuse peinture: elle estconnue de tout le monde et est aussi peu morale que la chose qu'elle représente, car elle s'adresse comme elle à notre instinct de cruauté. Nous nous demanderons seulement comment de Maistre n'a pas vu que ce tableau des supplices atroces en usage sous l'ancien régime n'était bon qu'à recruter des adhérents au nouveau, qui a du moins dégagé la peine de mort des rigueurs inutiles dont elle était accompagnée.
1 Soirées de Saint-Pétersbourg, premier entretien.
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Une des choses qui ont le plus vivement troublé de 'nos jours la conscience publique, ce sont les erreurs qui échappent parfois à la justice humaine et qui font monter des innocents sur l'échafaud, à la place des vrais coupables. C'est même là une des raisons les plus plausibles qu'on ait fait valoir en faveur de l'abolition de la peine de mort. La conscience de l'auteur des Soirées, qui était pourtant plein de douceur, n'a pas de ces scrupules et de ces délicatesses, Suivant lui, les erreurs judiciaires sont si rares que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Que de bruit n'a- 1 on pas fait, dans le temps, pour la mort de Galas roué vif pour un crime qu'il n'aurait pas commis ! Or, il y a, selon de Maistre, mille raisons (qu'il a du reste la discrétion de taire) de douter de l'innocence du personnage. La première sans doute, c'est qu'il a été roué, et qu'il faut bien qu'il ait mérité de l'être, sans quoi le système de l'auteur serait en défaut; la seconde, c'est qu'il était hérétique et que Voltaire ledéfendit avecune éloquencegénéreuse et des élans d'humanité que de Maistre ne lui pardonne pas et qu'il traite de tlirénodies fanatiques. Il ne voit dans cette affreuse histoire qu'un sujet de plaisanteries : « A l'époque, dit-il où la mémoire de Calas fut réhabilitée, le duc d'A... demandait à un habitant de Toulouse comment il était possible que le tribunal de cette ville se fût trompé aussi cruellement ; à quoi ce dernier répondit par le proverbe trivial : il n'y a pas de cheval qui ne bronche. — Alabonne heure, répliqua le duc ; mais toute uneécurie!)) Les réflexions par lesquelles de Maistre se console des
1) Franck, Droit pénal, p. 3ô.
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erreurs judiciaires ne valent pas mieux que les raisons sur lesquelles il s'appuie pour les révoquer en doute : u Qu'un innocent périsse, dit il. c'est un malheur comme
un autre. » Sur ce point encore, la conscience de Joseph de Maistre n'est pas au niveau de celle du genre humain, qui accepte avec résignation les décisions du sort, mais qui se soulève contre les injustices des hommes. La postérité n'a pas encore pardonné à la frivole Athènes l'assassinat juridique de SoT.tto, nia l'Inquisition les bûchers qu'elle a élevés au nom d'un Dieu d'amour, ni à la révolution les échafauds sur lesquels elle a fait monter, au nom de la fraternité humaine, tant de victimes innocentes.
Ce ne sont pas seulement les suppliciés, ce sont encore les malades qui sont, aux yeux de l'écrivain ullrr.montain, atteints et convaincus d'être des criminels. Quand on recherche, en effet, le principe des maladies, on voit que la plupart d'entre elles proviennent de l'intempérance. Or, l'analogie nous autorise à juger qu'elles en proviennent toutes. Ce qui nous trompe c'est que maladies qui résultent de nos vices n'éclatent p is toujours immédiatement et ne se font sentir souvent que dans la génération suivante. Malheur donc aux malades, surtout à ceux dont la maladie est bien caractérisée et a un nom ! En s'exprimant ainsi, dit un auteur éminent, de Maistre ne prévoyait pas qu'il devait être emporté lui-même par une maladie qui dénote à un si haut degré la criminalité du sujet qui en est atteint : on sait qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie.
L'idée de Joseph de Maistre, que le jnal physique a
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toujours son principe dans le mal moral et que toutes nos souffrances sont autant de punitions de nos crimes, est donc une idée fausse et insoutenable. Il suffit, du reste, pour nous en convaincre, de considérer les animaux qui nous environnent et, qui offrent avec nous tant de rapports. Ils souffrent comme nous. Or, on ne peut pas dire qu'ils souffrent en expiation de leurs crimes, puisqu'ils ne sont pas libres et que la criminalité ne se se comprend pas sans la liberté. L'analogie, à laquelle notre auteur en appelle si volontiers, nous permet de penser qu'il doit en être de nos souffrances comme des leurs et qu'elles doivent s'expliquer les unes et les autres par la même cause. 11 s'agit seulement de savoir en quoi cette cause consiste.
S'il était permis de sonder les desseins de la Providence, on serait tenté de croire que c'est pour notre bien qu'elle a placé en nous la douleur, comme le plaisir.
Sans le plaisir attaché à nos fonctions nutritives, ni notre espèce ni les autres espèces animales ne se seraient conservées sur ce globe ; sans le charme répandu sur nos opérations intellectuelles et sur nos affections bienveillantes, ni la science ne se serait développée ni la société ne se serait assise. De même si la douleur n'était pas là pour nous avertir énergiquement que notre corps affaibli a besoin de se fortifier par une alimentation réparatrice, et si elle ne nous infligeait pas une sorte de torture pour nous forcer à remédier à l'état morbide de nos tissus, quaiid ils sont désorganisés par le poison, par le fer ou par le feu, nous serions à la merci de tous les agents de destruction que nous avons en nous ou qui nous assiègent du dehors. Ajoutons que
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si les incertitudes du doute ne nous causaient aucune peine et que si le péril d'une personne aimée ne nous inspirait aucune crainte, nous n'aurions ni ces élans vers la vérité, ni ces dévouements pour nos semblables, qui so.it l'honneur de notre nature, et qu'ainsi notre 1 ie intellectuelle et notre vie morale seraient également compromises. Au lieu d'être une punition, la douleur semble donc un remède ; au lieu d'être un effet de la colère de Dieu, elle paraît une marque de sa bonté.