‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 8 sur 47 · LA RÉVERSIBILITÉ. — NOUVELLE ÉVOLUTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA RÉVERSIBILITÉ. — NOUVELLE ÉVOLUTION RELIGIEUSE

Le dogme de la réversibilité paraît à de Maistre si conforme à notre nature qu'il n'hésite pas à y voir une vérité innée. Il en trouve la dernière raison dans une certaine tendance à l'unité, qui est le principe de tout bien, de même que la tendance à la division est la source de tout mal. L'homme, dit-il, est porté à grouper un nombre plus ou moins considérable d'individus dans une unité collective qu'il nomme tantôt famille, tantôt tribu,

1 Voir la brillante thèse de M. Garo sur Saint-VIarlin et l'excellent Ouvrage de M. Franck, intitulée, la Philosophie mystique au xvin" siècle.

tantôt nation et qu'il regarde comme un être moral ; car il lui attribue certaines qualités et certains défauts et lui impute le mérite et le démérite des bonnes et des mauvaises actions de chacun de ses membres. De là vient le préjugé, disons mieux, le dogme de la noblesse ; car il n'y a point d'institution qui soit plus déraisonnable en apparence et qui ait pourtant des racines plus profondes dans la nature humaine. Mais si la gloire est héréditaire, la honte l'est aussi ; si je suis bien venu à me parer de l'illustration de l'un de mes ancêtres, je dois accepter sans me plaindre le déshonneur qu'un autre m'a légué. La nature ou l'opinion publique, qui en est l'organe, le veut ainsi : il faut se source 'tre à ses décisions. Proposez à ceux qui crient le plus haut contre le préjugé de la naissance, de s'allier parle mariage à une famille flétrie, ils s'y refuseront avec indignation, pour peu qu'ils aient le sentiment de l'honneur. Il est donc naturel de croire, conclut notre auteur, que les enfants peuvent être récompensés ou punis pour la conduite de leurs pères.

C'est surtout dans les familles royales que ce principe d'unité et de réversibilité brille de tout son éclat. Le souverain change de nom et de visage, mais il est toujours le souverain; le roi ne meurt pas, comme on dit si bien en France. Il faut qu'il exécute les traités conclus il y a cent ans, qu'il paye les dettes contractées à cette époque, qu'il expie même les crimes commis à cette date. Alors, ce n'est plus l'individu, c'est la couronne qui est frappée; ce n'est pas un roi qui est déclaré coupable, c'est le roi. La doctrine qui contribua le plus à soulever contre l'Eglise les réformateurs du seizième

DE MA1STRE ! ■ •

siècle, repose sur ce dogme fondamental et trouve: a justification dans la pral que même de ceux qui l'ont repoussèe. Parmi ers pères de famille protestants qui se récrient si fort contre les indulgences, en est-il un seul qui n'en ait pas accordé à un enfant coupable par l'intercession et, les mérites d'un autre enfant dont il avait lieu d'être satisfait? Parmi les souverains protestants, en est -il un seul qui n'ait jamais fait grâce à un criminel ou commué sa peine par égard pour les services que ses parents ava:ent rendus à l'Etat?

Cette solidarité profonde, cette intime union des hommes entre eux, qui explique tout, a-t- elle besoin ellemême d'être expliquée? De Maistre ne le croit pas. Cependant il essaye d'en rendre compte, en disant qu'elle résulte de notre unité en Dieu, si souvent célébrée par les philosophes eux-mêmes. Le panthéisme des stoïciens et de Spinoza n'est, dit-il que la corruption de cette grande idée, et la vision en Dieu de Malebranche en est l'expression la plus haute. Quand on lit chez ce grand homme que Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps, on ne peut s'empêcher d'être ébloui de cet éclair de génie. C'est, sous une autre forme, la parole de saint Paul, que nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'être. C'est aussi celle d'une femme dont la piété enchantait le saint archevêque de Cambrai. Madame Gir. on compare, en effet, les hommes aux flots d'un même océan qui, après en être sortis pour se répandre dans les campagnes, n'ont ni paix ni trêve qu'ils ne soient revenus se mêler à sa masse profonde. Une fois rentrés dans l'ample sein de l'Etre divin, ils sont tous animés d'un même esprit et sont tous dans

53 TRADITIONALISME ET ULTRAMuNT ANISME

tous. C'est, dit de Maistre, à cause de cette unité mystérieuse et incompréhensible que le péché d'un seul a pu tout perdre et que le sacrifice d'un seul a pu tout sauver.

Nous ne voulons pas discuter cette théorie de la réversibilité, dans laquelle est engagée la religion tout entière. Hornons-nous à dire que les données expérimentales sur lesquelles de Maistre l'appuie, la rendent aussi plausible qu'elle peut l'être, et que les considérations métaphysiques auxquelles il la rattache lui impriment un singulier caractère de grandeur. Le sentiment de l'unité de l'espèce humaine et du lien qui l'unit à l'être divin y éclate d'une manière vraiment remarquable Cependant il est difficile de concilier (et il ne faut pas être surpris d'une telle difficulté en matière si haute) les vues de l'auteur des Soirées, soit avec le principe moral qui veut que chacun ne soit responsable que de ses actes1, soit avec le principe métaphysique qui exige que la personne moi et la personne-Dieu, pour parler le langage de Maine de Biran, restent nettement distinctes l'une de l'autre.

La réversibilité des mérites du juste sur la tète du coupable n'est pas, suivant de Maistre, le seul moyen que nous ayons d'apaiser la colère divine : nous en avons, dit-il, un autre, qui est la prière. Mais il sent que, sur ce point comme sur le précédent, son opinion peut rencontrer des incrédules, et il va de bonne grâce au-devant des objections. N'est-ce pas, se demande-t-il, méconnaître l'immutabilité des lois de la nature que de

1 Voir là dessus noire P/nlosopIde du Devoir, o" édition, j>. oô'\

De ma istre r,7

supposer que dos prières el nos vœux peuvent en suspendre l'application ? A cela il répond qu'il cherche autour de lui ces lois prétendues immuables et qu'il ne

les trouve pas : il n'y voit que dos ressorts souples qui 11L à l'action des agents libres. En combien de manié res et jusqu'à quel point l'homme n'injlue-t-il pas sur

li> développement des plantes par la greffe, et sur la reproduction des animaux par le croisement ! Mais si l'influence de l'homme sur les lois delà nature est réelle, pourquoi celle de Dieu ne le serait-elle pas?

On dira peut-être que Dieu ne saurait exaucer toutes les prières des hommes. Cela est incontestable; mais il peut en exaucer quelques-unes et modifier, en notre faveur, certaines lois delà nature, dans des circonstances qu'il a lui-même déterminées. Si un philosophe nie de mande, dit de Maistre, pourquoi j'ai recours à la prière pour me préserver de la foudre. — Et vous, Monsieur, lui répondrai-je, pourquoi employez-vous le paratonnerre?— C'est bien différent, me dira-t-il; moi j'oppose une loi à une autre. — Eh bien, moi aussi ; car c'est une loi de la nature que la prière faite d'une certaine manière et dans certaines conditions, a la vertu d'écarter la foudre et les autres fléaux. La prière est, en définitive, une cause seconde comme une autre, et on ne peut pas élever contre elle une seule objection qui ne se retourne à l'instant contre toutes les causes de la même espèce : Ce malade doit mourir, dit-on, ou ne doit pas mourir : donc il est inutile de prier pour lui. Et moi je dis : donc il est inutile de lui administrer des remèdes, donc il n'y a pas de médecine. La vérité est qu'il mourra s'il ne prend pas de remèdes et s'il ne prie pas

53 TRADITIONALISME ET ULTR AMONTANISME

pour avoir la santé. Ici la condition fait partie du décret éternel lui-même1.

Nous ne discuterons pas l'opinion de Joseph de Maistre sur cette question délicate. Nous nous contenterons de faire remarquer que cet écrivain raisonne sur l'efficacité de la prière comme sur la chute primitive et sur la réversibilité : sans en méconnaître le côté surnaturel, il s'étudie surtout à en faire ressortir la conformité avec le cours ordinaire des choses. Dieu, suivant lui, peut avoir attaché de toute éternité certains effets à certaines prières, c'est-à-dire à certains mouvements de l'âme, comme à certaines actions, de sorte que ces prières se produisant, ces effets se produisent tout naturellement. Dans ce système, qui est celui de Leibniz et de plusieurs autres penseurs célèbres, les effets produits par la prière ne seraient pas étrangers à l'ordre universel, ils y seraient compris ; ils ne seraient pas réfractaires aux lois de l'univers, ils y seraient subordonnés. En professant cette opinion sur un sujet plus particulièrement théologique, l'auteur de l'Essai montre une fois de plus qu'il a ce goût du général, qui a toujours et partout caractérisé les philosophes.

Non content d'affirmer l'unité naturelle de l'espèce humaine, de Maistre croit à son unité religieuse clans un prochain avenir : « 11 faut, dit -il, nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre : le genre humain ne peut demeurer dans cet

1 Soirées, IVe, Ve et VIe Entretiens.

DE MAlsTUK 59

ètat.Iln'y a peut -être pas un homme véritablement religieux en Europe, ajoute -t- il (je parle de la classe instruite"), qui n'attendeen ce moment quelque chose d'extraordinaire. Or, croyez-vous que cet accord de tous les hommes puisse è(re méprisé? N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses4? » Et il rappelle qu'à la naissance du Sauveur, une voix mystérieuse, partie des régions orientales, s'écriait : « L'Orient est sur le point de triompher, le vainqueur partira de la Judée, un Enfant divin nous est donné, il va paraître, il descend du plus haut des cieux, il ramènera l'âge d'or sur la terre. »

La révolution religieuse dont de Maistre est le prophète, se complétera par une révolution scientifique qui démontrera, suivant notre auteur dont les idées se rapprochent singulièrement ici de celles de Charles Fourier, que les corps célestes sont mus, comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies :

« Cette doctrine, ajoute -t -il, pourra sembler paradoxale et même ridicule, parce que l'opinion environnante en impose ; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie : l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut- être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux, et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure toujours. » Alors on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de celle du moyen âge, et notre fausse science sera honnie par une postérité vraiment illuminée. « Alors toute la science

4 Soirée?, XIe Entre lien,

00 T R ADI T10N ALIS M E E T U LTR A M 0 N T A N I S M E

changera de face : l'esprit-, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies ; que le paganisme entier n'est qu'un système de vérités corrompues et déplacées ; qu'il suffît de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à leur place pour les voir briller de tous leurs rayons. »

De Maistre, se fondant sur les considérations qui précèdent et aussi, il faut le dire, sur les merveilleuses propriétés du nombre trois, si admirées depuis par P. Leroux, croit à une troisième révélation qui est sur le point d'éclater. Dieu a parlé une première fois par symboles, sur le mont Sinaï, à un seul pays et à un seul peuple. Il a parlé plus clairement, quinze siècles après, à l'universalité des hommes ; mais sa parole n'a encore pénétré que dans une faible partie de la masse du genre humain. De plus, l'hérésie du seizième siècle a coupé en deux l'Europe chrétienne, et, dans chacune de ces deux moitiés, souffle l'esprit de scepticisme et d'indifférence. Il est temps qu'une troisième explosion de la bonté divine éclate pour le bonheur de l'espèce humaine. Aussi tout annonce je ne sais quelle magnifique unité vers laquelle nous marchons à grands pas. De Maistre en voit \e présage dans les tempêtes civiles qui nous battent, dans les guerres sans fin qui nous déchirent, dans les fléaux de toute sorte qui nous écrasent : si nous sommes broyés, c'est, dit-il énergiquement, pour être mêlés.

On prétend que cette idée d'une troisèime évolution religieuse ne saurait être attribuée au comte de Maistre, parce que ce n'est pas lui, mais son principal interlocuteur, le sénateur russe Tamara, qui la développe dans

DE MAISTRE Gl

les Soirées de Saint-Pétersbourg, si on ajoute que la seule évolution que l'auteur ultramontain ait en vue est le mouvemenl des peuples vers l'unité catholique, telle qu'elle existe actuellement. 11 ne faut, remarque- t-on, mettre sur le compte de Joseph de Maistiv <[ue ce qu'il dit lui-même et laisser à la charge de chacun ih' ses interlocuteurs ce qu'il a cru devoir lui faire dire : « Pourquoi prend -il le rôle d'interprète de la hideuse mission du bourreau, tandis qu'il accorde au sénateur ces sublimes considérations sur la guerre, si ce n'est qu'en fait lui-même a eu cette vue sur le bourreau et le sénateur cette vue sur la guerre ?

Au risque de nous faire inscrire par l'estimable auteur de ces lignes parmi les ennemis de Joseph de Maistre, à la suite de Lamartine, de Sainte-Beuve et du bon Ballanche, nous persistons à croire et à dire que l'auteur des Soirées a bien eu l'idée d'une nouvelle unité religieuse, distincte de l'unité catholique, sans lui être opposée. 11 écrivait, en effet., dès 1796, dans ses Considérations sur la France, ces paroles caractéristiques : (( 11 me semble que tout vrai philosophe doit opter entre deux hypothèses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire... Cette conjecture ne sera repoussée dédaigneusement que par ces hommes à courte vue, qui ne croient possible que ce qu'ils voient. Quel homme de l'antiquité eût pu prévoir le christianisme? et quel homme étranger à cette religion eût pu, dans ses commencements, en prévoiries succès? Gom -

1 Joseph de Maistre, par Louis Moreau, p. 295. (Paris, 1879).

62 TRADITIONALISME ET ULTR AMONTANISME

ment savons-nous qu'une grande révolution morale n'est pas commencée ? Pline, comme il est prouvé par sa fameuse lettre, n'avait pas la moindre idée de ce géant dont il ne voyait que V enfance 1. »

Qui oserait dire que ces considérations n'impliquent l'idée d'aucune évolution religieuse? Pourtant elles n'ont pas été suggérées à de Maistre parle sénateur Tamara, car, en 1796, il ne le connaissait pas encore. Ajoutons que les vues de Joseph de Maistre sur la guerre, qu'il plaît à M. Moreau d'attribuer au même personnage, sont déjà exprimées avec l'éclat le plus sinistre dans l'ouvrage que nous venons de citer 2. Les arguments mis en avant par cet écrivain se retournent contre lui.

Ces considérations de l'auteur des Soirées sur la religion future sont sans doute d'une valeur fort contestable. Cependant il faut en reconnaître, d'une part, la singulière grandeur, de l'autre, la brillante fortune. En présence de l'abîme que le dix-huitième siècle avait ouvert entre la religion et la science, abîme qui allait chaque jour s'approfondissant, il était naturel qu'un esprit supérieur se demandât si un moment n'arriverait pas où ces deux grandes fractions, maintenant séparées, de la gnose, seraient de nouveau réunies pour le plus grand bien des êtres humains et des sociétés humaines. A cette haute question, il indiqua deux solutions possibles, consistant, la première clans un développement probable du christianisme, la seconde dans l'éclosion d'une religion nouvelle. Or, de ces deux solutions l'une

1 Considérations sur la France, chap. v,

2 ConsidéraUons, ch. m. De la destruction violente de l'espèce humaine,

donna naissance à la doctrine néocatholique que Lamennais exposa d'abord, pour son propre compté, dans V Essai sur V indifférence et plus tard, avec quelquesuns de ses disciples, dans les colonnes de Y Avenir, et l'autre fut celle que Saint-Simon et après lui Enfantin développèrenl dans un esprit fort différent de celui de notre philosophe et à laquelle il n'eût pas épargné, s'il eût vécu, ses sarcasmes et ses anathèmes.

On peut maintenant se fa re une idée assez complète et assez exacte de la philosophie de Joseph de Maistre. Au lieu de descendre en lui-même, comme Descartes, et de demander à sa propre raison la règle de ses juge ments, cet écrivain consulte la société au sein de laquelle il est plongé et trouve, parmi les croyances religieuses qu'elle professe, un dogme qui lui sert à rendre compte de tout : c'est le dogme du premier mal ou de la chute primitive. Ce premier mal est- il vraiment premier et ne suppose- t-il pas, chez son auteur, au moins à l'état virtuel, une malice antérieure ? De Maistre ne s'en préoccupe pas. 11 le pose, à l'exemple de Pascal, comme une hypothèse, qui n'a pas seulement pour elle l'autorité de la foi traditionnelle, mais encore celle de l'hérédité phj-siologique, et qui se légitime d'ailleurs parles faits mêmes dont elle fournit l'explication.

De ces faits, le plus important est celui de notre corruption actuelle, si bien attestée par notre vie à tous : « Je ne sais, dit de Maistre, ce que c'est que la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête lK'mme est abominable. » C'est pourquoi, suivant lui, la Providence sévit sans cesse contre nous par les supplices ; « le glaive de la justice, en effet, n'a point de

fourreau : toujours il doit menacer ou frapper. » C'est pourquoi elle se sert sans cesse delà guerre comme d'un moyen de corriger et d'émonder notre race maudite; car le genre humain ressemble à « un arbre qu'une main invisible taille sans relâche et qui gagne souvent à cette opération1. » Nous devons accepter ces maux en expiation de nos crimes si nous sommes coupables, en expiation de ceux des autres si nous sommes innocents : ainsi le veut la grande loi de la réversibilité. Sombre conception de la vie, qui n'a pu être inspirée à Joseph de Maistre ni par son humeur naturellement enjouée, ni par les doctrines si consolantes de l'Evangile, et qui ne s'explique chez lui que par l'influence du martinnme et par le spectacle de la révolution. En mettant à nu le fond de bassesse, de cupidité, de cruauté que l'homme dissimule sous des dehors décents en temps ordinaire, les bouleversements sociaux nous portent, en effet, sinon à changer de croyances, du moins à prendre celles que nous avons par leur côté lugubre et à passer de l'optimisme au pessimisme.

Quoi qu'il en soit, cette perversité, en quelque sorte constitutionnelle, dont nous sommes atteints et dont il nous est impossible de nous guérir, impose aix gouvernements, d'après de Maistre, un grand devoir, celui de nous mener avec une verge de fer ; car « celui qui a suffi -animent étudié cette triste nature, sent que l'homme en général, s'il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. »

C'est, sous une forme théologique, la même pensée

* Considérations sur la France, chap. in.

que suggérait, plus d'un siècle auparavant, à l'auteur du Léoiath in, La vue des sanglantes dissensions de l'Angleterre. Aussi de Maistre croit que le pouvoir » temp îvl el le pouvoir spirituel doivent combiner leurs efforts pour nous faire marcher et considère les révolutions, qui éclatent de loin en loin sous nos pieds, comme les convulsions d'une planète condamnée et sou (Iran te. Mais ce qui caractérise surtout sa philosophie, c'est d'être une philosophie de défi et de combat à l'égard de celle du dix -huitième siècle. Sur la bonté native de l'homme et sur le mérite exclusivement personnel de ses actions, sur l'adoucissement graduel de la pénalité et sur la suppression future de la guerre, sur la souveraineté du peuple et sur les libertés publiques, sur les progrès de la société et sur ceux des sciences, de Maistre combat, en effet, constamment sesj devanciers immédiats, opposant à des opinions nouvelles, qui commencent déjà à devenir des lieux communs, des doctrines anciennes, qui prennent tout l'attrait du paradoxe sous sa plume étincelante.

Page 1