LA CHUTE
'Si le mal physique dérive du mal moral, ils ont l'un et l'autre, suivant de Maistre, une source plus reculée et plus profonde : c'est le péché originel. Bien que ce dernier soit un mystère, il a cependant, dit notre auteur, qui aime à rattacher les dogmes de la religion aux lois de la nature et à naturaliser le surnaturel lui même, il a ses côtés plausibles et accessibles à l'humaine raison. Si nous laissons là la question de l'imputabilité, qui n'a rien à faire ici, nous conviendrons, en effet, que tout être qui a la faculté de se propager, ne saurait produire qu'un être semblable à lui. Si donc il est déchu dans telle ou telle partie de lui-même, ses descendants participeront naturellement à sa déchéance ; ils seront infirmes s'il était infirme , vicieux s'il était vicieux ; en d'autres termes, il y aura une maladie originelle et
un péché originel qui consisteront, l'une dans la capacité de souffrir tous les maux, l'autre dans celle de commettre tous les crimes.
Pour démontrer le dogme du péché originel, de M'âistre raisonne de la manière suivante : l'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Elle sait donc naturellement tout ce qu'elle doit savoir et aime naturellement tout ce qu'elle doit aimer, c'est-à-dire elle connaît le vrai et s'attache au bien. Par conséquent, si l'homme, être intelligent, est sujet à l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle. Or il est sujet à l'une et à l'autre, au mal surtout. Par ses lumières, il s'élève encore quelquefois jusqu'à l'ange, mais par ses penchants il se rabaisse jusqu'à la brute. Sa raison n'est qu'affaiblie, mais sa volonté est brisée et, semblable au serpent mutilé du Tasse, « se traîne péniblement après soi, se dopo se lira. » C'est là que l'homme se sent pour ainsi dire blessé à mort.
Du haut de cette théorie, de Maistre attaque les partisans du progrès et s'attache à établir que l'antiquité a été la perfection de l'humanité et que l'ère moderne en est la décadence. Les hommes, dit-il, périrent presque tous par le déluge. Or cette catastrophe supposait une immense perversité dans les victimes, et cette immense perversité supposait à son tour en elles d'immenses connaissances; car rien n'aggrave la culpabilité comme les lumières du coupable. Le genre humain n'a donc point débuté par l'ignorance, comme le voulaient les écrivains du dix-huitième siècle, mais parla science. On peut invoquer, en faveur de cette opinion, la philosophie et la poésie, l'histoire et la fable, en un mot,
toutes les traditions du genre humain. Toutes s'accordent à placer l'âge d'or à l'origine des choses et à nous montiH r les premiers hommes en relation habituelle avec la divinité. Ces premiers hommes, suivant de Maistre comme suivant Saint-Martin, possédaient une science bien supérieure à la nôtre. Us voyaient directement les effets dans leurs causes, tandis que nous sommes obligés de nous élever des effets aux causes par de longs et pénibles tâtonnements. Notre époque est l'ère du syllogisme ; la leur était celle de l'intuition.
Une des conséquences les plus rigoureuses de cette doctrine, dit Joseph de Maistre, c'est que cet état sauvage, qui a fait dire tant de sottises à Jean -Jacques Rousseau, n'a pas été l'état primitif des hommes. Il n'a été qu'un état ultérieur dans lequel quelques-uns sont tombés par suite de quelque grave et mystérieuse déchéance qu'on peut considérer comme un péché originel du second ordre. Un chef de peuple ayant commis une de ces grandes prévarications dont nous ne sommes plus capables, parce que nous n'en savons plus assez pour nous rendre criminels à ce point, aura profondément altéré en lui le principe moral et l'aura transmis, ainsi altéré, à ses descendants : c'est ainsi que ces derniers seront devenus des sauvages. De Maistre en est tellement convaincu qu'il voit l'anathème écrit en caractères sinistres jusque sur le front du sauvage lui-même.
Il en est, suivant l'auteur des Soirées, des langues des peuples primitifs comme de leurs sciences , elles étaient bien supérieures à celles d'aujourd'hui ; car elles dérivaient d'une source divine. De Maistre n'admetpoint, en effet, que les langues soient d'invention humaine :
<( Nulle langue, dit-il, n'a pu être inventée, ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. » Il croit que l'homme a parlé d'abord parce qu'on lui a parlé, et raille agréablement Condillac qui s'imagine bonnement que les langues se sont formées peu à peu et que chacun y a mis du sien. Une génération, dit-il, aura dit Ba, une autre Be ; les Assyriens auront inventé le nominatif et les Mèdes le génitif : voilà tout le mystère. La vérité est que les peuples primitifs ont, pour former les mots, un talent prodigieux. L'instinct produit chez eux des mer veilles qu'on est tenté d'attribuer à la réflexion et que celle-ci n'égalera jamais. Le génie qui préside à l'organisation des langues n'invente aucun mot arbitraire ment : il s'empare de ceux qu'il trouve autour de lui, il les triture, il les digère pour se les assimiler. On peut le considérer comme un grand animal qui se meut ça et là pour trouver l'aliment qui lui convient, le transforme et le dénature pour le faire passer dans sa propre substance. Le talent onomaturge qui se déploie avec tant d'éclat aux époques primitives, disparaît à mesure qu'on descend vers les époques dites de science et de civilisation. La philosophie ne sait ni inventer des mots ni les faire accepter. Elle feuillette des dictionnaires, au lieu de consulter le sentiment de l'analogie. De Maistre est amené, en partant de ces principes, à condamner formellement la nomenclature chimique et à déclarer qu'elle serait ce qu'il y a au monde de plus malheureux, si la nomenclature métrique ne lui disputait avec succès la palme de la barbarie1.
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DE M AÏS! RE 41
On voit ce que de Maistre a l'ait en cherchant dans le dogme du péché originel la solution de la question du mal : il a peso on principe un mystère impénétrable, non une vérité évidente, il a consulté la foi, non la raison, il a fait de la théologie, non de la philosophie. Sa solution est donc, pour nous philosophes, une solution non avenue et dont nous n'avons pas à nous occuper, puisque la philosophie est, de l'avis de tout le monde, de celui des théologiens eux-mêmes, l'application des seules forces de la raison à l'étude des questions del'ordremoral. Quant à l'opinion que l'homme possédait, après la chute primitive, une science merveilleuse, nous ne savons si ellenefaitpoint aussi partie du dogme et si, ici encore, le vrai terrain philosophique ne manquepointsous nos pas. Quoiqu'il en soit, comme de Maistre invoque en faveurde cette doctrine des témoignages purement rationnels, il doit nous être permis de les apprécier rationnelle ment et de faire remarquer qu'ils lui sont aussi souvent contraires que favorables. Siles poètes parlent quelquefois du bonheur des premiers hommes durant l'âge d'or, ils nous les représentent souvent aussi, à cette époque reculée, errant dans les forêts, se nourrissant de glands et s'abritant dans les cavernes. L'admirable tableau que Lucrèce nous atracé de cette vie des premiersâges etdont les récentes découvertes de l'anthropologie surl'âge de la pierre et l'càge du bronze semblent confirmer l'exactitude, balance, à lui seul, bien des témoignages purement poétiques. Du reste, la fable de l'âge d'or s'explique parfaitement par le besoin que l'homme a toujours éprouvé de se faire un idéal et de le supposer réalisé quelque part. Les anciens, séduits parles discours des vieillards,
k'I TRADITIONALISME ET ULTR AMONTANISME
qui voyaient en beau le temps de leur jeunesse, mettaient cet idéal dans le passé; les modernes, éblouis par les récentes merveilles de la science et de l'industrie, continuent encore généralement, malgré les dénégations du pessimisme contemporain, h le placer dans l'avenir.
Les idées de Joseph de Maistre sur les langues ont quelque chose de plus plausible et sont même très vraies et très remarquables par certains côtés, bien qu'elles ne soient pas tout à fait exemptes des exagérations habituelles à cet écrivain.
Il a raison de dire que la parole n'a pas été inventée, dans le sens propre du mot, et que les langues n'ont pas été formées de propos délibéré, par les efforts d'une réflexion savante. La faculté de parler est naturelle à l'homme, comme celle de se mouvoir et comme celle de gesticuler ; il l'exerce spontanément et il ne lui a pas fallu longtemps pour en faire usage. Les peuples enfants ont réellement plus de talent pour former les mots que les peuples plus avancés, et obéissent mieux, en les formant, aux lois de la logique naturelle et de l'analogie, et il ne faut pas s'en étonner, car ils ont cela de commun avec les enfants eux-mêmes. Sur ces différents points, il a raison, comme Saint-Martin dont il s'est inspiré, contre la philosophie du dix-huitième siècle ; il revendique justement et, heureusement contre elle les droits de l'instinct, qu'elle avait trop sacrifié, dans la formation des langues comme ailleurs, à l'art et à la réflexion. Aussi M. Mùller, M. Renan et les autres grands représentants de la philologie contemporaine ont-ils donné à ses vues la sanction de leur autorité. Mais le talent onomaturge des peuples primitifs une fois re-
coi mu, on ne voit pas pourquoi il ne s'en sert pas pour expliquer l'origine des langues, et pourquoi il éprouve le besoin de recourir à une sorte de deus eœ machina pour en rendre compte. C'est chez lui un lapsus analogue à celui qui lui avait fait considérer comme un fait surnaturel cette révolution française qui était le résultat manifeste de la nature des choses et l'explosion spontanée de l'esprit public. Quant aux attaques qu'il dirige avec tant d'assurance contre la nomenclature chimique et contre le système métrique, elles ne méritent pas de nous arrêter. Il y a des innovations si évidemment légitimes que, si les principes d'un écrivain l'amènent à les combattre, il faut en conclure, non que ces innovations sont mauvaises, mais que ces principes n'ont pas toute l'exactitude désirable et ne sont pas vrais sans restriction.