‹ Traditions américainesChapitre 4 sur 7 · VENDEURS DE CHAIR HUMAINE · texte numérisé non relu

VENDEURS DE CHAIR HUMAINE

Le vent du nord entraînait les nuages; la mer brisait ses ondes écumeuses sur les récifs qui forment les bords de la Pointe.

C'était un soir de décembre. Les yeux apercevaient à peine la ville de La Havane, enfermée dans ses vieilles murailles : la chaussée de Saint-Lazare était déserte. Le soleil se couchait, et, près de la potence

\&k TRADITIONS AMÉRICAINES.

toujours élevée à l'entrée du port comme symbole de la justice humaine, étaient assis deux jeunes Africains qui regardaient avec tristesse la mer en courroux se briser contre les rochers.

Le plus âgé dénotait la race de Carabali, par les lignes de sa figure et par la rangée de ses dents pointues. L'autre était une jeune fille de Zanzibar d'environ dix-sept ans.

Le jeune homme était immobile, et il semblait qu'un douloureux souvenir oppressait son cœur.

— Paul, il faut oublier la patrie; nous ne la reverrons plus : fils de rois, tu es venu d'Afrique chargé de chaînes... esclave aujourd'hui, tu dois arroser de tes larmes le pain que tu manges; couvert de haillons, sans consolations, portant sur la tête cette corbeille de fruits, tu dois aller partout et chercher à les vendre ; si tu ne les vends pas, le fouet du maître te déchirera les chairs à la chute du jour.

— Est-ce qu'il ne t'arrive pas la même chose à toi, ma pauvre Marguerite? — Quel

a été le crime de nos parents pour que la malédiction retombe ainsi sur nos têtes innocentes? Tu es née heureuse; tu étais libre; tu jouais au milieu des champs couverts de fleurs : où sont aujourd'hui les bords de ce fleuve où tu mirais ton visage? où sont le toit et les palmiers de la maison parternelle? Hélas! dans la barbarie, le sourire de ta mère remplissait ton âme de consolation ; en ton humble foyer, la paix de Dieu t'accompagnait. Hélas ! les tribus de la montagne vinrent mettre à feu et à sang la terre qui nous a vus naître; nos parents sont morts, et nous, pauvres orphelins, nous avons été enlevés et vendus par l'avarice d'un homme!... Maintenant, notre esclavage sera éternel! Jamais nous ne reverrons les plaines de la patrie ! Pauvres orphelins ! jamais le baiser de la mère ne viendra réchauffer la froide douleur de notre vie!...

— Paul, va vendre les fruits du maître; ne pense pas à ces jours qui sont à jamais passés. — Dieu permet tout!...

La tradition raconte que les deux jeunes nègres, passant par-dessous la potence, se dirigèrent par la chaussée de Saint-Lazare vers l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison de Bienfaisance.

A cette époque, et sur ces bords semés de récifs, il n'y avait que des cabanes de pêcheurs et de contrebandiers. Mais à côté de ce qui est aujourd'hui l'établissement de Bienfaisance, il s'élevait une maison carrée, avec des grilles sur le devant, une' allée spacieuse qui conduisait à une grande cour, et au fond une petite porte par où l'on pouvait

s'échapper, et dont personne ne connaissait l'issue.

Cette maison, où Ton ne voyait ordinairement personne, était entourée d'une haute clôture en bois, dont l'entrée était fermée par une espèce de ressort en fer qui cédait à la moindre pression et ouvrait le chemin de la maison.

C'est là que vivaient deux hommes d'environ cinquante ans. Leur front était vénérable, leur figure pleine de douceur; la charité et la religion étaient le langage continuel de ces deux âmes qui semblaient bénies de Dieu, en consacrant leur vie au bien et à la consolation des affligés.

Les deux Milazos, c'est ainsi qu'on les appelait, portaient au cou des scapulaires de la Vierge du Carmen. C'étaient des frères de Saint-François. .

Tout le voisinage les prenait pour des saints; mais les contrebandiers du quartier de Saint-Lazare trouvaient quelque chose de sinistre à la pâleur et à la sérénité de leur physionomie.

Ces deux Européens vivaient inabordables dans leur immense solitude, et ils avaient beaucoup d'or.

De temps en temps, l'un disparaissait de la maison pour revenir bientôt occuper s^n poste, pendant que son compagnon entreprenait à son tour la même excursion.

Quels étaient ces deux êtres extraordinaires, sans parents ni amis, qu'on ne voyait jamais sourire, et qui ne traversaient la chaussée que lorsque la nuit étendait son voile sombre?

Hélas ! le cœur de l'homme est un abîme insondable, où ne peuvent jamais pénétrer les regards de l'intelligence, la prévision de l'âge mûr, la défiance, la lumière de l'esprit, ni l'expérience éclairée du philosophe ! Quand l'astuce et le crime font que l'âme se concentre, personne ne la comprend, personne ne la définit, personne ne la devine!...

Le crépuscule éclairait à peine la terre, et la chaussée était à peine déserte, que les deux jeunes nègres arrivèrent vis-à-vis la maison des Milazos.

— Marguerite, je vais entrer ici pour voir si l'on m'achètera les fruits.

— Paul, n'entre pas; je suis en proie à une si grande mélancolie que je ne sais ce que le cœur me présage. Mon bien suprême ! n'entre pas dans une maison si solitaire : j'ai peur de ces portes toujours

fermées, de ces murs et du silence qui les entoure.

— Marguerite , ne crains rien ; attendsmoi ici, je reviendrai bientôt. La nuit va tomber, et, si je ne vends pas mes fruits, le maître va me châtier.

Paul pressa le ressort et pénétra dans l'enceinte ; il traversa la grande cour; il frappa à la porte de la maison solitaire, qui s'ouvrit et se referma immédiatement.

Le silence était profond et immense; personne ne passait par ces lieux.

Marguerite, debout et tremblante de peur, se tenait appuyée contre les planches de l'enceinte.

Cinq minutes s'étaient écoulées, quand elle entendit un cri de détresse, mais sourd, mais lointain, mais affaibli par la distance et étouffé entre les murailles, un cri lamentable, un cri de pleurs et de douleur infini, un adieu d'un mourant, un cri semblable à celui .qu'exhale l'àme de la bête et de l'homme quand elle dit adieu à la vie.

(( Marguerite! Marguerite! » Le gémissement fut long et profond.

Puis elle n'entendit plus rien. Dans son trouble, la pauvre créature se croyait trompée par sa mélancolie. Ce cri cruel, qui avait frappé son âme plus que son oreille, lui paraissait un délire de son esprit effrayé par la crainte. Mais les minutes s'écoulèrent, les heures se passèrent : il était minuit, et Paul n'était pas encore revenu.

La jeune fille regardait à travers les fentes de la clôture de bois, tremblante d'effroi, dévorée par les angoisses ; elle versait des torrents de larmes, et elle ne pouvait ni crier, ni courir, ni s'éloigner.

C'est dans l'intérieur de la maison que se trouvait l'âme de cette infortunée : l'esclave était une pauvre Africaine ; mais son âme délicate, tendre et aimante, était celle d'un ange.

Elle invoqua la Vierge Marie, poussa des cris pitoyables, se mit à courir comme une folle à travers la chaussée déserte, traversa la porte de la Pointe, abandonna sa corbeille

de fruits, et arriva ainsi à la maison de son maître, qui l'attendait plein d'inquiétude et de colère.

— D'où viens-tu? où est ta corbeille de fruits?... lui dit le maître en lui donnant en même temps des coups terribles d'un fouet des plus durs.

Marguerite pleurait, sans ressentir la douleur qui lui ouvrait les chairs.

— D'où viens-tu, chienne de négresse?

répéta le maître en redoublant ses coups cruels.

La jeune fille se jeta à ses pieds, tendit ses mains suppliantes, étouffée qu'elle était par les sanglots, par la douleur de l'âme et le martyre du corps.

-tr- De la porte de la maison solitaire de la chaussée Saint-Lazare où est entré Paul, qui était avec moi, et que je n'ai pas vu ressortir... J'ai entendu un cri terrible... et je ne sais si Paul n'est pas mort.

Le maître laissa tomber le fouet et fixa ses regards émus sur le front de Marguerite, de la malheureuse Marguerite qui, accroupie

ijj par terre, pleine de désespoir, pleurait, t| pleurait abondamment.

Elle avait tout perdu, tout perdu en ce

monde... Hélas! l'amour, c'est l'âme de

l'amant qui adore avec l'âme!

La nuit se passa : au lever de l'aurore, le maître et son esclave frappaient à la porte de l'alcade de la Sainte-Hermandad.

— Qui vient de si bonne heure réveiller la justice ?

— Seigneur, il s'est commis un crime ; prenez votre baguette et suivez mon esclave ; elle vous conduira à la maison qui renferme les coupables.

L'alcade, après avoir ceint son épée, prit la baguette de la justice, sortit de la ville

entouré de ses alguazils et arriva à la maison située en face de la Bienfaisance.

Il plaça un alguazil l'épée à la main à chaque extrémité de l'enceinte, et, avec quatre hommes, il se dirigea vers la porte.

Les Milazos dormaient sans soucis, tranquilles et sans remords de conscience.

Il semble incroyable que l'âme s'accoutume aux crimes comme à la vertu, et que les crimes la rendent indifférente à tous les aiguillons de l'inquiétude et du remords!...

La main de l'alcade secoua le marteau de fer.

Au huitième coup, le plus vénérable des Milazos, qui avait une taille majestueuse, le front découvert, les yeux petits et enfoncés, le nez aquilin, la bouche grande, poussa le verrou et ouvrit la porte de part en part.

— Que vient chercher, de si bonne heure, la justice dans cette demeure humble et chrétienne?

Pendant ce temps, l'autre frère, plus jeune, âgé de quarante-cinq ans environ, d'une taille moyenne, la tête forte, le front large,

les yeux noirs, le nez aquilin, la bouche petite et pincée, le teint livide, le sourire sardonique, regardait, de la porte située au fond de la cour, ce qui se passait, tranquille et comme étonné de voir qu'on troublait de si bonne heure le sommeil de personnes si calmes.

— Milazos, lui dit l'alcade, qui avait des yeux de lynx, tu n'es pas tranquille : hier, il est entré dans cette maison, pour vendre des fruits , un nègre qui n'en est pas encore sorti... l'as-tu vendu au diable?

— Seigneur, répondit Milazos en inclinant humblement la tête et en baissant les yeux d'un air modeste et tranquille, personne n'est entré ici. Nous ne sommes revenus qu'à deux heures de la nuit de la pêche aux bords de la Cabana. Durant le jour, la porte est resiée fermée, et personne n'a pu entrer.

— Mensonge ! s'écria Marguerite inondée de larmes. Paul est entré dans cette maison, et il n'en est pas ressorti ! Moi, j'ai entendu un cri horrible : je l'entends encore... Paul

est ici, mort ou vivant. Blanc, ta dis un mensonge!...

Le juge avait les yeux fixés sur Milazos, qui pâlit; il regarda vaguement la jeune esclave, qui avait l'éloquence de la justice éternelle , et qui le contemplait en versant des larmes.

— Cette esclave ment, dit Milazos agité, pendant que le frère qui était à la porte se retirait avec indifférence.

Le juge médita un moment ; il portait ses regards inquisiteurs de l'esclave sur le vieux Milazos.

Les sbires étaient silencieux et tenaient leurs épées nues; Marguerite était en proie à l'impatience. Chaque fois qu'elle fixait ses yeux sur Milazos, le front de ce vieillard endurci se chargeait de nuages.

— Milazos, ta conscience n'est pas tranquille, lui répéta le juge.

— Magistrat, je n'ai pas vu cet esclave ; jamais il n'est entré ici.

— Restez sur cette porte, dit le justicier aux alguazils ; et, suivi de Marguerite et de

Milazos , il pénétra dans l'intérieur de la maison. Tout y respirait le repos et le bonheur ; les lits étaient modestes et simples ; les salles confortablement ornées; partout, suspendues aux murailles, des images et des reliques des saints, et. sur le piédestal d'une Mater Dolorosa, des vases de cristal remplis de fleurs.

En passant devant. Milazos fit une génuflexion, en disant : « Bénie sois-tu! »

Le magistrat fixa sur lui des yeux ardents comme des brasiers de feu, et continua de visiter la maison.

— Et tes esclaves? lui demanda-t-il en arrivant à la dernière chambre.

— Je n'ai pas d"esclaves; je loue chaque mois les nègres qui me servent pour la vente.

— Et ton frère?

— Il est là-dedans.

— Qu:y a-t-il à l'intérieur?

— La cour.

— Où est cette cour?

— Au fond de la maison.

— Par où y entre-t-on?

— Elle est tout fait abandonnée.

— Ce n'est pas là ce que je demande.

Par où entre-t-on au fond de la maison?

— Par cette porte, répondit Milazos en pâlissant.

Le magistrat ne quittait pas de sur lui ses yeux inquisiteurs.

— Que fait ton frère dans cette cour?

— Il prépare la viande, pour que les nègres puissent l'emporter quand ils viendront.

— Ouvre! dit le magistrat, dont le visage semblait s'obscurcir et prendre la teinte sévère de celui qui commence à soupçonner la criminalité d'un homme.

Milazos ouvrit la porte, le magistrat et les alguazils passèrent.

Au milieu d'une grande cuisine, et dans trois grandes marmites de cuivre, l'autre frère Milazos était occupé à préparer des saucisses, qu'il plaçait délicatement sur des serviettes très-blanches, et de là sur un étal disposé pour la vente du jour.

— Vous vendez tous les jours de cette viande?

— Et plus si on en avait de prête, répondit Milazos.

— Combien gagnez-vous par jour?

— Vingt douros environ.

— Combien y a-t-il de temps que vous vendez de la viande?

— Plus de six ans.

Le magistrat avait interrogé tous les recoins de la maison sans rien trouver qui répondît à ses soupçons. Cependant il ressentait dans son âme le terrible pressentiment que cet homme était criminel.

Il méditait, au milieu de la cour, têle baissée, pendant que l'autre Milazos continuait à préparer la viande, tranquille et fredonnant une chanson, sans s'inquiéter de la présence du juge.

Marguerite tournait de tous côtés, en visitant tous les recoins de cette maison fatale.

Elle sortit , et , en passant par la petite porte qui aboutissait à la cour, elle s'arrêta

tout à coup, examina la jointure du panneau, et elle poussa un cri.

Était-ce un présage de Pâme? Avait-elle rencontré le chemin qui pouvait lui faire découvrir le crime?

Le juge examina les fentes. — Milazos trembla... il voulut fuir, mais il ne put.

Son frère qui préparait la viande, saisi de frayeur, bondit, et, comme un oiseau, il s'élança vers la porte.

Les alguazils, placés dehors, l'arrêtent avec la pointe de leurs épées et le garrottent.

Dans un coin du mur se trouvait un ressort...

Le magistrat le presse ; la trappe tourne sur son pivot et se referme hermétiquement.

En se retournant, elle découvre la bouche d'un puits profond. Les alguazils brisent à coup de hache les planches et découvrent un étroit escalier.

L'obscurité est grande ; les yeux ne peuvent en voir le fond.

Les alguazils, pour y descendre, garrottent le vénérable Milazos qui, dévoilé,

silencieux et tremblant, suit les mouvements de la justice.

On avait arraché le masque à ce méchant.

La noirceur de l'âme et le crime donnèrent un air sinistre à la figure de ces hommes endurcis.

— Où conduit cette cave?

— Je ne sais.

— Qu'y a-t-il au fond?

— Je ne sais.

— Tu y caches l'esclave Paul ?

Milazos ne répondit pas.

Ses yeux injectés de sang dévorèrent Marguerite dans leur haine.

Lapauvre Marguerite s'approcha des bords du puits; l'infortunée regardait l'abîme, et son amour éternel cherchait à sonder les profondeurs de ces ténèbres impénétrables.

— Paul!... Paul !.. s'écriait-elle dans sa douleur. Paul!... je suis ici, disait-elle avec une tendresse déchirante.

A chaque cri, Milazos frémissait; ces gémissements le torturaient.

Cet homme voyait ses crimes découverts.

Le monde allait les connaître ; le monde que le bienheureux frère du tiers -ordre, vénérable et charitable, avait trompé pendant dix ans : et il allait bientôt s'asseoir sur le banc des accusés.

L'ange qui l'avait découvert le tenait devant lui, sa main avait rompu la chaîne de ses crimes, et il avait échangé son avenir de délices en un autre qui allait être épouvantable.

Milazos comprit que rien ne pouvait le sauver.

La trappe était ouverte, et, dans le désespoir qui remplissait son âme, il s'approcha adroitement du bord de cet horrible puits.

Marguerite, haletante, interrogeait l'abîme et appelait avec des cris d'une douleur infinie son bien-aimé qui ne répondait pas.

En ce moment, Milazos, avec la rapidité de l'éclair, donna une poussée terrible à l'infortunée Marguerite qui, sans pouvoir se retenir nulle part, tomba comme une pierre au fond du précipice.

— Maintenant, à la mort! s'écria l'assassin avec un homble sourire sarcastique.

Le magistrat le fit garrotter pieds et mains comme une bête féroce; les alguazils retendirent dans la cour à côté de son frère. Ces méchants rugissaient comme des loups, et s'agitaient dans leur rage, comme s'ils avaient été piqués par un serpent venimeux.

A la lumière des torches, juge et alguazils descendirent par l'étroit escalier.

Quel sanglant spectacle î... A quels excès peuvent se porter l'avarice, la cruauté et le cœur de l'homme endurci !

A quatre-vingts vares de profondeur la la pauvre Marguerite s'était broyée. Infortunée créature, morte à la fleur de son printemps î

Un souterrain spacieux, soutenu par huit piliers en briques, était le lieu où venait aboutir le puits. Ce souterrain formait trois

salles, éclairées par diverses petites lampes.

Dans la première, il y avait une table de pierre avec des hachoirs et des couteaux affilés; tout auprès deux troncs qui servaient de billots, et, au pied, quatre grandes terrines, où l'on voyait encore la tête, les pieds, les mains, les os d'un homme qui, quelques heures auparavant, avait été découpé.

Dans une autre salle, il y avait de la viande arrangée et préparée pour être cuite par le frère Milazos, dans les marmites de la cour du haut , pour être ensuite vendue dans la ville par les nègres engagés dans ce but.

Dans la dernière salle, un voyait un égout où allait se perdre pour toujours le sang des victimes; dans un coin, une grande cuve de chaux vive, pleine d'ossements décharnés, et où apparaissait encore la tête du pauvre esclave Paul...

Quelle odeur! quelle vapeur infecte!

quelle atmosphère d'enfer!

De tous côtés, des taches de sang et des ossements de malheureux.

Le juge et les alguazils parcoururent le laboratoire des Milazos, puis, saisis d'horreur, ils remontèrent l'escalier.

Les Milazos étaient étendus comme deux bêtes féroces rassasiées de sang, abîmés par la douleur des liens et des fers, poussant des gémissements, comme si la charité humaine devait encore avoir pitié d'eux.

On les plaça sur des bêtes de somme, et, comme des animaux malfaisants, le magistrat les fit conduire à la prison.

Tout le quartier de Saint-Lazare vint parcourir épouvanté l'horrible demeure des Milazos.

La charité recueillit le corps de la pauvre Marguerite et les restes infortunés de Paul. Ils furent enterrés dans le cimetière situé à l'extrémité de la chaussée de Saint-Lazare.

Dix jours après, les frères Milazos furent convaincus d'avoir vendu de la chair humaine ; ils avouèrent leur crime , furent condamnés à être pendus, et moururent en lâches criminels.

Leurs têtes furent placées dans des cages

de fer et exposées sur le lieu du crime, leurs bras à l'extrémité de la chaussée de Saint-Lazare, sur les bords de la mer, où ils étaient encore au commencement du siècle actuel.

Telle est la tradition des Milazos, preuve sanglante de ce que peut la perversité du cœur humain.

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