‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 7 sur 47 · LA GUERRE ET LES SACRIFICES SANGLANTS · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LES SACRIFICES SANGLANTS

Il est peu de phénomènes historiques qui aientexercé les écrivains modernes autant que la guerre. Pascal et La Bruyère en avaient fait ressortir, on sait avec quelle ironie, l'inconcevable absurdité; l'abbé de Saint-Pierre et Kant en avaient sérieusement discuté la suppression, avant que Hegel et Victor Cousin en vinssent proclamer le rôle civilisateur. De Maistre ne se range, touchant

cette question, ni du côté des réformateurs du dixiiuitième siècle ni du côté des optimistes du dix-neuvième. 11 se rapproche plutôt du point de vue de l'auteur àesPensées ; car, tout ami qu'il est des jésuites, il a, par son christianisme intempérant et sa sombre conception de la vie, de singulières affinités avec les jansénistes de Port-Royal. Pour lui, le problème de la guerre n'est qu'un côté du problème du mal. Il ne s'agit donc pour lui ni de détruire ce fléau ni de montrer qu'il n'en est pas un, mais de l'expliquer, comme tous les autres maux de ce monde, en le rattachant au dogme de la chute et au gouvernement temporel de ]a Providence. C'est ce qu'il a essayé de faire clans les pages éblouissantes que nous allons analyser :

« L'homme, dit-il, étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. Il a une intelligence qui l'élève infiniment au-dessus des autres animaux; il a un cœur qui le porte à sympathiser avec ses semblables. Comment donc se fait-il qu'au premier coup de tambour, il s'en aille, en chantant et le cœur plein d'allégresse, égorger son frère qui ne l'a jamais offensé, et que celui-ci s'apprête, de son côté et sans plus de raison, à lui faire subir le même sort? »

On répondra que la gloire explique tout. Mais la gloire elle-même, surtout celle qu'on met à s'entre-tuer, qui l'expliquera ? Pourquoi admire-t-on le soldat ? D'où viennent les rayons qui environnent la tête du militaire dans tous les pays du monde? Si un habitant d'un autre globe était tout à coup transporté dans celui-ci et si on

lui disait qu'il y a parmi nous deux hommes qui font métier de tuer leurs semblables, mais que l'un n'exécute

que des coupables e( que l'autre n'égorge que des innocents, ne jugerait-il pas que le premier doit être entouré d'estime et de considération, et que le second doit être honni et conspué? Or, c'est précisément le contraire qui a lieu, In autre phénomène bien digne d'attention, c'est que le métier des armes, qui devrait, à ce qu'il semble, pervertir et dégrader celui qui l'exerce, le perfectionne et l'ennoblit. Non seulement le simple bon sens du soldat vaut mieux que les finesses des gens d'affaires, mais la droiture, la franchise, la loyauté militaires sont devenues proverbiales. Cette terrible profession n'est même pas incompatible avec la douceur et la bonté. Voilà encore une énigme dont il semble impossible de trouver le mot.

Pour le trouver, suivant de Maistre, il faut demander au monde spirituel ses formidables secrets. La guerre est un fléau encore plus particulièrement divin que les autres, et ce n'est pas par hasard que le titre de Dieu des armées brille à toutes les pages de l'Ecriture. Elle se rattache à une loi générale qui pèse sur l'univers : cette loi, c'est celle de la mort. Dès qu'on entre dans le domaine de la nature vivante, dit notre auteur avec une énerg'e sauvage que Darwin n'a point surpassée, on s'aperçoit que la violence y règne en souveraine et qu'une rage prescrite arme les êtres in mutua funera. Qu'on jette les yeux sur le règne végétal : depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes meurent et combien sont tuées! Dans le règne animal, les scènes de destruction sont

bien autrement épouvantables : chacune de ses grandes divisions offre des espèces qui ont pour mission de dévorer les auires. Il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie, des quadrupèdes de proie. Aussi il ne s'écoule pas une minute, pas une seconde où un être vivant ne soit dévoré par un autre.

Ce n'est pas tout : « Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructrice n'épargne rien de ce qui vit : il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer. . . Mais cette loi s'arrêtera- 1- elle à l'homme? Non sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les extermine tous ? Lui : c'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi , lui qui est un être moral et miséricordieux ? . . . C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice les frappait tous, il n'y aurait point de guerre ; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre.... Ainsi, ajoute de Maistre, ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à la mort de

la mort i. » Jl est difficile, comme on voit, d'exprimer dans un plus beau langage des idées plus effroyables. La guerre est donc divine en elle-même, puisqu'elle est une loi du monde. Elle l'est, en outre, par ses conséquences, tant générales que particulières, qui sont de l'ordre surnaturel : car qui peut savoir les effets du sang verse sur les champs de bataille? Mais notre siècle n'est }*as mûr pour les considérations relatives au monde invisible. Laissons-lui, dit dédaigneusement notre théosophe, qui se souvient évidemment ici de Saint-Martin, laissons-lui sa physique. La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne et dans l'attrait inexplicable qu'elle a pour les nobles cœurs. Elle l'est par la manière dont elle se déclare ; car ceux qu'on en regarde comme les auteurs immédiats ont souvent été entraînés eux-mêmes par les circonstances, c'est-à-dire par la main de Dieu qui brûle de châtier les habitants du monde. La guerre est divine par l'indéfinissable force qui en détermine le succès ; car il n'est pas vrai, comme on le prétend, que la victoire se range toujours du côté des gros bataillons. Le succès dépend souvent d'un mouvement d'espérance ou de crainte qui ne dépend pas de l'homme. On demandait un jour à un général ce que c'était qu'une bataille perdue : C'est, répondit- il, une bataille qu'on croit avoir perdue. — Vaincre, disait le grand Frédéric, c'est avancer. Mais quelle est l'armée qui avance, sinon celle dont la conscience et la contenance font reculer l'autre et qui se sent portée en avant, comme si elle glissait sur un plan incliné ? Les batailles

i Soirées de Saint-Pétersbourg , VI ie entretien.

ne se gagnent ni ne se perdent physiquement : c'est la force morale qui fait tout et c'est Dieu qui la donne ou la retire1.

Nous goûtons peu cette théorie de Joseph de Maistre, malgré la forme aussi éclatante que sinistre dont il a su la revêtir. Suivant cet écrivain, l'homme étant donné avec sa raison et ses bons sentiments, il est impossible d'expliquer la guerre d'une manière naturelle. Nous en convenons volontiers ; mais les bons sentiments et la raison ne composent pas, à eux seuls, toute notre nature. Les passions y ont aussi leur place. Or elles suffisent pour expliquer la plupart des collisions qui s'élèvent soit entre les individus, soit entre les sociétés. Qu'est-ce qui met aux prises les particuliers, que nous voyons s'agiter autour de nous ? C'est le désir de la propriété, celui de la supériorité, celui de l'estime, ce dernier surtout : on se bat presque toujours pour se venger d'un affront. Si ce sentiment agit avec force chez l'homme isolé, il agit plus fortement encore chez les hommes réunis, en vertu des lois de la sympathie qui veulent que l'énergie de certaines affections croisse avec le nombre des personnes qui les éprouvent. Les luttes qui se sont produites, aux diverses époques de l'histoire, de famille à famille, de tribu à tribu et de nation à nation, s'expliquent ainsi le mieux du monde et n'offrent absolument rien de surnaturel.

De Maistre s'étonne de la gloire qui s'attache a la valeur guerrière : il n'est cependant pas bien difficile de s'en rendre compte. L'homme de guerre, qui est vrai-

1 Soirées, VIIe Entretien et Considérations sur la France, ni.

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ment tel qu'il doit être, possède la première de toutes les vertus individuelles, colle qui es< le principe et la source de la vie morale toul entière, l'énergie ou le courage.

Il possède, en outre, la première de toutes les vertus sociales, celle qui fait qu'on se sacrifie et qu'on s'immole pour les autres, le dévouement. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que -la gloire, qui est à la vertu ce que l'effet est à la cause, environne, suivant l'expression de notre auteur, la tête du soldat de ses rayons. Pour le bourreau, que de Maître ne craint pas de lui comparer, nous ne voyons vraiment pas où est le courage et le dévouement de cet être ignoble qui verse le sang humain sans courir aucun péril et tend ensuite la main pour recevoir son salaire. Il n'y a pas non plus lieu de s'étonner que le métier des armes perfectionne celui qui l'exerce, au lieu de le pervertir : dès que le soldat obéit, dans toute sa conduite, à de nobles mobiles, il est naturel qu'il s'ennoblisse en leur obéissant.

Quant à l'idée de Joseph de Maistre, que la guerre est une loi du monde et doit, à ce titre, être tenue pour divine, nous ne saurions l'admettre; car ce serait admettre que le monde moral n'est qu'un simple département du monde physique et doit être régi par la même loi. Or la loi du monde physique (de Maistre lui-même l'a remarqué) est celle de la force et de la violence ; le plus fort extermine le plusfaible.le loup dévore l'agneau, et celui-ci n'a pas le droit de se plaindre, Dieu l'a ainsi voulu. Suis-je donc autorisé, moi être moral, à agir de même à l'égard de mon semblable, à la seule condition d'être plus fort que lui ? Non, une loi supérieure à celle delà force et de la violence, la loi de la justice et de l'hu-

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manité, s'y oppose. Mais, si cette dernière loi s'impose aux individus avec une autorité souveraine, elle s'impose également aux sociétés ; car la loi du tout doit être la même que celle des parties. Aussi, à mesure que l'humanité s'éloigne de l'animalité et subordonne en elle la vie physique à la vie morale, elle étend dans son sein l'empire de la justice et restreint celui de la force : on dirait qu'elle sent que la justice convient à l'homme et la force brutale à la brute.

Quant à l'influence que de Maistre attribue à la force morale sur l'issue des combats, nous la reconnaissons volontiers ; mais nous n'avons garde d'y voir comme lui un fait miraculeux. Les phénomènes moraux ont leurs lois, comme les phénomènes physiques, et sont déterminés par des causes qui, pour être invisibles, n'en sont pas moins naturelles. Lors clone que la force morale triomphe de la force physique» ce n'est pas là un fait réfractaire,mais un fait conforme aux lois de l'ordre universel, qui veulent que le courage et la confiance en soi-même doublent l'énergie de ceux qui en sont animés. De Maistre est encore moins dans le vrai, quand il établit je ne sais quelle corrélation entre le sang versé à la guerre et le sang versé sur l'échafaud, et déclare d'un ton d'oracle qu'on nesauraitdiminuer l'atrocité des supplices sans augmenter celle des combats. On dirait, à l'en croire, qu'il en est du sang versé comme des eaux pluviales, qu'il doit atteindre tous les ans, d'une manière ou d'une autre, un certain niveau.

Pour bien se rendre compte des idées que de Maistre a émises sur la guerre, il faut les rapprocher de celles qu'il a développées sur les sacrifices dans un Éclairais-

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sèment qui fait suite aux Soirées. Notre théosophe

y pose en principe qi3 L'homms a toujours cru vivre sous la main d'une puissance irritée qui ne pouvait être apaisée que par des sacrifices sanglants. Or cette persuasion suppose, suivant lui, la croyance à la dégradation primitive de l'espèce humaine et la conviction que cette dégradation a sa racine dans le principe sen sible, dans la vi \ dans l'àme, que les anciens plaçaient dans le sang et distinguaient avec soin de l'esprit ou de l'intelligence. Convaincus que l'innocent peut payer pour le coupable, ils trouvaient tout naturel qu'une vie fût offerte en échange d'une vie, le sang en échange du sang. Ils jugeaient même que les sacrifices seraient d'autant plus efficaces que les victimes immolées seraient plus précieuses : de là les sacrifices humains, qui ont été en usage chez les Carthaginois et les Gaulois, chez les Indiens et les Mexicains, en un mot, chez la plupart des peuples étrangers au christianisme.

Le paganisme, qui n'est qu'un christianisme corrompu, suivant l'expression d'un théosophe moderne, n'a pu se tromper sur l'idée fondamentale du sacrifice, qui est la rédemption par le sang. De quel sang l'homme avait-il besoin pour se racheter, c'est ce qu'il lui était impossible de savoir; mais qu'il eût besoin de sang, c'est ce qu'il savait parfaitement, sinon par raison, au moins par tradition ou par instinct. Il savait également que de t >us les sacrifices, le plus agréable à la divinité était celui d'une victime innocente qui se dévouait elle- même à la mort. Les révolutions les plus heureuses pour les nations ont presque toujours été achetées par l'effusion du sang innocent. Rome fut délivrée de la tyrannie qui

pesait sur elle, une première fois par le sang de Lucrèce, une seconde fois par celai de Virginie.

Suivant cleMaistre, l'idée de la rédemption du monde par l'Homme-Dieu était clone cachée, comme derrière un voile, et dans les sacrifices du culte païen et dans les dévouements des sociétés antiques. Quant à la rédemption elle-même, il la conçoit d'une manière peu orthodoxe peut-être, mais pleine de grandeur. Il croit, avec Origène, que « le sang répandu sur le Calvaire n'a pas été seulement utile aux hommes, mais aux anges, aux astres et à tous les êtres créés. » S'il est vrai que toutes les créatures gémissent, suivant l'expression de saint Paul, ne fallait-il pas qu'elles fussent toutes consolées et que la vertu du sang divin se fit sentir dans toutes les parties de l'univers? Aussi l'Eglise chante -t-elle dans ses h}' mue s :

Terra, pontus, astra, mundus Hoc lavantur sanguine.

Et la terre et la mer et les astres eux-mêmes, Tous les êtres eniin sont lavés par ce sang.

De Maistre, comme on voit, n'est pas de ceux qui tiennent les planètes autres que la terre pour des globes sans vie que le Créateur a lancés dans l'espace pour s'amuser apparemment, comme un joueur de boules. Il }TOclame, avant Jean Reynaud, que tout a été fait par et pour l'intelligence et que, par conséquent, un système planétaire ne peut être qu'un s}Tstème d'intelligences," car il n'y a rien de commun entre la matière et Dieu, et la fioussiêre ne le connaît pas. C'est pourquoi il se plaît à répéter, avec Origène, en parlant du sacrifice du

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Golgotha, que Yaxttel était à Jérusalem, niais que le sang de la victime baigna l'univers.

Nous n'avons pas à apprécier ces grandes et étranges idées du comte de Maistre : elles sont du ressort de la thé logie plutôt que de la philosophie. Nous ferons seulement remarquer qu'elles avaient déjà été exprimées pour la plupart en traits de feu par Saint- Martin : celle de la vertu purificative du sang, celle des sacrifices sanglants, celle du caractère divin de la guerre et enfin celle de la réversibilité, que nous n'avons fait qu'indiquer et que nous exposerons, avec les développements qu'elle comporte, dans le chapitre suivant1.

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