LE MESMER DE ROCQUIGNY
Vers l'an 1800 vivait à Rocquigny un homme aussi détesté que redouté.
On l'accusait d'avoir des relations avec Satan, de jeter des sorts, de se métamorphoser en chat, en chien, en mouton, et d'aller, certaines nuits, rejoindre les sorciers au sabbat. Un cheval mourait-il ? cet homme l'avait charmé. La récolte était-elle mauvaise ? c'est qu'elle avait été ensorcelée. Bref, ainsi que nous l'avons dit, on le haïssait cordialement, mais, comme on le craignait encore davantage, chacun, autant que possible, lui faisait bonne mine pour n'être pas la victime de ses maléfices. On se sentait même troublé dès qu'il vous regardait. Aussi l'avait-on surnommé Mesmer. Et ce surnom parut si bien appliqué qu'il fit oublier le nom véritable de cet homme.
Ce Mesmer était un petit cultivateur. Ne possédant qu'un cheval, il s'entendait avec son voisin, aussi peu fortuné que lui, pour faire la besogne en commun. Seulement il exigeait, si le temps n'était pas favorable, si la pluie menaçait, que ses récoltes fussent rentrées les premières et cela n'était pas trouvé juste par son voisin, encore moins par sa fille qui ne se gêna pas pour le lui faire comprendre.
Mesmer ne dit rien mais lui garda rancune, si bien que trois ou quatre mois après son père tomba dans une étrange maladie à la suite de laquelle sa langue pendit, et resta toujours pendante jusqu'à sa mort, de dix centimètres hors de la bouche.
Il se trouva, à Rocquigny, un homme qui n'était pas superstitieux et se riait de Mesmer.
Un jour qu'il se rendait au moulin, à une demi-lieue du village il rencontra, près d'une haie, un mouton qui bêlait plaintivement. Il crut qu'il s'était perdu ou qu'il s'était échappé de la bergerie et voulut le ramener au bercail. Le mouton résistait, refusait d'avancer. Notre homme, alors, le chargea sur son clos et continua sa route.
A peine s'apprêtait-il à franchir la passerelle jetée sur la rivière que le mouton lui dit : « Reporte-moi où tu m'as pris. »
Il fut tellement stupéfait d'entendre parler ce mouton qu'il faillit tomber dans la rivière. Il voulut, à l'instant même, s'en débarrasser, mais tous ses efforts, même les plus vigoureux, les plus désespérés, furent vains ; le malencontreux animal resta si fort collé sur son dos, qu'il fut obligé de le rapporter où il l'avait trouvé.
Ce mouton n'était autre que Mesmer.
Mesmer avait un gendre à qui avait été concédé le champ de foire de Rocquigny. Il payait à la commune une somme convenue et, en échange, il avait le droit de prélever sur les marchands forains ce que bon lui semblait. Or, un jour, un de ses rivaux ayant mis une surenchère, le champ de foire lui fut adjugé. Mal lui en prit. Tous les jours de foire, en effet, une pluie torrentielle inondait la place et cette pluie, à jour fixe, recommença plusieurs années : pas de marchands alors à Rocquigny, si bien que notre pauvre concessionnaire, pour éviter une ruine complète, dut céder son entreprise à plus heureux que lui.
On se douta bien que toute cette pluie n'était qu'une œuvre diabolique de Mesmer; aussi se promit-on de le surveiller.
Donc, la veille de la foire, pendant que personne ne songeait à lui, il entra furtivement, mais non sans être vu, sous le pont de la Malaquise et, dix minutes après, il en ressortait ayant pris un air des plus calmes. Quand il se fut suffisamment éloigné, plusieurs personnes, elles aussi, -pénétrèrent sous le pont et aperçurent, planté entre deux cailloux, un fémur qu'il était allé, la nuit, déterrer au cimetière. C'était, évidemment, cet os qui attirait la pluie sur le village et, en effet, l'os ayant été enlevé, la journée du lendemain fut radieuse.
Il avait un moyen infaillible de faire périr les vaches de ses ennemis. Il s'introduisait, nuitamment, dans F é table et sous une pierre plaçait un crapaud. Le lendemain, les bestiaux tombaient malades et, quelques jours après, mouraient.
Pour se faufiler dans les maisons il se métamorphosait en chat et en chien, et cette métamorphose lui était facile, ayant appris le secret de perdre sa forme naturelle clans un grimoire que lui avait donné le diable, mais qui n'avait eu sa vertu qu'après avoir été caché sous la nappe de l'autel pendant que l'on chantait la messe de minuit.
Aussi croit-on, à Rocquigny, que si le prêtre, avant de dire la messe, passe sa main sur la nappe recouvrant l'autel, c'est pour s'assurer qu'aucun livre de sorcellerie n'y a été caché et que c'est, principalement, pour chasser les « donneux d'sorts <> qu'il récite, quand va finir l'office, l'Evangile de saint Jean.