CHAPITRE VI
De quelques Pèlerinages ardennais
Les sorciers, les devins, les rebouleurs ardennais, comme nous le verrons bientôt, recommandaient souvent à leurs malades de faire un pèlerinage, rien ne pouvant, affirmaient-ils, rendre leurs remèdes plus efficaces. Il est donc intéressant de connaître quels furent, autrefois, les pèlerinages les plus suivis dans les Ardennes.
On allait — et on va encore en ce qui concerne plusieurs de ces pèlerinages — à Chuffilly, aux Mazures et à Elan invoquer saint Pierre pour la fièvre, à Saint- Laurent invoquer pour le mal de dents le saint du même nom. A Sainte- Yaubourg (1), on implorait sainte Reine pour la guérison de la teigne ; a Senne,
(1) Sainte Vaubourg est d'origine allemande, et les fameuses nuits de Valpurgis ne seraient autres que les nuits de sainte Vaubourg.
Par quelle prodigieuse force d'expansion ces légendes, qui ont pris naissance sur les bords du Rhin, ont-elles pu venir s'implanter dans les Ardennes ? — car les anciens du pays l'ont sur la sainte Vaubourg (ou sainte Yalburgei ardennaise des récits ne laissant aucun doute sur leur communauté d'origine avec les légendes allemandes.
C'est peut-être le roi Charles-le-Simple qui, bien inconsciemment, sans doute, s'est chargé de cette besogne eu rapportant de la France orientale d'alors les reliques de cette sainte à l'honneur desquelles, en 916, il avait lait bâtir une chapelle à la villa Dionno dépendant de son palais d'Attigiiy. Les restes de sainte Valburge y furent déposés avec leur étrange auréole de légendes qui continuèrent à rayonner dans les Ardennes.
■i J'ai, nous raconte M. Bruge-Leinaitre, entendu de la boucle1 de nos vieillards des récits qui se rattachaient tellement à l'esprit de ces légendes fantastiques qu'il est impossible de ne pas leur attribuer la même origine. Ces « éditions orales » présentaient môme souvent des variantes qui dépassaient leurs aillées en extravagances : par exemple, un fantôme décapité n'ayant, plus qu'un oui au milieu de la poitrine pour se guider; des génisses blanches dont les formes vaporeuses échappent, par des bonds de sauterelles, aux regards des imprudents curieux qu'elles fourvoient. Puis des âmes de damnés sous tonne de langues de l'eu; puis des gnomes, des farfadets aux queues flamboyantes qu'ils faisaient claquer comme des fouets de cochers infernaux. Et pour théâtre, le .. Pré-des-Diables, » qui subsiste encore ,1,' nos jours au bas des ruines de la chapelle édifiée par Charles-le-SimpIe. »
Tant de fantasmagories méritaient bien que le clergé en essayât l'exorcisme. « Aussi, nous dit l'abbé Hulot, le jour de la Sainte-Yalburge, tous les curés, d'abord du doyenné de Montmorin, ensuite de celui d'Attigny qui le remplaça, tous les curés, au nombre de quarante et quelques-uns, chantaient-ils une messe qui se terminait, invariablement, par une procession. Le prieur de
saint Oricle pour les maladies d'yeux et la surdité (i); a Youziers, saint Merri pour les convulsions.; à Corbeny (entre Reims et Laon), saint Gourgon pour les écrouelles ; à Bièvres, saint Walfroy ("2) pour les rhumatismes et saint Druon pour la « virilité; » à Attigny, saint Meen pour les dartres vives ; à Saint-Aignan, saint Aignan pour les « sayettes » des enfants; à Rilly-aux-Oies, saint Wast pour les tranchées et les coliques; à Herpy, sainte Glaire pour les maux d'yeux; à Ménil- Annelles, saint Sébastien pour le choléra ; aux Mazures, Notre-Dame-de-Bon-Secours pour le mal des seins ; à Neuvisy et à Challeranges, pour toutes sortes de maladies ;
Sainte-Vaubourg était obligé de leur donner, eu couitmin, soixante sous parisis pourvu qu'ils fussent, au moins, vingt présents, autrement il était en droit de leur diminuer autant de trois sous parisis qu'il manquait de curés pour compléter ce nombre, de vingt. Cette coutume était encore observée au commencement du dix-septième siècle, nous ue disons pas dans toute son intégrité, mais avec des variantes qui n'en détruisaient pas le caractère essentiellement religieux. Ainsi, les premiers curés du voisinage qui s'y rendaient processiomiellemcnt recevaient, à leur arrivée, une paire de gants. Des rafraîchissements offerts dans la sacristie remplaçaieut avantageusement les sous parisis des premiers temps. »
La fête de sainte Valburge (ou Vaubourg), dépouillée de sou bagage de fantasmagories, est devenue, tout simplement, la fête du village de Dionue, qui s'appelle, aujourd'hui, par l'effet d'une autre fantasmagorie non moins singulière, la commune de Sainte-Vaubourg.
(1) Voir plus loin, livre 111, pour saint Oricle, uos Petits souvenirs légendaires.
(2) « Vers 564, les paysans du diocèse de Trêves ayant été les derniers qui s'opiniàtrôrent à l'idolâtrie, Dieu suscita saint Valfroy pour opérer leur conversion. Le diacre Vulfaï ou Valfroy était de la nation des Lombards et, dès son enfance, il eut une dévotion particulière à saint Martin. S'élant mis sous la discipline de saint Yrier, abbé célèbre de Liniouzin, il demeura quelque temps en son monastère, puis il passa dans le territoire de Trêves, près du château nommé alors Eposium et depuis Yvois (c'est, aujourd'hui, la commune de Carignan, près Sedan), et, sur une montagne voisine, il fit construire un monastère dont l'église fut dédiée à saint .Martin. Il lit dresser une colonne où il demeurait debout et nu-pieds, souffrant cruellement en hiver, de sorte que ses ongles lui tombèrent plusieurs fois. Il vivait d'un peu de pain et d'eau avec quelques herbes. Le peuple des villages voisins accourait à ce spectacle et le saint homme les exhortait à renoncer au culte de Diane et aux chansons infâmes qui accompagnaient leurs festins. Ils avaient une grande idole de cette déesse dont le culte était célèbre dans ces vastes forêts, dès le temps de l'empereur Domilieu, sous le nom de la Diane des Ardennes. Vulfaï ou Valfroy fit tant par ses exhortations et par ses prières qu'il convertit ces idolâtres, et, après avoir brisé les petites idoles, il leur persuada d'abattre aussi la grande et do la réduire en poudre. Les évèques, voyant sa manière de voir, lui dirent : « Vous ne devez pas prétendre imiter le grand Siméon « d'Antioche qui a vécu sur la colonne, et la situation du pays ne vous permet pas de souffrir un « aussi grand tourment, descendez plutôt et songez à vivre avec les frères que vous avez assemblés. » 11 crut que ce serait un crime de ne pas obéir aux évèques, il descendit de sa colonne et vécut avec les autres. 11 mourut, vers l'an 1594, dans le monastère qu'il avait bâti sur la montagne et qui a porté son nom. Ce monastère fut totalement détruit au dixième siècle. 11 y a encore un ermitage habité par deux solitaires, où tous les ans se tiennent deux foires célèbres, le 25 juin et le 7 juillet, les deux jours de saint Valfroy. » — Mémoires chronologiques du pays de Mouzon, liai le père Richeiî, capucin à Mouzon, in-4°, 1778.
— « Il y avait en ces lieux, dit la tradition, une statue de la Diane ardennaise, d'une grandeur et d'une grosseur extraordinaires. Les populations des environs en faisaient l'objet d'un culte sacrilège. Saint Walfroi appela à lui quelques-uns de ceux qu'il avait convertis, leur lit prendre des cordes, et tous ensemble ils essayèrent de renverser la statue, mais ils ne purent même l'ébranler.
« Alors le saint, pénétré de douleur, courut à l'église et, prosterné contre terre, il demanda à Dieu avec larmes que, puisqu'on ne pouvait abattre cette statue par les forces humaines, il lui plût de la détruire par sa vertu divine. A peine eut-il fini sa prière que, se sentant rempli de confiance, il sortit de l'église, fit reprendre les cordes, et, à la première secousse, le colosse tomba; après quoi on le réduisit en poudre à coups de marteau.
« Saiut Walfroi éleva sur la montagne une haute colonne pour y faire sa demeure, à l'exemple de saint Siméon Stylite. Il y passait les jours et les nuits nu-pieds et debout, ne vivant que de pain et d'eau et de quelques légumes. L'archevêque de Trêves l'obligea à renoncer à ce genre de vie. » — J. Hubert : Géographie des Ardennes.
à Mohon, saint Lie pour les enfants; à Neufmaison, saint Mathieu pour le mal de dents; à Saint-Aignan, pour la gale; au ruisseau de Diversmont, pour les maladies d'yeux; aux Hauts-Buttés, saint Antoine de Padoue pour maintes maladies et pour retrouver infailliblement les objets égarés. En 1780, une épidémie — la tradition ne la désigne pas autrement — fit de grands ravages à Sévigny-la-Forêt : toute la commune fut dépeuplée. On invoqua saint lloch, qui fit cesser le fléau, et, depuis cette époque, un pèlerinage se fait en l'honneur de ce saint, dont on voit la statue, actuellement, dans la rue de la Sarte. A Saint-Hubert (dans le Luxembourg belge), on demande d'être guéri de la rage et d'être préservé du tonnerre, et, enfin, on se rendait à Notre-Dame-de-Walcourt, près Cbarleroi, et à Nolre-Dame-de-Liesse, près Laon, pour des fièvres non spécifiées.
Il faut encore citer, au nombre des pèlerinages ardennais, Etion, près Cbarleville, où les jeunes filles vont implorer sainte Pbilomène pour se marier dans l'année; Warcq, où l'on va prier saint Hilaire. A Novion-Porcien, les cultivateurs font un pèlerinage pour la pneumonie des vacbes, et à Braux, près Mézières, on va prier saint Vivin. On implorait aussi saint Juvin pour la guérison des porcs malades.
N'oublions pas surtout les fêtes des eaux, jadis très populaires, mais, aujourd'hui, un peu tombées en désuétude. Dans quelques communes ardennaises, la veille de la Pentecôte, les jeunes filles nettoyaient, fourbissaient les fontaines du village que, le lendemain, les jeunes gens paraient de fleurs et de branchages. Puis, le soir, un bal traditionnel terminait cette fête des eaux surtout célébrée à Elan, à Givonne, à Donchery, à Saint-Aignan, à Aiglemont et à Aubigny-les-Pothées.
Les eaux légèrement minérales de l'ancienne fontaine Sainte-Claire, à Sedan, en face, autrefois, de l'hôpital militaire, étaient réputées miraculeuses et passaient pour guérir les maux d'yeux : elles n'ont pas même, de nos jours, entièrement perdu cette réputation. Pour obtenir la guérison demandée, il fallait s'agenouiller devant la fontaine, dire un Pater et un Ave et tremper dans cette eau un petit linge avec lequel on se frottait et que l'on suspendait ensuite en ex-voto aux arbustes ou aux halliers d'alentour. Les travaux récents nécessités par le déclassement de la ville ont fait disparaître la fontaine de Sainte-Claire en même temps que toutes ces loques.
Sur le chemin de Saint-Menges à Vrigne-aux-Bois, au bas de la côte du Sugnon, on voyait jadis, tout au bord d'un petit ruisseau, la statue de sainte Apolline. Pour se guérir du mal de dents, ou le prévenir, il fallait, comme on le faisait à la fontaine de Sainte-Claire, s'agenouiller devant cette statue de sainte Apolline, lui adresser une prière et tremper dans le ruisseau un moueboir, un linge quelconque dont on se frottait les dents lorsqu'il était bien mouillé. Puis, on le suspendait en ex-voto aux buissons ou aux arbres qui ombrageaient ce ruisselet (1).
(1) Il y aurait une curieuse étude à faire pur ces e.v-i'oto suspendus aux arbres, mais elle sortirait de notre cadre. Ou pourrait, à ce propos, consulter, dans la Revue des Traditions, une intéressante étude de Mm« G. -II. Murray-Agusley, sur le culte des arbres en Europe et dans les Indes. Voir aussi la Revue scientifique du 5 mars 188o. M. Ch. Rabot dit que « les Ostiaques placcut leurs dieux dans les bois. La partie de la foret avoisinaute est sacrée. L'abatage d'un arbre et même d'une branche du bois sacré est uue profanation. Les pins qui entourent les idoles sont couverts d'ex-voto : à leurs branches sont suspendus des morceaux de drap, des anneaux de cuivre, des têtes et des peaux de rennes offerts aux divinités. »
Sur les confins du territoire de Bourcq, petite commune du pays de Youziers, existent deux fontaines, dans un endroit dit « les Etangs. » La première de ces fontaines s'appelle « Valacon. » Son eau, excellente à boire, sort d'un plateau assez élevé montant vers Contreuve et forme un ruisseau qui ne tarit jamais. On attribue à cette eau la propriété de guérir les « peines de cœur. »
Quand un amoureux a perdu tout espoir d'épouser sa belle, il lui faut, pour oublier l'ingrate, aller à Yalacon boire un verre d'eau puisée à la source même ; puis, remontant le bord du plateau de Contreuve, toujours le verre en main, il va puiser à la deuxième fontaine, dite « Fontaine d'argent, » un second verre d'eau, non moins limpide que la première. Ainsi doublement abreuvé, l'amoureux éconduit retourne chez lui, guéri d'abord de sa passion, persuadé ensuite que la fortune un jour viendra le consoler de toutes les peines qu'il a souffert et lui apporter ce bonheur qu'il n'aurait sans doute pas trouvé — il le suppose, du moins, — s'il s'était marié avec son infidèle.
A la fontaine de Saint-Roger, à Elan, se trouveot certaines pierres sur lesquelles doivent marcher les jeunes filles pour peu qu'elles désirent se marier dans l'année. Les femmes stériles doivent boire un verre d'eau de cette fontaine si elles veulent avoir des enfants (1).
En 1C00, un fameux routier belge, nommé Péringue, dont la tète avait été mise à prix, vint s'établir, avec une troupe de bandits comme lui, entre Gespunsart et les Hautes-Rivières, dans les grandes Hazelles, une des belles forêts ardennaises. Ils y firent un camp retranché dont on voit encore l'emplacement à la Croix reliée. De là, ils partaient mettre à contribution le village de Gespunsart et remportaient dans leur repaire des vivres, des boissons et du butin. Ils se livraient au plaisir, ou plutôt à l'orgie et à la débauche, avec des femmes d'une moralité aussi douteuse que la leur et qu'ils avaient amenées avec eux. Toute police étant absente de notre misérable frontière, ils brûlèrent une partie du village après avoir vidé toutes les maisons (2). Les infortunés habitants coururent à Chcâteau-Regnault demander du
(1) Le patron de Chalandry-Elaire est, actuellement, suint Gonthier. 11 l'était déjà en 1674. On ne sait pas au juste, aujourd'hui, pourquoi les habitants de Chalandry-Elairc se sont mis sous la protection de saint Gonthier. C'était, dit-on, un abbé appartenant à une illustre famille de Hongrie, et, fort probablement, Gonthier ne vint jamais à Chalandry. On sait, d'ailleurs, qu'il passa la plus grande partie de sa vie en Allemagne. Il existe, tout proche de l'école communale, une prairie dite de « Saint-Gonthier, » ainsi qu'un puits. Avant la Révolution, il y avait dans cette prairie une fontaine où les pèlerins allaient puiser et boire de l'eau. 11 paraîtrait que ce lieu était l'une des stations du pèlerinage de saint Roger. d'Elan. On y venait pour diverses maladies fiévreuses, au siècle dernier. Interrompu pendant la période révolutionnaire, ce pèlerinage revint en honneur dès les premières années du siècle, mais peu à peu perdit de sa réputation, si bien qu'aujourd'hui les vieillards seuls en ont entendu parler ou gardé le souvenir. La fontaine elle-même n'existe plus, car, par suite de travaux plus ou moins heureux, elle a été divisée à l'infini. Cependant, plusieurs anciens de la commune affirment que le puits dont nous avons parlé ne fut et n'est, en réalité, que cette fameuse fontaine de Saint-Gonthier, jadis si célèbre.
Voir sur le culte des fontaines : Lecoeur, Le Boccar/e normand ; Sebillot, Traditions de la Haute-Bretagne, etc. 11 serait trop long de citer ici toutes les fontaines — soit en France, soit à l'étranger, — dont les eaux merveilleuses rendent la vue ou donnent la guérison.
(2) Après ce pillage, il ne resta plus de l'ancien Gespunsart que la rue Saint-Remi qui fut pour ainsi dire le noyau du nouveau Gespunsart. — Au sud du village se trouvait aussi, jadis, la chapelle du Saint-Lieu, ainsi nommée parce qu'à la suite d'un vol commis dans une église on y aurait retrouvé éparses des hosties parfaitement conservées, et les vases qui les contenaient étaient couverts de rouille. Tous les ans, autrefois, à la Trinité, on allait en pèlerinage à cette chapelle du « Saint-Lieu. » Détruite eu 1793, elle fut remplacée par une croix.
secours à Catherine de Clèves, qui envoya une troupe bien armée. Le camp du capitaine Péringue était bien retranché ; il fallut donner trois assauts pour le prendre. Péringue, blessé mortellement par une arquebuse, alla mourir près d'une fontaine qui porte son nom. Cette fontaine, pendant bien des années, fut l'objet d'un pèlerinage pour les jeunes fdles nubiles, qui jetaient une aiguille à la surface de l'eau. Si l'aiguille surnageait, c'était signe qu'elles se marieraient dans l'année.
Jadis, « l'image de la Vierge, » à Walcourt, fut surtout vénérée, encore que semblable image attirât bon nombre de pèlerins à Halles, entre Bruxelles et Mons, — la partie actuellement française des Ardennes et la Belgique n'ayant souvent fait qu'un seul et même pays. — On venait de très loin à Walcourt, processionnellement, et la procession se grossissait en route, si bien que, partis cent, on se trouvait un millier une fois arrrivés à destination. Mais il importait d'être rendus à Walcourt le matin du « dimanche de la Sainte-Trinité. » Là, tous les pèlerins se préparaient à la messe par une procession générale dans laquelle était triomphalement portée la statue de la Sainte-Vierge. Et c'était un honneur si grand d'être chargé de ce fardeau qu'on se le disputait à coups de poing. Cette procession débutait donc assez communément par un pugilat. Enfin on se mettait en route, et il n'était pas rare que les chants liturgiques, que les cantique? fussent interrompus par ces cris : « Miracle ! miracle ! » exclamations joyeuses de fidèles se prétendant guéris de maux incurables et qui, jusqu'à ce jour, avaient défié tout remède et toute science.
Mais ceux-là seuls, croyait-on, bénéficiaient du miracle, qui s'étaient rendus à Walcourt, pieds nus, marchant à reculons et portant sur les épaules un volumineux fagot d'épines.
Et, quelle que fût l'inclémence du temps, il fallait, malgré pluie, vent ou orage, processionner le dimanche même de la Sainte-Trinité. Un jour qu'il pleuvait et que l'on crut devoir renvoyer la cérémonie à huitaine, la Vierge fut tellement outrée de ce sans-gêne, humiliée de ce manque d'égards que, la nuit, la statue, descendant de son piédestal, s'enfuit de l'église. Après de longues et minutieuses recherches, on la trouva perchée au sommet d'un arbre et cachée au plus épais des branches.
Dans l'église d'Anehamps, se trouvait une grossière statue de saint Pierre, puis, à dix mètres environ de cette statue, une fontaine consacrée au même saint cl dont les eaux avaient le pouvoir de couper infailliblement les fièvres les plus rebelles, les plus malignes.
On se préparait à ce pèlerinage par une neuvainc qu'il était loisible de « faire eu bloc, » c'est-à-dire que neuf personnes se réunissaient dans la chambre du malade, récitaient ensemble un certain nombre de prières qu'une seule personne eût été censé ne pouvoir réciter qu'en neuf jours, et de cette chambre le pèlerinage se niellait en route, ayant grand soin d'être à jeùn et de garder, pendant le trajet, le plus rigoureux silence.
Rendus à Ancbamps, ces mandataires religieux disaient la même prière aux pieds de la statue de saint Pierre, allaient à la fontaine boire un grand verre d'eau à l'intention du malade, revenaient aux pieds de la statue dire une nouvelle prière,
et le malade était guéri, à moins qu'incrédule il n'eût en confiance ni dans la puissance de saint Pierre, ni dans l'efficacité du pèlerinage.
Mais, outre cette faculté de pouvoir faire des neuvaines en bloc, les fidèles pouvaient — et peuvent encore — recourir à des diseuses de neuvaines. Ces singulières « négociantes, » que l'on rencontre dans plusieurs de nos communes ardennaises, se chargent d'acheter et de revendre — toujours assez cher — les cierges qui doivent brûler devant les saints que l'on désire invoquer et promettent de « prier moult bien le bon Dieu » pour celui qui sollicite l'intervention divine. Une neuvaine surtout célèbre dans la région de Fran cheval, c'est celle à sainte File et à sainte Défile (?). Lorsqu'un enfant est malingre, souffreteux, « qu'il ne vient pas » — suivant l'expression du pays, — on fait une neuvaine à ces deux bienheureuses. Si le petit être n'est pas mort, la neuvaine terminée, c'est signe qu'il ne tardera pas à se fortifier et à devenir, un jour, l'un des plus beaux hommes qu'il soit possible de voir : c'est, du moins, ce qu'affirme l'amour maternel.
Aux Mazures, la chapelle de Nolre-Dame-de-Bon-Secours, élevée sur les ruines d'une ancienne abbaye de nonnes, était proche d'un petit marais aux eaux stagnantes, verdàtres, dans lesquelles se lavaient les femmes souffrant d'un mal au sein. Elles faisaient d'abord une prière à la Vierge, se rendaient à ce marais, s'y lavaient la partie malade, revenaient faire une prière à la Vierge et s'en allaient, guéries. Parfois, quelques nourrices y portaient des bébés atteints du mal dit « de tous les saints, » et plongeaient dans ces eaux saumàtres, malsaines et froides, ces pauvres petits êtres qui n'y trouvaient pas la guérison, mais la mort.
A Saint-Hubert, dans le Luxembourg, on allait, et on va encore, demander à ce saint — le patron des Ardennes — la guérison des morsures faites par un animal enragé et aussi d'être préservé de la foudre. Il n'y a pas de jour fixé pour ce pèlerinage auquel il est salutaire de se préparer par l'inévitable neuvaine (1).
(1) La Chronique du Jean d'Outre-Meuse nous dit dans quelles circonstances saint Hubert reçut de Dieu le don de préserver de la rage.
Hubert se trouvait à Rome le jour même où était assassiné à Liège saint Lambert, l'évoque de cette ville. Un auge vint annoncer au pape la mort de l'évoque, en lui remettant la crosse et l'anneau du prélat et en lui ordonnant de désigner pour son successeur le pèlerin qu'il trouverait priant sur le tombeau de saint Pierre. Le pape se conforme à ses instructions et trouve Hubert priant à l'endroit désigné. Celui-ci s'étonne qu'on veuille oisteir de son siège un si sains home et'ç'est alors qu'on lui apprend le meurtre de celui qui était son maître et son ami.
« Quand saint Hubers entendit chu, si comenchal a ploreir tenrement, en j citant grans souspirs, et le pape pris! Hubers par la main, el le menai devant l'autcit. Si sont mis en genos el client leurs orisons. El puis l'ai, dispeneeis dol ordre de chevalerie. Et puis le pape l'ordinal acolite et les al très menues ordres. Après l'ordinat subdyake, diake et preistre. Atanl fut ilh jour. Mais ly diayble les faisoit grant destoublier ; car ilh einbloit toutes les estoiles que ly tressorier aportoil; il eu einblat jusqu'à xiiij. A tant soy mist ly pape en orison et tous cheax qui la estoient, en depriant Dieu qu'ilh leur fâche soucour. La lîsi. myracle ly vrais Dieu, car li sains angele aportat de paradis un estoilc a son evesque por ordineir preistre, et le présentât al pape on disant : Dieu envoie ceste estoilc a son evesque et qu'elle soit sienne, et cesto clef d'argent, qui est de grant vertu, qui donne puissanche a Huùier qu'ilh en aura povoir délie sancir toutes gens lunatiques et forseneis et plains de ra«je et qui siéront vexcis de dyable, por un peu fendre en leurs fronts
11 existe à Francheval une « délégation du pèlerinage de Saint-Hubert » formc'e par une société' que patronne et protège l'autorité supérieure ecclésiastique. Tous les ans, à la Pentecôte, a lieu une procession solennelle, réunissant au moins un millier de dévots.. . ou de curieux, et dans laquelle l'un des membres de la délégation du pèlerinage promène et offre à l'adoration de la foule une grossière statue en bois qui est censé représenter saint Hubert.
L'bistoire de cette statue est fort curieuse. Jadis — au siècle dernier, — saint Hubert était représenté à genoux, tenant à la main un arc bandé d'une flèche et visant un cerf microscopique ayant croix en tête ; aux pieds du saint, un chien de même grosseur que le cerf. Le derrière du saint — passez-moi l'expression — avait été taillé à même dans un fort morceau de bois, et comme il était trop proéminent et qu'il nuisait à l'harmonie du groupe sacré, il fallut, en le rabotant, le ramener à de plus justes et de plus humaines proportions. Puis, on s'aperçut que chien et cerf portaient, fort distinctement, certains appendices précisant leur sexe et leur virilité : grand scandale pour les bigots, et ce scandale croissant de jour en jour, se fortifiant d'année en année, d fallut, avec un ciseau à froid, faire subir à ces deux animaux en bois l'opération qui a surtout contribue, plus même que son génie, a rendre Abeilard célèbre. Puis, à son tour, saint Hubert fut remplacé : au lieu d'un personnage dans l'attitude de la chasse, on en fit un personnage debout, sans arc, regardant béatement ce cerf si petit pour un cerf et ce chien si gros pour un chien. C'est ce groupe ainsi modifié que l'on promène aujourd'hui et, la procession terminée, les fidèles embrassent, à l'envi, et aussi dévotement que possible, saint, cerf et chien.
Le président de cette confrérie possédait — et possède sans doute encore — ■ le « droit de clef » et le « droit de répit. » Cette clef sacrée, chauffée à blanc et appliquée légèrement sur la tète d'un chien, le préserve de la morsure de tout chien enragé. Le « répit » consiste à donner l'assurance à la personne mordue qu'elle aura tout le temps de faire le pèlerinage à Saint-Hubert avant que la rage ne se déclare (2).
Sur l'ancienne route de Saint-Menges (Ardennes) à Sugny (Belgique) existait
et mettre del estoile dedeiïs la plaie. Ors, nos dist li croniques que saint Hubers donnât la clef a l'eglicse Saint-Pire a Liège, et li estoile est eu L'abbie Saint-Hubers en Ardenne. Celle estoile ont veyut mult de gens paisedit, ou ilh at fait mult de myracles. » — Chronique de Jean d'Outre-Meuse.
Saint Pierre, saint Denis (dans le pays chartrain) ; saint Manmes (Seine-et-Marne); saint Marcoul, saint Othon de Bamberg, saint Ulrich, sainte Quitterie, dans les Laudes, en Espagne, en Portugal et aussi dans les Pyrénées-Orientales ; saint Gildas, eu Bretagne; saint Tujau, saint Bieuzy, saint Guy, et même saint Meen, pour ne pas augmenter cette nomenclature, sont aussi des saints antirabiques : Voir le curieux ouvrage de M. Gaidoz : Saint Hubert et la rage. — Il y a aussi, en Bretagne, un saint Hubert antirabique.
Voir dans nos légendes : la Légende ardennaise de saint Hubert.
(2) D'après M. Gaidoz : Saint Hubert et la rage, voici en quoi consiste le « répit » et la « taille » :
La personne qui doit être ■< taillée » a, le malin, entendu la messe, pour qu'elle soit en état de grâce; puis, elle est introduite dans la « trésorerie », sorte de sacristie où sont conservées les reliques et le trésor de l'église. Le pénitent (on peut, en vérité, donner ce nom au pèlerin) s'agenouille devant le prêtre qui récite les formules rituelles. Gela fait, le pénitent qui. de son côté, a adressé uni' petite prière à saint Hubert, s'assied dans un fauteuil, renverse la tète en arrière : Le prêtre, avec un canif, lui fait au front une incision perpendiculaire d'environ deux centimètres de long. el. dans celle incision, l'épidémie étant légèrement soulevée avec un poinçon, il introduit une « minuscule parcelle d'un filament détaché de la sainte étôle. » Puis, pour éviter que la relique ne s'échappe et ne se perde, car l'opération serait îuanquée, le prêtre recouvre aussitôt
autrefois un hêtre dans le tronc duquel avait été taillée une niche abritant une statue de saint Hubert. Tout récemment encore, les contrebandiers cousaient dans un de leurs vêtements (pantalon, gilet ou blouse) un petit éclat de ce hêtre, talisman qui devait les préserver de la rencontre toujours fâcheuse des douaniers. Aujourd'hui ce hêtre est toujours debout, mais il est mort et parait avoir perdu toutes ses rares vertus.
Le 30 avril 1752, huit enfants du village de Neuvizy (arrondissement de Relhel) se rendaient au catéchisme de Villers-le-Tourneur, chef-lieu de leur paroisse. Près d'une fontaine située dans le bois séparant les deux villages, ils aperçurent sur un chêne une image de la Sainte-Vierge encadrée de feuilles de lierre. Arrivés à Villers-le-Tourneur, ils racontèrent à leur curé ce qu'ils avaient vu. Après une enquête régulière, l'image fut déposée dans l'église de Neuvizy où, depuis celte époque, elle est l'objet de la vénération d'un grand nombre de pèlerins. La Vierge de Neuvizy est honorée sous le nom de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Une complainte qui relate cet événement se trouve reproduite in extenso dans le Romancero de Champagne. En voici le premier, couplet : — pour les autres, nous renvoyons le lacteur au Romancero :