LE CHARMEUR DE LOUPS
Sur une petite colline entre Bièvres et La Ferté, non loin du couvent de Saint- Walfroy, on aperçoit une maisonnette appelée, du nom de son propriétaire : ii la maison Mandelier. » Ce Mandelier, mort il y a- bientôt soixante ans, originaire de Pont-Saint-Esprit, était venu se réfugier dans les Ardennes, s'y cacher, pour se soustraire à la peine capitale prononcée contre lui, car, paraît-il, d'une force herculéenne, il avait, dans une discussion et d'un seul coup de poing, tué sou contradicteur. Tout d'abord, il se fit ermite et ne quitta pas la chapelle de Saint- Walfroy, espérant trouver sa vie dans les offrandes qu'il recevrait des pieux pèlerins. Mais ces offrandes n'ayant pas été aussi abondantes, aussi rémunératrices qu'il le supposait, il eut l'idée sacrilège de briser la tombe où repose saint Walfroy et de la fouiller, s'imaginant que le saint avait été déposé dans son dernier lit de repos avec des trésors immenses, des objets précieux, témoignages d'admiration pour ses vertus, de reconnaissance pour ses bienfaits, qu'auraient eus les fidèles, quand il vivait.
Non seulement il trouva, la tombe vide, mais le saint, outré de cette violation de sépulture et au moment même où Mandelier portait sa main impie sur ses cendres, « lui administra — selon l'expression du pays — la plus formidable raclée que voleur pût recevoir. » Effrayé et surtout meurtri de cette « raclée » qu'il recevait de ce bras aussi vengeur qu'invisible, Mandelier, voulant expier son crime, se l'élira dans celle maisonnette que l'on Sait, bien décidé — en apparence — à ne manger que du pain, à ne boire que de l'eau et à passer tout le restant de ses jours dans les prières et les mortifications.
11 ne parvint cependant pas à se faire absolument la réputation d'un saint; bien ou contraire, il passa pour sorcier,
LA SORCELLERIE
On raconta qu'il avait fait un pacte avec le diable pour empêcher le* conscrits de lirer un mauvais numéro : et il est certain que ses cinq fils, tant ils avaient eu la main heureuse, en la retirant de l'urne, s'étaient trouvés, de droit, exemptés de tout service militaire. Aussi, est-ce pour cela qu'il lui fut très facile d'exploiter la crédulité publique et, dit-on, sous le couvert de la religion, ou mieux de là sorcellerie, il l'exploita sans pudeur, faisant paver en bonne monnaie son fameux secret qui, cependant, ne fut pas toujours des plus efficaces. C'était pour lui, on le comprend, une affaire de chance. Tant, mieux lorsqu'elle souriait au conscrit.
Mais ce qui avait, surtout, infailliblement établi sa réputation de sorcier, c'est qu'on lui attribuait le pouvoir de « charmer » les loups.
En ce temps-là, dans les Ardennes, les loups étaient beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui, et Mandelier, grâce à une oraison, dont il ne voulut jamais révéler les paroles exactes, les « stupéfiait » au point qu'ils ne touchaient à rien de ce qui avait été mentionné dans cette incantation. Ce sorcier cultivait deux ou trois mauvais morceaux de terre lui permettant à peine de laisser brouter deux maigres haridelles qu'il tuait quand approchait l'hiver. Il en vendait la peau, et la chair servait de pâture aux chiens de la commune. Sur ces deux cadavres sanglants, il prononçait la fameuse oraison et les laissait exposés, toute une nuit, en plein air, devant sa maison. Attirés par cette odeur de chair vive, les loups arrivaient en bandes, mais à dix pas ils s'arrêtaient, quelle que fût la faim qui les poussât et, hurlant, grinçant des dents, assistaient au repas des chiens conviés le lendemain à ce singulier festin, sans qu'ils pussent davantage toucher à ces chiens puisqu'ils avaient été nommés dans l'oraison.
Un jour, défense lui fut faite par le curé, sous peine d'être damné, de réciter « l'oraison des loups. » — » Soit, répondit Mandelier; monsieur le curé doit être obéi et je lui obéirai. »
Mais ne voilà-t-il pas qu'un mois après, la servante du pasteur accourait à Mandelier : « Venez vite ! venez vite ! lui dit-elle, réciter l'oraison pour la jument et le poulain de monsieur le curé, égarés dans le bois, et que les loups vont manger. » Mandelier refusa net, disant : « Je ne la récite plus, je ne veux pas être damné. » La servante s'en retourna quinaude et le curé, alors, de venir en personne prier le sorcier, le relevant de la damnation éternelle et lui permettant de réciter, à l'avenir, toutes les oraisons qu'il voudrait.
Mandelier murmura quelques paroles incompréhensibles, puis : « C'est fait, dit-il, allons dans le bois. »
Ils y allèrent, et quelle ne fut pas la surprise du curé, de sa gouvei'nante et aussi de tous ceux qui, par curiosité, les accompagnaient, de voir, au milieu d'un cercle de loups semblant veiller sur eux et qu'il écarta d'un signe cabalistique, la jument allongée à terre et allaitant son poulain.
Ce fut le dernier exploit de Mandelier : quelques mois après, il mourait.