‹ Traditions américainesChapitre 3 sur 7 · LE CACIQUE DE CIBAO · texte numérisé non relu

LE CACIQUE DE CIBAO

Avec quelle beauté se lève le jour ! avec quel mystère le crépuscule étend sa couleur d'or sur les nuages qui se groupent à l'extrémité du firmament !

Les rossignols annoncent le jour ; les fleurs embaument l'air; tout sourit! tout!... et moi?... Béni soit Dieu, qui perce la ténébreuse obscurité de la nuit et qui étend d'un

pôle à l'autre la chaleur vivifiante du soleil!

C'est ainsi que sa pitié toute-puissante percera les doutes de mon âme et la mélancolie incompréhensible où meurent sans s'ouvrir les fleurs de mon espérance.

Il est cinq heures... Du balcon, je peux compter les feuilles des arbres ; je suis abattu par le découragement; je sens une inquiétude inexplicable ; rien ne pense à côté de moi, tout ce qui m'entoure dort encore. Les oiseaux du jardin sont mes uniques compagnons, et je les salue avec ma peine...

Si ces innocentes petites bêtes comprenaient les douleurs du cœur de l'homme, je partagerais avec eux ce découragement sans cause, mais qui est le fonds de toute ma vie; ce découragement qui n'a pas de larmes, qui est inflexible, qui ne me quitte jamais, qui parfois augmente et qui se concentre dans ma poitrine : je le touche, je croise les bras, je le presse, et il me semble le sentir m' étouffant le cœur.

Dévoré par lui, je regarde trois arbres robustes, dont les branches , couvertes de ra-

meaux de fleurs, touchent presque ma tête. Le vulgaire les appelle les arbres d'amour.

Le printemps les a couverts de boutons de rose. Heureux arbres!... combien de jours durera votre gloire? combien de minutes dureront ces guirlandes légères qui font envie à mes yeux?

Hélas !... bientôt vous tomberez, emportés par le froid des nuits ou par la chaleur de l'été... bientôt le vent de la mort vous enlèvera... vous irez rouler sans défense dans la tombe des illusions, vous plonger, comme toutes les idées de l'homme, dans la tombe insatiable de la matière, dans cette nécropole de cendres, d'obscurité et de froid où s'enterre pour toujours tout ce qui est passé, en regardant sans inquiétude le présent et l'avenir.

C'est là la seule vérité de la vie; voilà pourquoi mon âme se 'nourrit de ses souvenirs... Triste nuit de la tombe! dans ton royaume expirent l'hypocrisie, le mensonge, la tromperie, l'intérêt et l'envie ; tu es seule ce qu'il y a de grand et de solennel. ..

C'est là ce que vous me répétez à grands cris, arbres d'amour! Ne laissez pas tomber les fleurs pour me convaincre ! Tout doit mourir! Quand le soleil commence à lever sa. tête, vous êtes couverts de ces guirlandes, amère raillerie de la vie! quand il inclinera sa tête à l'horizon, que seront-elles?

Je comprends votre langage, je ne veux pas méditer sur l'existence en regardant vos rameaux couleur de rose !

Si vous pouviez me répondre, je vous interrogerais... La terre où vous enfoncez vos noueuses racines se rappelle-t-elle les temps qui sont passés?

Il y a un demi-siècle que vous vivez pleins de jeunesse et que la main de l'homme vous a semés avec amour; mais il s'est écoulé trois cent soixante-deux ans, et, devant vous, un peu plus loin, sur la partie la plus élevée du jardin que vous embaumez de votre parfum , la princesse Hélène Aldobrandi de Rimini a planté ces deux cyprès gigantesques dont les funéraires et verts rameaux , hiver comme été, remplissent de deuil et de tris-

tesse les fontaines et les statues qui les entourent.

Il n'y a de ce fait ni histoire écrite, ni tradition, rien.

La main impie du temps a tout détruit; mais, au milieu des deux cyprès, au pied de leurs vieux troncs, sous de larges touffes, il y a un groupe d'Hercule immolant le lion, et, cachée à sa base, une plaque de marbre noir grossièrement travaillée. A ses angles, on lit cette inscription presque imperceptible :

« Ici mourut le frère du roi de Cibao : qui que tu sois, verse une larme à sa mémoire et prie Dieu, parce qu'il fut bon, miséricordieux et très-malheureux! »

Bien des fois j'ai lu ces lignes avec tristesse : elles sont tout Un poëme de douleur.

Vers l'année 1497, le jardin que je contemple maintenant en m'extasiant sur ses souvenirs, était le palais du prince Charles- Félix, époux d'Hélène Aldobrandi de Rimini, descendant d'une maison des plus illustres et souveraine.

Semblable en tout au palais des rois catholiques, il faisait l'admiration de ces temps par le luxe de son architecture arabe, de ses riches meubles et de ses tapisseries, et surtout par les délicieux parcs, bosquets et jardins qui l'environnaient , enfermés sous la

puissante défense de ses grandes murailles. Ces murailles, dont les méandres nombreux entouraient plus d'une demi-lieue de terrain, étonnaient les yeux quand, au sortir des sables de Madrid, ils voyaient ce paradis de délices où les princes de Rimini avaient réuni tout ce que les siècles passés avaient pu leur fournir de précieux.

Les deux époux, protégés des rois et objet de tous les respects, passaient leur vie avec leurs tendres enfants, qui faisaient leurs délices. »

Le prince Charles-Félix n'était pas beau : il avait quarante-trois ans, un cœur droit, une piété infinie; il était paisible, doux dans ses manières , bon père , meilleur époux , fidèle ami ; il avait concentré son bonheur dans son palais qu'habitaient toute l'année Hélène et ses enfants.

Hélène avait accompli vingt-six ans; elle avait la taille haute, la carnation belle; son teint révélait l'origine italienne de ses ancêtres; ses yeux étaient noirs, petits, vifs; son nez , aquilin ; sa bouche gracieuse montrait

continuellement les dents les plus blanches; son front large et ouvert; ses cheveux, bruns; ses épaules, arrondies; mince, gracieuse, svelte , bien faite , avec des pieds et des mains chefs-d'œuvre de perfection.

Hélène était le type idéal de la beauté; mélancolique au fond de l'âme, elle souriait toujours; légère en apparence, elle méditait profondément sur toutes choses; candide comme une enfant de sept ans, ses pensées étaient sévères comme celles de la vieillesse.

Elle faisait ressortir sa beauté par les modes capricieuses de son époque : les saphirs , les fils de perles , les émeraudes arrondies, les colliers d'escarboucles, rendaient folle en apparence cette nature d'ange qui se présentait toujours sémillante et séductrice, entraînant après elle les génies de la cour et les chevaliers les plus galants et les plus habiles.

Le prince Charles-Félix voyait Hélène entourée de ses aveugles adorateurs; il connaissait à fond la sévère vertu de cette femme si noble, de cette âme si sublime et si grande ;

et, sans jalousie dans le cœur, il l'abandonnait au délire de sa vanité enfantine.

Et la bonne épouse, la tendre mère, revenait de ses nuits de triomphe dans l'alcazar des rois et dans les palais des chevaliers de Castille à son foyer domestique ; elle montait contente et tranquille dans le lit nuptial, lit sans tache comme le nid des tourterelles de la montagne ; et la tendresse de ses enfants, et les caresses de son époux si bon faisaient l'enchantement de sa vie.

Hélène penchait sa tête et dormait pleine d'innocence, en souriant de ses triomphes : ses lèvres prononçaient alors le nom si saint pour elle de son excellent époux, qui, souvent attendri, imprima sur son front un baiser, en la bénissant de toute la tendresse de son cœur.

Le prince et la princesse vécurent six ans dans cette paix et dans cette allégresse , entourés de leurs enfants et au milieu de tous les plaisirs de la richesse et de la tranquillité de l'âme.

Charles-Félix était l'intime ami de Christophe Colomb, de ce génie extraordinaire qui venait de découvrir le nouveau monde, et que dona Isabelle lre avait fait amiral et vice-roi des Indes.

A peine le célèbre marin était-il de retour de son second voyage, qu'il reçut la visite du prince Charles-Félix.

Colomb devait de grandes faveurs à ce parfait chevalier, et, sur le point de repartir pour les îles d'Amérique, comme preuve d'une amitié et d'une confiance toutes spé-

ciales, il laissa à ses soins un des Indiens qu'il estimait beaucoup, qu'il avait amené d'Haïti, qui méritait par sa dignité et par son origine le respect le plus grand, bien qu'il le considérât comme une acquisition de sa découverte et de sa conquête, qu'il le considérât presque comme un esclave.

Celui que le fameux marin confiait au prince son ami était le frère du valeureux Caonabo, cacique d'Haïti.

— Gardez-moi, lui dit-il, ce descendant du roi de Gibao, enseignez-lui à aimer Dieu, et que votre main lui adoucisse les heures de sa vie.

L'Indien leva les yeux, prit affectueusement les mains du chevalier, et pressa bientôt Colomb dans ses bras, plein de tristesse de ne pouvoir le suivre dans le voyage qu'il allait de nouveau entreprendre.

Peu de jours après, le prince Charles-Félix quitta la cour et emmena à son alcazar de Madrid le frère de Caonabo.

Les habitants de la ville fixaient leurs yeux sur le sauvage, qui était grand, bien

fait, d'un teint basané, .couvert depuis la ceinture jusqu'au genou par de superbes plumes de toutes les couleurs admirablement entrelacées, dont la tête était ornée d'un splendide panache, et qui portait à son cou une chaîne d'or massif pesant six cents castillans. Toujours mélancolique, sans jamais sourire , sévère , taciturne , quoique d'un< physionomie vive, de telle sorte que, sans ouvrir la bouche, sa figure exprimait tout ce que pensait sa tête, tout ce que sentait son cœur.

Le taciturne Caonabo entra dans l'alcazar, accompagné du prince.

La princesse Hélène, entourée de ses enfants, descendit à la salle d'armes pour recevoir le sauvage. Quand il se présenta, les petits enfants, saisis de crainte, se cachèrent dans les plis de la robe de leur mère et avancèrent timidement leurs petites têtes angéliques.

Hélène, curieuse, fixa les yeux sur l'Indien, qui la regarda, fléchit les deux genoux devant sa majestueuse beauté, et toucha ses

pieds avec sa tête en signe d'admiration et de respect profond.

La princesse, en voyant cet homme, sentit son cœur défaillir; elle tendit la main à l'infortuné et le releva de terre.

Le prince et la princesse lui dirent :

— Dans cet alcazar nous rendrons heureuses les heures de ta vie, jusqu'à ce que ton ami l'amiral revienne.

L'Indien tenait encore dans ses mains les mains de la princesse : un moment son visage se troubla, puis il leva les yeux, poussa un soupir, indiqua l'Occident avec mélancolie, baissa la tête et deux larmes roulèrent de ses yeux.

Hélène et ses enfants comprirent le chagrin de cet homme, et ils laissèrent aussi couler leurs larmes.

Près du parc qui bordait l 'alcazar, il y avait un pavillon inondé parle soleil, entouré de jasmins et de plantes odoriférantes. Un peu plus loin, un cercle de chênes robustes, de frênes noirs et de pins séculaires : et c'est là que le prince et la princesse donnèrent

l'hospitalité à l'Indien du nouveau monde.

— Ici tu vivras content, lui dit Charles- Félix, parce que tu seras au milieu de tous les avantages de la civilisation.

L'Indien baisa les mains du chevalier et s'assit dans un coin de la demeure hospitalière.

La nuit tomba : l'Indien avait abandonné déjà la chaleur de l'habitation pour tendre, d'un arbre à un autre, son léger hamac à la clarté de la lune, et il s'endormit à l'air libre. Dès ce moment, ce fut là son lit, là son foyer, là tout son univers.

Le prince et la princesse aimaient Caonabo, parce qu'il était doux et bon, que dans sa mélancolie il y avait une sublimité divine.

Le sauvage vivait retiré dans son petit bosquet ; ni de jour ni de nuit, ses pieds ne dépassèrent la limite des murailles de l'ai-

cazar; ses yeux ne connurent de ce séjour que les fleurs du jardin et le bois épais d'Aldobrandi de Rimini.

Les mois se passèrent, et Colomb ne revint pas des îles. La tristesse augmenta l'hypocondrie du sauvage qui parlait déjà la langue espagnole, et qui comprenait tout avec une finesse et un discernement admirables.

Sa nourriture était frugale : elle se composait d'herbes cuites et de racines rôties.

Il ne goûtait jamais de boissons spiritueuses; il dormait peu.

Hiver comme été, son hamac était exposé à l'air; quand le froid était vif, il jetait sur lui une peau d'ours blanc, présent des rois de Gastille; c'était là tout ce qui donnait de la chaleur à son lit. Quoique les îles où il était né fussent inondées de soleil et brûlées par le climat des tropiques, l'Indien offrait une résistance inexprimable aux saisons et à la douleur même qui se peignait à peine sur les rides de son front.

Rarement il entrait dans l'alcazar; le prince Charles allait dans son bosquet le

saluer tous les jours; les enfants d'Hélène l'adoraient, et ce n'était qu'avec eux que le sauvage était doux et affectueux.

Hélène ne lui parlait presque jamais, rarement elle fixait ses yeux sur lui; mais Hélène depuis une année était rêveuse : devant elle le sauvage pâlissait et renfonçait toutes ses pensées; en voyant passer Hélène, ses yeux se remplissaient de larmes. Si elle s'asseyait au bord de la fontaine, l'Indien la suivait avec son regard d'aigle; et avec la tendresse d'âme qui dévore tous les martyrs de la vie, il la contemplait d'un air calme et méditatif; et Hélène ne levait pas ses yeux timides: quelle lutte si terrible î

Cette noble femme ne couronnait plus sa tête de fleurs; ses yeux ardents n'appelaient plus la foule de ses enthousiastes adorateurs; elle n'entourait plus son cou de saphirs ni de perles.

Elle était silencieuse; ses lèvres souriaient avec peine; sa figure avait pâli; le trouble agitait son cœur; son front brûlait; le feu de l'intelligence rougissait ses yeux, et ses mains

étaient comme la glace. Hélène ne dormait plus; elle n'était plus heureuse; l'ange du désespoir avait brisé les ailes de son cœur. Pauvre Hélène !

L'Indien, réservé et sombre, semblait tourmenté d'une horrible pensée; son cœur ne laissait pas échapper un soupir ; jamais il ne relevait son front; le soleil ne se levait pas pour cet homme infortuné ; en vain les fleurs s'ouvraient; la lumière de la lune, l'éclat des étoiles, le ciel bleu, le chant mélancolique du rossignol, ne consolaient plus son âme désespérée et ténébreuse, qui s'était repliée avec dégoût, sans consolation et sans espoir.

Qu'avait Gaonabo? Etaient-ce les souvenirs de la patrie, étaient-ce les fers de l'esclavage qui l'étoufTaient? Était-il malade? Quelle douleur oppressait le cœur de la princesse Hélène?...

La mère dit un jour à ses tendres enfants :

— N'allez pas au bosquet de Caonabo : que l'Indien ne revienne pas baiser vos fronts.

Les enfants éclatèrent en sanglots, et de nombreuses semaines se passèrent sans qu'ils

missent le pied dans le bosquet du cacique.

Le sauvage, avec la sagacité de l'Américain, comprit leur absence et baissa la tête : il fit une couronne de fleurs jaunes, et il la suspendit à l'arbre au pied duquel ces beaux petits anges venaient jouer; avec sa flèche il grava au milieu un lis, un cœur et une faible branche brisée par le vent.

Hélène passa devant l'arbre, le regarda, et elle ressentit dans ses entrailles le chagrin de Caonabo.

L'Indien était assis sur une pierre, l'attendant sans repos; la pâleur couvrait sa figure, et l'on voyait sur ses joues les sillons des larmes brûlantes.

La pauvre Hélène voulait s'éloigner de la vue de cet infortuné, et les pleurs coulèrent aussi de ses yeux; mais la main du destin l'entraînait malgré elle.

Pendant plusieurs jours elle ne revint pas au bosquet, mais elle y envoya ses enfants: la compassion dévorait son âme. L'Indien, en les voyant, les couronna de jasmins et de lis et les pressa contre son cœur; il monta aux touffes les plus élevées des pins, y surprit les tourterelles dans leur nid, leur enleva leurs blancs petits, et les donna aux heureux enfants, qui vinrent, pleins de joie, les offrir à leur mère attristée.

Hélène s'attendrit à la vue de ces tendres oiseaux : elle ne put résister à sa douleur.

— Mon-Dieu, dit-elle, donnez-moi la force de lutter contre le délire qui me tue...

Et elle pressa dans ses bras ses enfants caressants, couvrit de baisers les couronnes que portaient leurs têtes innocentes, couronnes que la main du sauvage avait tressées ; et chaque baiser de ses lèvres sur ces fleurs odoriférantes empoisonnait de plus en plus la douleur de son existence.

Cette sainte femme ne put vaincre sa soufc france : à la clarté de la lune, elle alla dans le jardin ; elle se dirigea en tremblant vers la fontaine où une force irrésistible l'entraînait, et elle arriva au bosquet de l'Indien qui était assis pâle et méditatif.

— Gaonabo! lui dit-elle, en balbutiant.

L'Indien crut entendre la voix de l'ange

et n'eut pas le courage de lever la tête.

— Caonabo ! répéta la malheureuse Hélène, le cœur brisé de chagrin !

— Béni sois-tu, Seigneur Dieu ! répondit l'Indien, en inondant ses mains de larmes et en tombant à genoux à ses pieds; ce pauvre sauvage t'aime de tout son cœur*

parce que tu es bonne comme tes enfants, et que tu es la femme de mon ami qui allège mes chagrins.

Je t'aime, continua-t-il, en brûlant de ses baisers les mains glacées de la malheureuse Hélène : je ne veux rien de toi; je t'aime!... tu es venue me consoler... Hélas! Dieu a voulu que nos pères ne fussent pas égaux, que tu ne descendes pas de ma race; que moi, né du sang des rois, je sois l'esclave de l'amiral et le mendiant que protège aujourd'hui l'âme généreuse de ton mari. Que la volonté du ciel s'accomplisse! Sois bonne, lui dit-il enfin, en se levant plein d'une agitation profonde, sois bonne, que ton âme soit miséricordieuse. Bientôt finira ma triste vie.

L'Indien pleura abondamment et posa ses mains sur la tête de la princesse Hélène :

— Que l'ange de ma race te protège ! Que Dieu sanctifie ton cœur et qu'il bénisse tes enfants.

Hélène souffrait horriblement ; le sauvage la regardait avec la grandeur des rois; dans ses yeux brillait le génie, Sa bouche pro-

nonça les dernières paroles avec la majesté impérieuse de la vertu sublime :

— Adieu ! lui dit-il encore en baisant son front avec la plus chaste vénération.

La princesse ne pouvait retenir ses larmes.

— Ne pleure pas, lui répéta-t-il de nouveau; que ton âme ne tressaille pas; oublie ce pauvre Indien, et Dieu te consolera.

La résille de dentelle qui la couvrait tomba de la tête d'Hélène; elle était mouillée de larmes : l'Indien la ramassa, et Hélène s'éloigna du bosquet en tremblant.

Depuis, les portes de l'alcazar restèrent fermées trois jours et trois nuits.

L'Indien ne prit ni boisson ni nourriture durant ces trois longs jours; le quatrième, au lever de l'aurore, Caonabo fit un effort suprême : il pressa contre son cœur la résille d'Hélène, inondée de ses larmes et brûlante comme les derniers baisers de sa vie, et il expira en bénissant cette pieuse femme.

Le soleil se levait à l'horizon quand les pages de l'alcazar annoncèrent au prince et à la princesse que Caonabo était mort.

Charles-Félix et Hélène s'empressèrent de courir au bosquet; le prince posa les mains sur la tête de ce corps tout pâle.

Hélène , mourante , fixa les yeux sur la résille que l'Indien tenait pressée contre son cœur, comme si une pensée éternelle lui avait donné une force mystérieuse.

Hélène fit enterrer le cadavre à l'endroit même où Caonabo avait expiré; elle fit graver sur la pierre l'inscription que mes yeux ont lue si souvent avec tant de tristesse. — Hélène planta ces deux grands cyprès qui vivent depuis trois cent soixante-deux ans. Hélène pria beaucoup Dieu pour cette âme si pleine de vertu, de noblesse et de miséricorde; et, peu de temps après, elle mourut, consumée de chagrin, aussi pure, aussi vertueuse qu'elle avait toujours vécu.

La race des princes Aldobrandi de Rimini disparut avec les années; plus tard l'alcazar fut détruit, les bois coupés; les deux cyprès seuls, la plaque de marbre noir, la grande statue d'Hercule déchirant le lion, sont les uniques restes de cette lamentable histoire,

qui sera toujours la tradition de l'Indien Caonabo, frère du vaillant cacique de Cibao, mari de la grande et malheureuse reine Ànacaona.

IZUA

IZUA

C'était une pauvre chaumière cachée dans les faubourgs d'Arequipa qu'habitait Izua en compagnie de sa mère ;

De sa mère, à qui les malheurs et les déceptions avaient desséché le cœur.

La belle jeune fille avait des espérances; elle avait des illusions : illusions et espérances que devaient faire évanouir les années

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de la vie ! les années de la vie qui sont la mort ! . . .

Elle avait rêvé un paradis; elle cherchait dans le monde une âme de feu , une àme généreuse comme la sienne.

Elle allait accomplir ses dix-huit printemps; et malgré sa beauté, personne n'était venu frapper à sa porte.

Un soir que le soleil se couchait à l'horizon, un cavalier du nom d'Angelo Doria la vit. C'était un descendant d'André Doria, et il était proscrit de sa patrie.

Sous les larges bords de son chapeau brillaient des yeux qui vont droit au cœur et révèlent l'énergie d'un esprit courageux.

La jeune fille le regarda, et dès ce moment elle sentit la tristesse, la tristesse qui , chez les vierges candides, est l'amour dans l'âme.

Angelo laissa son souvenir dans le cœur d'izua, comme certaines fleurs qui empoisonnent l'air qui les caresse.

Deux jours après il vint s'asseoir à la porte de la timide jeune fille, de la timide jeune

fille qui tremblante écouta sa voix, sa voix pleine de douceur.

Le proscrit lui dit avec tendresse :

— Izua, tu es mon amour.

Izua ne put répondre. Qui ne compatit aux malheurs de celui qui vit dans l'exil? Elle baissa candidement les yeux, devint rouge comme du carmin, et s'enfuit saisie de honte.

La lutte et les soupirs durèrent plusieurs jours ; mais enfin la jeune fille répondit au cœur qui la remplissait d'amour.

Ces deux bonnes âmes se jurèrent un amour éternel; amour éternel..., martyre infini de doutes, de larmes.

Gomme ce doux sentiment frappe les fibres délicates là où une douleur latente se développe, consume et agite la matière de la vie!

Angelo avait de la vertu, du courage, une grande intelligence; mais il était pauvre, très-pauvre î...

La mère d'Izua avait résolu d'échanger pour de l'or la main de sa fille.

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La vieille,, endurcie au milieu des griffes de la misère . avait appris qu'on ne trouve le bonheur que dans les biens de la fortune.

Détresse, dégoût, désespoir, n'étaient avec de l'or que paroles vides! que réalités effrayantes avec la nudité et la faim !

Voilà pourquoi, dans son erreur, elle avait décidé qu'Izua ne se marierait jamais qu'à un homme qui aurait de l'argent.

Elle avait oublié « qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à une riche d'entrer dans le royaume des cieux; »

Que. h si Pu veux être heureux; va et vends ce que tu as^ et donne-le aux pauvres^ et tu auras un trésor dans le ciel. »

Cependant, la vieille brûlait des cierges aux saints ; elle ne fermait pas les yeux sans baiser le scapulaire ; elle entendait la messe , se confessait, était toujours à l'église. Et avec ce système elle espérait se sauver en se trompant et en croyant tromper les saints, comme si les saints étaient des sots...

Mais quand il s'agissait de sa fille, fûtelle ou non malheureuse, sa résolution était irrévocable : la marier avec un homme riche ou l'enfermer dans un couvent.

La jeune fille ignorait cette pensée, et, un jour que le chagrin oppressait son âme, elle alla vers sa mère chercher du secours.

— Ma mère, lui dit-elle, j'aime le senor Angelo, et le senor An gel o m'aime.

— Ma fille, lui répondit la vieille, il faut oublier cette infortune qui viendrait augmenter notre misère.

— Dans notre pauvreté, nous vivrons heureux, lui répondit craintivement la jeune fille...

— J'aimerais mieux te voir morte, lui répondit la mère en fureur.

La jeune fille pâlit, pencha la tête, se retira affligée et les yeux pleins de larmes.

La mère connaissait la trempe de sa fille; huit jours après elle l'éloigna d'Arequipa. Elle transporta sa demeure dans une maisonnette entourée d'arbres, située au centre d'une des plus délicieuses vallées d'Amérique, à quatre-vingts lieues de la ville.

Izua tomba malade ; la pâleur vint remplacer le teint rose de ses joues. Il fallait guérir l'âme; pauvre jeune fille! jamais l'âme malade ne se guérit... Elle marchait ainsi, et s'approchait du tombeau...

Angelo ignorait sa demeure; et il était aussi très-malheureux...

Inutilement l'amant chercha sa bien-aimée; en vain la jeune fille attendit Angelo... Angelo qui, éperdu, fatigué de recherches, s'éloigna d'Arequipa un an après.

La vieille dit alors à sa fille mourante :

— Ton amant t'a oubliée; uni à une autre femme, il est rentré dans son pays natal, et bientôt après il est mort.

Izua ouvrit les yeux, sans ajouter foi à ces paroles.

— Ce que tu me dis est-il vrai ? Tu me le jures, mère de mon âme?

La mère n'eut ni conscience, ni chanté, et elle jura tranquillement.

— Alors, répondit la jeune vierge, je vivrai pour Dieu.

La mère baissa la tête.

Huit jours après, et encore malade, la pauvre jeune fille entra au couvent de Sainte- Claire; un an plus tard elle prit le voile, fit sa profession, et s'appela dès lors sœur Louise de l'Incarnation.

De Y or ou la maison de Dieu; la maison de Dieu avait ouvert ses portes à la victime.

Quelle mélancolie fait fermenter les souvenirs de la félicité passée , cachés au fond de Târne!...

Quand les yeux ne regardent rien, qu'ils sont impassibles au milieu de la lumière ou des ténèbres;

Quand ni le silence ni le bruit n'agitent la matière de la vie, que la pensée est alors triste et douloureuse ! comme elle s'échappe de l'âme avec désespoir, en frappant de ses ailes de neige les fibres rompues du pauvre cœur de l'homme !...

Izua vécut trois ans dans cette situation cruelle, toujours abstraite, espérant en Tinfinie miséricorde de Dieu.

Que de rides avaient marqué les angoisses sur ses joues délicates!...

La religieuse finit par vaincre l'esprit malin des souvenirs ; elle faisait en paix sa prière... comme l'on finit par parcourir tout chemin, bon ou mauvais!...

Rien n'habitue à la fatigue comme la fatigue elle-même!..,

Hélas ! avec le bonheur on ne connaît pas le bonheur! Sans le mal, on ne peut connaître le bien !

L'esprit rêve toujours un avenir souriant et bienfaisant, un avenir qui n'arrive jamais.

Dans l'infortune et la douleur, vient un moment où l'on ne sent pas le martyre... un moment où l'on ne comprend pas non plus cet avenir sans fin.

Voilà pourquoi la tristesse offre aux grandes âmes plus de consolation que la joie.

Bienheureux les infortunés qui vivent dans une agonie perpétuelle; c'est à eux qu'ap-

partient toujours l'espérance, qui se réalisera dans le royaume des cieux après la pérégrination passagère en ce monde, où la justice et l'injustice ne sont que délire.

Entrez par la porte étroite^ parce que la porte large et la voie spacieuse mènent à la perdition.

Que la porte de la vie est étroite, qu'il est peu large le chemin qui y conduit! Qu'il est petit le nombre de ceux qui le trouvent..., dit Jésus-Christ.

Izua, cherchant ce chemin, était entrée dans le cloître, et dans le cloître elle ne sentait déjà plus la douleur, parce que la douleur était l'âme de sa triste vie.

Le couvent de Sainte-Claire occupait un terrain immense. De superbes galeries, sur lesquelles donnaient les cellules, bordaient sa cour carrée, et elles conduisaient à l'escalier de marbre qui venait au chœur et au jardin.

Du chœur on passait à l'église par la porte du comulgatorio , par où entraient les novices le jour de la profession.

Le grand autel était entouré de jalousies ornées de petits grillages en fil de fer, der-

rière lesquels les religieuses assistaient à l'office.

Dans une des tribunes les plus élevées priait chaque jour sœur Louise de l'Incarnation.

Les fidèles connaissaient son histoire et avaient pitié d'elle.

Élue supérieure, les nonnes et les novices l'aimaient comme leur ange tutélaire; autour d'elle tout souriait; la paix de son âme remplissait le couvent de paix.

C'était au mois de mai ; l'église était parsemée de fleurs , les murs couverts de tentures de soie cramoisie ; des milliers de bougies versaient de toutes parts la lumière; la musique faisait retentir les voûtes du temple ; les fidèles récitaient leurs prières; la communauté chantait les hymnes célestes à la Yierge.

Les portes étaient ouvertes de part en part : la foule entrait et sortait en tumulte; les derniers accents du Te Deum se faisaient entendre quand, fendant la foule, s'avance jusqu'au grand autel un homme à la taille

élevée, aux cheveux blancs, au teint pâle, à l'œil pensif; là, il fléchit le genou et se livre à la prière.

La cérémonie venait de finir; c'était l'heure de fermer les portes, et le sacristain secouait sa poignée de clefs en signe de départ.

La supérieure se retirait de sa tribune, quand elle fixa les yeux sur cet homme.

— Vierge sainte î s'écria-t-elle épouvantée.

Celui qui priait releva la tête, et .à travers le grillage il vit la figure attristée de la religieuse qui lui tendait des mains suppliantes.

Notre personnage la contempla et pâlit ; il s'approcha ensuite du grillage, et lui dit d'une voix plaintive :

— Izua de ma vie, j'ai pleuré ta mort et je viens de prier Dieu pour ton âme!

La supérieure ne put répondre, et elle tomba évanouie sur l'accoudoir.

Les nonnes se retirèrent de la tribune; Angelo quitta l'église comme s'il était fou ; le sacristain, après avoir aspergé la grand nef avec de l'eau bénite pour effrayer le diable

qui ne se trouve que dans le cœur de ceux qui ferment F oreille aux cris de F infortune, ferma les portes en tremblant, et se retira dans la sacristie.

La faible lumière d'une petite lampe dissipait à peine l'obscurité de la cellule de sœur Louise de l'Incarnation.

La supérieure, revêtue de son habit grossier, les yeux fixés sur son chapelet à gros grains, appuyait sa tête sur sa main décharnée.

Sur ses sourcils froncés, sur ses yeux brillants d'un éclat sinistre, se peignait la tempête qui agitait son cœur.

Auprès d'elle était un vieillard qui l'observait en silence, le médecin du couvent et l'ami de l'âme de la supérieure.

— Votre Révérence est en grand danger ; je vais appeler la communauté.

— N'appelez personne et laissez-moi ; le temps vole. Il y a trois ans que vous m'avez vu faire ma profession. Vous savez si, depuis ce moment, ma résignation et ma pénitence ont été grandes ; vous voyez la douceur et la justice avec laquelle je gouverne cette sainte maison. Les novices m'appellent leur bonne mère, et moi j'ai au cœur une douleur qui ne finit pas. La mort était mon unique espérance, et, avant son arrivée, j'ai vu Angelo Doria...

Le docteur fit un mouvement de surprise.

— Oui, Angelo Doria, le bien-aimé de mon cœur... Ma mère m'avait juré qu'il avait épousé une autre femme, qu'il était mort loin d'Arequipa; voilà pourquoi j'ai pris le voile. Angelo Doria vit... ma mère m'a trompée... je veux sortir immédiatement du couvent. Chaque minute augmente mon inquiétude; chaque heure est un siècle. Je sens que le sang monte à ma tête : j'ai besoin de l'air libre... ces murailles m'étouf-

fent... demain je ne veux pas voir ici la lumière du jour... non... non...

— Mère supérieure, c'est impossible.

— Impossible ! répondit la sœur tremblante de colère, et se levant avec violence, les yeux injectés de sang et fixés sur le front du médecin ; alors, avant que le soleil éclaire le monde, le couvent sera réduit en cendres ; ma main allumera l'incendie, et ma mort, au milieu des flammes, mettra un terme à cet horrible martyre qui me consume.

— Que Votre Révérence se calme; pour la voir heureuse, je donnerais le sang de mes veines.

— Il n'en faut pas autant, dit la supérieure avec impatience; ce que je veux, c'est que vous m'aidiez à sortir d'ici.

— Et comment puis- je le faire? s'écria le médecin.

Il y eut un moment de silence; le médecin regardait la supérieure; la supérieure tenait ses yeux immobiles; la lumière de la lampe s'éteignait ; le mouvement monotone de l'horloge marquait les heures, et à la porte de la

cellule, tranquille et priant avec une piété fervente, une jeune novice contemplait la lune et la grandeur sublime d'une nuit sereine.

— Écoutez comment cela peut se faire, dit la supérieure en rompant le silence.

Demain, à minuit, mettez le cadavre d'une femme à la porte du jardin.

Le médecin la regarda avec étonnement.

— Et que fera Votre Révérence avec ce cadavre?

— Demain, répéta la supérieure avec un accent amer, demain, à minuit, mettez-moi un cadavre à la porte du jardin...; s'il n'y est pas à minuit, à une heure cette sainte maison sera' en feu.

Le vieillard la regarda épouvanté.

— A minuit, le cadavre sera à la porte du jardin.

Le jour suivant, la supérieure ne se leva pas du lit. Grande était la concentration de son àme. Elle passa les heures de la journée dans un silence profond ; à neuf heures du soir la communauté se livra au sommeil.

A onze heures, la supérieure s'assit dans le fauteuil qui se trouvait en un coin de sa cellule."

Quelle violente inquiétude dominait le cœur de cette femme ! Les idées se croisaient dans sa tête comme les nuages entraînés par l'ouragan.

La nuit était froide; la pluie fouettait les vitres de la fenêtre; dans les corridors, le vent s'engouffrait, et il secouait les branches des arbres avec un lugubre murmure.

Les yeux de la supérieure lançaient le feu ; ses oreilles attentives percevaient le plus léger mouvement dans le lointain; l'impatience oppressait son cœur, et, pour cette âme en peine, les heures avaient arrêté leur course.

Enfin minuit sonna : la sœur compta un à un les échos de la cloche; que son gémissement était lugubre! Un coup de sifflet retentit dans les airs... elle quitta son fauteuil, sortit de la cellule, traversa le cloître, descendit dans la cour, et elle ouvrit, sans savoir comment, la porte du jardin.

Sur ses marches était étendu un cadavre.

La lune se cachait au milieu des nuages, la nuit était profonde, la rue solitaire.

La supérieure arriva jusqu'au mort, le regarda avec une joie féroce; ses mains

le touchèrent ; c'était le cadavre d'une femme, elle eut peur... mais le délire domina la nature.

Encore tout étonnée, elle le prend par les boucles des cheveux, l'entraîne avec convulsion, le cache parmi les arbres, et referme la porte du jardin.

Elle s'arrêta un moment à réfléchir, mais, comme aiguillonnée par l'esprit, elle appuie le cadavre contre un arbre, le place hardiment sur ses épaules, et le porte à travers le cloître.

Ce corps de femme était mouillé, la tête penchait sous la poitrine délicate de la sœur; les lèvres frottaient les pâles joues de cette infortunée dont le désespoir faisait battre le cœur.

La supérieure, insensible au dégoût, à la crainte, au froid, au poids du cadavre, l'emportait comme une condamnée.

Ainsi chargée, elle traversa le jardin et le cloître, monta l'escalier, entra dans sa cellule, et jeta violemment son fardeau sur le lit.

f. Saisie d'effroi, elle le contempla un instant... puis elle fit une prière... quelle prière ! et ensuite, entassant tout autour lii vres, meubles, vêtements, huile, d'une main ferme elle y mit le feu. Quant tout brûla, que les flammes montèrent jusqu'au toit, étouffée par la fumée, aveuglée presque et les mains presque brûlées, elle abandonna la cellule, la ferma du dehors, et elle s'élança dans la rue, comme une flèche, par la porte du jardin.

Et il sonna une heure de la nuit, l'heure la plus triste de la vie.

Au bruit des grilles qui se rompaient brûlées, des murailles qui se renversaient, à la terrible lueur de l'incendie, la communauté se réveilla et courut à la cellule.

La cellule n'existait déjà plus; et le matin, quand le feu fut éteint, à la place du lit de sœur Louise de l'Incarnation, on trouva un amas d'ossements calcinés qui firent croire que la supérieure avait été victime des flammes.

La communauté la pleura longtemps ;

elle rendit les honneurs funèbres à sa bonne mère, couvrit les ossements de fleurs, et les déposa religieusement dans le caveau du couvent.

Dans quel découragement passe les heures celui qui a perdu toutes les espérances et qui lutte toujours.

Quand, en ouvrant les yeux, il heurté la même impossibilité ; quand il la contemple durant le jour, et quand, en se livrant au repos, il lutte dans ses rêves contre cette impossibilité cruelle qui engendre le découragement de n'être jamais réalisé... qui dégénère bientôt en cet ahurissement donnant à la main de l'homme la force de saisir le fer pour l'enfoncer dans son cœur, et de guérir ainsi, en une fois, les plaies qui chaque jour augmentent et empoisonnent l'infortune ;

11 y a de tels moments suprêmes de fatigue et de douleur, de tels moments si agités, que l'on s'étonne que l'âme ait tant de patience.

Quel mystère domine l'esprit fort pour qu'il ne rompe pas la chaîne légère qui attache la vie à la vie impénétrable de la création I

C'est ce mystère qui arrêtait la main d'Angelo Doria.

Trois années de martyre avaient engendré dans son âme un ennui aussi profond que l'obscure pensée de la mort.

Il vivait inconnu devant le couvent de Sainte-Claire. A peine les flammes brillèrentelles que plein d'inquiétude il s'élança dans la rue. Il courut en cherchant l'entrée du couvent, quand il heurta un corps inanimé appuyé contre le mur de clôture. Angelo reconnut Izua privée de sentiment.

Il la prit dans ses bras, et, comme la rue était encore déserte, il put l'emporter dans sa maison sans être vu de personne.

Ce n'est pas ce que veut l'homme qui arrive sur la terre, mais bien ce qui a été réglé par la volonté de Dieu.

Quand Izua ouvrit les yeux, elle vit Angelo Doria assis au chevet de son lit.

Izua le regarda avec surprise, éleva ses mains suppliantes, et s'écria avec un religieux accent :

— Grâce, mon Dieu, bonté ineffable et infinie!... Je t'adore et je te bénis dans tes profonds jugements : tu as entendu ma voix... pardonne-moi et protége-moi... An-

gelo de ma vie ! s'écria-t-elle en se jetant dans les bras du malheureux proscrit.

Longtemps leurs larmes coulèrent et se mêlèrent; les baisers de l'âme ont une éloquence céleste. Cesdeuxbouches, qui avaient, tant d'années, bu le fiel de l'infortune, étaient réunies et goûtaient le plaisir infini d'un saint amour qui ne peut se comparer qu'à la grandeur de la lumière, qu'à la sublimité de la nuit couverte d'étoiles, qu'au terrible fracas des ouragans.

Les pauvres amants, ignorés et cachés dans l'épaisseur des bois qui entourent les frontières d'Arequipa, vécurent trois années, comme deux frères, comme deux amis, comme deux anges de vertu et d'innocence.

Izua priait ; sur sa poitrine elle portait le scapulaire de l'ordre dont elle n'avait pas quitté l'humble habit, et, au milieu de la tristesse , la paix de Dieu nourrissait son âme. Mais Angelo était toujours pensif; ses yeux regardaient avec une douleur inexplicable.

Et sa pâleur, son amer sourire, sa con-

centration sombre, tourmentaient Izua.., Foi et espérance étaient pour lui des mots vides de sens.

Il avait souffert trois ans en voulant arracher à la tombe l'ange qu'il croyait renfermé dans ses ténèbres, et quand l'ange appuyait sa tête candide sur sa malheureuse poitrine et comptait les battements de son cœur, son cœur s'était fermé par amour, et, à travers le monde des souvenirs , il errait sans cesse, sans jamais se reposer. C'était une volonté mystérieuse qui lui avait fait trouver l'ange après tant de martyres... Et l'ange n'avait plus de beauté..., n'avait plus de fiel..., n'avait plus le poison nécessaire à l'homme pour s'endormir après la douleur et pour s'accoutumer à l'hypocondrie, à la solitude éternelle, à la haine, à la malédiction des condamnés.

Et c'est en vain que le silence et l'agréable douceur de la retraite... c'est en vain que la mélancolique quiét ude des campagnes vierges étendaient la paix et son atmosphère de consolation autour de ces infortunés...

L'hirondelle qui en fendant les airs faisait entendre ses harmonieux et gais gazouillements; le tendre troupeau qui, blanc comme la neige, broutait au pied du mont; le saule qui baignait ses branches pleureuses dans le tranquille courant ; le ciel couleur de pourpre parsemé d'or et d'azur, rien ne les frappait!... Angelo et Izua tenaient les yeux impassibles et fixes sur le bord de la tombe!... Pour eux, rien ne souriait... rien!...

Qu'est-ce qui augmentait chaque jour la tristesse de leur vie?

Était-ce le remords?

Avoir soif, -goûter l'eau transparente, et sentir ensuite dans les veines, d'où on ne peut l'arracher, le poison meurtrier ! Hélas ! telle est la volonté de Dieu!...

Angelo ne put résister.

Une de ces matinées où le ciel semble entendre les gémissements des hommes et s'attrister de leur tristesse, la tête appuyée sur les épaules d'Izua, il lui dit d'une voix amoureuse et plaintive :

— Les jours de la vie se passent... et notre tristesse n'a point de fin... tu étais épouse de Dieu et l'âme de mon âme... mon cœur est rempli d'amertume... je ne peux plus y tenir... à mes côtés tu crois profaner le nom de Dieu... tes larmes inondent mes

mains... et je sens ici un enfer sans fin qui me consume... Pauvre Izua!... si tu crains la condamnation éternelle, ma main te guidera à la maison de Dieu...

Izua se jeta au cou de cet homme qui inclina sa tête et sembla méditer profondément et se séparer du monde.

C'était le 17 octobre 1657, jour anniversaire de la mort de sœur Louise de l'Incarnation.

— Quelle époque si douloureuse ! Pourras-tu l'oublier, toi, Izua, bénie de mon âme? disait Angelo Doria à la pauvre femme dont il allait se séparer pour toujours.

En ce jour, la portière du couvent de Sainte- Claire annonçait à la communauté que le révérend évêque d'Arequipa attendait au parloir.

Les sœurs allèrent le recevoir avec em-

pressement... Le prélat entra et se dirigea vers l'église accompagné d'une femme couverte d'un voile noir et suivie d'un moine franciscain qui, sans lever les yeux, alla s'agenouiller à côté du grand autel.

L'évêque entra dans le confessionnal, la femme s'agenouilla à ses pieds.

Les religieuses observaient avec curiosité.

La pénitente confessa ses péchés et éclata bientôt en sanglots.

L'évêque lui donna l'absolution, la prit par la main , pendant qu'elle était encore enveloppée dans son manteau, et la conduisit à l'endroit où la communauté était réunie.

— Mes filles, leur dit-il, sœur Louise de l'Incarnation, votre supérieure, pour qui ces murs sont couverts de deuil, vit encore.

La communauté se retourna avec surprise, semblable au timide troupeau que saisit le sifflet du berger.

— Elle vit, et elle fera pénitence ici jus qu'à l'heure de la mort... Ouvrez la maison de Dieu à votre pauvre sœur.

L'évêque lui enleva le voile, et sœur

Louise de l'Incarnation tomba à genoux, pâle, à la porte du comulgatorio.

— Venez, épouses de Jésus-Christ, essuyer les larmes de celle qui pleure avec repentir, dit le prélat.

Et la communauté entoura la supérieure, l'introduisit dans le couvent; quand la com- . munauté fut passée, le comulgatorio se ferma, j et tout rentra dans un profond silence.

Les flambeaux de l'autel brillaient encore, le soir tombait, les ombres brunissaient les murailles et remplissaient le temple de mystère, quand le prélat s'approcha du frère qui était encore en prière :

— Frère, lui dit-il, levez-vous; ayez confiance, et préparez-vous à partir pour les missions de la Sierra-Grande.

Le frère baissa la tête, joignit les mains, fixa les regards avec une tendresse déchirante sur la porte par où était entrée sœur Louise de l'Incarnation, et s'écria avec l'accent de la douleur :

— Adieu! Izua de ma vie!... adieu jusqu'à l'éternité !

Il partit ensuite pour les missions de la Sierra-Grande, et personne ne sut depuis ce qu'était devenu le frère Angelo Doria.

Quelques mois après mourut sœur Louise de l'Incarnation, supérieure du couvent de Sainte-Claire.

Son dernier souvenir fut un souvenir douloureux..., sa dernière heure... une heure de charité et de pénitence.

Elle avait vécu comme une sainte, elle mourut comme une martyre. Sans doute, elle est en présence de Dieu, couronnée de fleurs immortelles.

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