‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 12 sur 392 · LA COMPLAINTE DE NOTRE-DAME DE NEUVIZY · texte numérisé non relu

LA COMPLAINTE DE NOTRE-DAME DE NEUVIZY

Que chacun on ce saint lieu Avec piété s'empresse, Souvent la Mère de Dieu Y fait briller sa tendresse.

Ah ! que la Mère de Dieu Mérite à bon droit qu'on l'aime !

Ah! que la Mère de Dieu Est secourable êil ce lieu !

l'incision d'un bandeau noir qui fait le tour de la tête et que la personne taillée doit garder neuf jours. 11 lui remet enfui, après avoir inscrit son nom sur un registre, avec une attestation du taillage, le texte des prescriptions de la neuvaino.

La taille ne se donne qu'aux personnes mordues à sang, à condition aussi qu'elles aient atteint « l'âge de discrétion, » les enfants qui n'ont pas encore fait leur première communion n'étant pas admis à être taillés.

C'est pour eux plus spécialement qu'a été institué le « répit » qui se donne également aux grandes personnes chez lesquelles la morsure n'a pas pénétré jusqu'à la chair vive ni produit de contusion.

Aux enfants mordus à sang, on donne le « répit à terme, » de quinze à trente ans, suivant les circonstances. L'enfant devra alors, plus tard, mais avant le terme de son répit, retourner à Saint-Hubert pour le faire renouveler.

II y le « répit de quatre-vingt-dix-neuf ans » quand on n'est pas bien sûr que le chien qui vous a mordu fût enragé.

Et enfin le « répit de quarante jours » pouvant être accordé par toute personne ayant subi l'opération de la taille.

De ce pèlerinage, on rapporte des amulettes qui sont, même aujourd'hui encore, en grande vénération, notamment : 1° la bague en cuivre, ordinairement taillée à facettes et, quelquefois, garnie d'un chaton armorié; 2° la croix rayonnante, rappelant le crucifix qui brillait entre les cornes du cerf légendaire ; 3° la clef eu cuivre, souvent accompagnée de la trompe de chasse ou du cornet classique ; \° l'estampille de fer, que l'on fait rougir au feu pour en stigmatiser les animaux qui sont, ainsi, préservés de la rage ; ij° des médailles, à empreintes plus ou moins variées; 6° enfin des images et des cantiques, mais, alors, à titre de simple souvenir.

Voici les noms des huit enfants — quatre garçons et quatre filles — qui, les premiers, aperçurent la statue :

Noms des garçons :

Antoine Leclerc ; Pierre Pasquier; Nicolas Debossu ; Charles Piot.

Noms des filles :

Marguerite Prévoteau ; Jeanne Lapièrre; Ponce tte Leroux ; Elisabeth Leroux.

« Ce fut le trentième du mois d'avril, jour de la Sainte-Catherine de Sienne, aux environs de midi, que ces enfants trouvèrent cette image comme ils allaient au catéchisme pour recevoir de M. le Doyen du Chàtelet, prêtre et curé de Villersle-Tourneur et de Neuvizy, l'instruction nécessaire pour faire dignement leur première communion. Comme ils passaient dans le bois de Neuvizy, ils s'arrêtèrent à une fontaine située au lieu que nous avons nommé ci-devant, ils y burent et s'y reposèrent quelque temps. Antoine Leclerc fut le premier qui sortit de la fontaine et qui aperçut, sur le chêne dont nous venons de parler, cette image miraculeuse, élevée de terre de près de dix pieds de haut, couverte de feuilles de lierre; malgré cette couverture, les rayons brillants qu'elle jetait de toutes parts ravirent si fort cet enfant, qu'il ne put s'empêcher d'appeler promptement ses camarades, pour qu'ils soient (sic) avec lui témoins de cette grande merveille : de sorte qu'étant tous accourus, ils aperçurent que c'était une image de la Sainte-Vierge, ils la saluèrent, se mirent à genoux, et lui firent leur prière ; après quoi ils coururent faire part de leur trouvaille à leurs parents et connaissances.

« Le lendemain, premier jour de mai, jour de Saint-Jacques et Saint-Philippe, ils y retournèrent en bien plus grand nombre, et y firent éclater leur dévotion à un si grand point, et cet endroit vint en si grande vénération, que peu de temps après on ne pouvait approcher de l'arbre qu'avec grande peine, tant la foule du monde était grande et attachée à contempler cette belle image. » — Extrait d'une brochure de l'époque (i 752) sans nom d'auteur.

De nos jours, ce pèlerinage est l'un des plus fréquentés dans les Ardennes.

A Revin, c'était à la statue de saint Quirin — statue informe, en bois, — revêtue d'un costume de diacre, que s'adressaient les prières. Ce bienheureux guérissait du mal qui portait son nom : « le mal de Saint-Quirin, » espèces d'abcès se formant dans les parties tendineuses des mains et des pieds.

La prière terminée, un des religieux qui desservaient la chapelle consacrée au saint vous vendait un flacon d'eau de fontaine — -ou de la Meuse, — qui ne devenait efficace, d'ailleurs, qu'après avoir été bénite, et dans laquelle il fallait laisser macérer une herbe dite elle aussi « de Saint-Quirin » : peut-être était-ce de la moyenne cousoude. Il suffisait, alors, pour guérir les abcès, d'une application île cette herbe trempée dans cette eau de fontaine ou de fleuve devenue « eau bénite quirinale. »

A Braux, c'est saint Vivent — ou Vivin — que l'on invoque. Si ce saint, de nos jours, a quelque peu perdu de ses vertus curatives, il n'en esl pas moins resté le

Si

patron de cette commune. Le jour de la fête patronale, le premier dimanche de septembre, et aussi à l'Ascension — qui est la deuxième fête de la commune, — la châsse du saint est processionnellement portée autour de l'église, que l'on contourne à plusieurs reprises. La formule employée naguère — elle est aujourd'hui tombée en désuétude — par les quêteurs de saint Vivra était celle-ci :

Faites du bin A saint Vivin, Patron de ci-cle-lès.

Et quand l'aumône tombait dans la « gueusette, » le quêteur ne manquait pas d'ajouter : « Dieu vous l'r bau'ic! » (Dieu vous le rende !) Un ancien usage veut que les mamans fassent passer leurs enfants sous la châsse du saint : cela leur porte bonheur.

On allait à Attigny implorer saint Meen pour la guérison des dartres vives (1). Ce pèlerinage fut autrefois, dans les Ardennes, l'un des plus courus. On se rendait à Attigny de tous les points de la France et il n'était pas rare de voir arriver à la fois plus de quatre mille pèlerins, venus de toutes les provinces françaises dans cette petite ville, bien déchue de sa splendeur, alors qu'elle était la résidence favorite des rois francs et que les princes de l'Eglise s'y réunissaient en conciles.

La neuvaine obligatoire servait de préparation à ce grand voyage, mais si, comme pour saint Pierre, d'Anchamps, on ne pouvait « la faire en bloc, » il était permis de la faire par procuration. Pendant cette période de neuvaine, il fallait vivre d'aumônes et ne manger que ce que vous donnait la charité publique. Mais

(1) Vers l'an 638, un saint homme, nommé Mevenus, accompagnant le roi Clovis II dans un voyage qu'il fit à Attigny, fut bien surpris de voir accourir à lui une foule de pauvres gens dont le visage et d'autres parties du corps étaient dévorés par une dartre corropive particulière au pays.

A sou habillement extraordinaire, à l'air réservé de toute sa personne, ces pauvres gens, crédules comme on l'était à celte époque, le prirent pour un médecin. Ils le supplièrent humblement de les guérir en lui assurant que, dans le pays, on conserverait de cette guérison un éternel souvenir.

Mevenus leur dît :

« — Je ne suis pas un médecin des corps, mais un médecin des âmes. Ce que je crois devoir vous ordonner, c'est de prier Dieu, ce remède est seul infaillible. Cependant, lavez-vous pendant neuf jours dans les eaux de cette rivière (l'Aisne) que je consacre à votre intention. N'y manquez pas d'y revenir le 12 juin de chaque année, vous ou vos descendants. »

Ils promirent, et leurs générations ont tenu, de père en fils, la parole de leurs aïeux : car, depuis douze siècles et demi, elles viennent tous les ans, au jour dit, implorer saint Meen à Attigny.

Un autre saint Meen exisle dans une paroisse des environs de Lisieux. La statuette du saint, abritée dans une petite niche creusée au troue d'un vieux chêne, est le but de nombreux pèlerinages. 11 n'est pas un jour où l'on ne voie une mère, agenouillée au pied de l'arbre, élever vers l'image du saint son enfant malade et lui demander la guérison du petit être, après les effusions du cœur, les ablutions obligées. L'eau d'une fontaine voisine, puisée avec la main, sert à laver l'enfant sur toutes les parties malades du corps, et la mère n'oublie pas d'en emporter une petite provision qui servira au même usage pendant neuf jours. Chaque jour, il boira une cuillerée de cette eau. Quand l'enfant ne peut être transporté, la mère se lave dans la fontaiue la tête et le corps aux endroits où l'enfant est malade.

« Sur les bords de la forêt de Broeéliande, dans le voisinage de Gaël, saint Meen — très populaire en Bretagne — fit jaillir du sein d'une terre aride une source miraculeuse encore aujourd'hui vénérée. Elle est d'un grand renom pour la guérison d'une lèpre qui couvre la tête des enfants au berceau. >i — Baron Duiaya : Broce'liande, p. 64,

ces usages changèrent et il fut convenu qu'on pourrait manger chez soi, à condition d'y nourrir un pauvre pendant trois jours ou, à défaut, qu'on irait prendre ses repas chez un parent, car, sous prétexte de ne vivre que d'aumônes pendant ces neuf jours, la mendicité, en maints endroits, avait pris une extension plus que scandaleuse.

En outre, pour que le pèlerinage fût efficace, il importait, avant d'arriver à Attigny, de s'arrêter à Mont-Marin. Dans cette petite commune, non loin du cimetière, se trouvait une piscine où les pèlerins se lavaient ces mêmes dartres vives que devait radicalement guérir saint Meen. Or, un jour, un malade ayant jeté au vent le linge qu'il avait trempé dans l'eau pour éponger son mal, ce linge s'accrocha à l'un des buissons qu'ombrageaient la piscine et y resta. D'autres pèlerins, apercevant cette guenille, crurent que c'était \mmex-voto, ou l'une des formalités nécessaires pour que le pèlerinage eût une heureuse issue, et s'empressèrent alors de suspendre à ces mêmes buissons les linges avec lesquels ils se lavaient et qui, le pansement terminé, restaient plus ou moins propres. Aussi, ces serviettes, ces banderolles, ces loques, maculées, sanguinolentes, offrirent-elles longtemps un assez hideux spectacle. Elles ne furent, plus tard, enlevées que par mesure de salubrité publique, car, en s'amassant chaque jour, elles exhalaient une puanteur malsaine (1).

Il y eut aussi jadis, à Haraucourt, un pèlerinage célèbre à ce même saint Meen. Un jour, le « bienheureux, » vêtu de velours, resplendissant d'or, coiffé de la mitre, portant la crosse, apparut à une meunière. C'était tout proche le jardin du « père Guillin, » dans la petite vallée au bout de laquelle repose le village, protégé par le mamelon de Montjoie. A l'endroit même où avait eu lieu l'apparition, fut. placée une statuette du saint : — statuette en terre cuite qu'avait modelée un briquetier de Carignan.

Un jour, saint Meen — ou, du moins, sa statue — sortit de sa niche. Pourquoi et comment? la légende ne le dit pas. Toujours est-il qu'on le retrouva au beau milieu de la grande route et en assez piteux état, c'est-à-dire quelque peu lézardé et couvert de boue. Après un nettoyage consciencieux, une réparation des plus complètes, ou le recasa dans sa niche, mais on eut soin de lui donner deux com-

(1) Une petite plaquette rarissime, publiée à Vouziers, chez Lapie : La vie de saint Meen. abbe~, suivie d'une instruction a l'usage des pèlerins qui viennent honorer le saint dans l'église d'Attigny, contient les préceptes les plus minutieux pour l'heureuse issue du pèlerinage :

"... Quand les pèlerins sont arrivés à Attigny, ils doivent de suite aller se prosterner devant le saint, avec l'humilité la plus profonde... S'ils se trouvaient dans l'impossibilité de l'aire toute la neuvaine à Attigny, ils peuvent la faire dans leurs paroisses et borner leur pèlerinage à un jour de résidence... Que les pèlerins assistent, autant qu'ils le pourront, à la sainte messe; chaque jour de la neuvaine, qu'ils fassent trois visites au Saint-Sacrement dans l'église, le matin, à midi et au soir : qu'ils récitent, le matin, cinq Voter et cinq Ave, avec la prière à Jésus-Christ et l'oraison de saint Meen ; à midi, YAngelus, cinq Gloria Patri et l'oraison de saint .Meen ; au soir, le psautne Miserere met et les litanies de la Très-Sainte-Vierge... Il n'est nullement nécessaire, comme quelques-uns se l'imaginent, de vivre d'aumônes ni de mendier pendant la neuvaine ; cela s'est pratiqué autrefois, il est vrai, même par des personnes riches et aisées, mais cet usage, quoique louable dans ses motifs, n'a plus lien aujourd'hui, et il est même absolument défendu à rai-un des inconvénients qu'il entraînait avec lui... Enfin, après avoir rempli tous les devoirs que la piété leur suggérera, les pèlerins observeront, à l'auberge ou chez leurs amis, les lois de la tempérance, de la sobriété et prendront bien garde de s'en écarter un seul instant... »

pagnes, ou plutôt deux gardiennes, Notre-Dame de Walcourt à droite et, à gauche, sainte Apolline, qui guérissait les maux de dents. Puis, aux pieds de saint Meen, on mit un tronc. Longtemps, la recette fut des plus fructueuses, car ce pèlerinage devint en grand honneur. On ne songeait même plus à prier sainte Apolline ou Notre-Dame-de-Walcourt, tous les hommages s'adressaient à saint Meen.

Alors on se décida à lui construire une chapelle spéciale « aux quatre coins de laquelle' quatre ébéniers on planta, » dit la tradition locale. La petite statuette en terre cuite du briquetier de Carignan fut remplacée par une belle, grande et imposante statue en plâtre, dont la blancheur immaculée tranchait agréablement sur le fond d'azur de la nouvelle niche. Et à quelques pas de là, clans l'ombre des troènes et des clématites, une petite source murmurante donnait « l'eau miraculeuse de la fontaine de saint Meen. »

Ce fut alors, à llaraucourt, pendant de longues années, une affluence inimaginable de pèlerins, de fidèles et aussi de curieux. Les processions succédèrent aux processions, la statue du saint étant, chaque fois, portée sur les épaules de quatre vigoureux gars qui ouvraient la marche. Il n'était pas rare que le défilé se composât de neuf à dix mille personnes.

Mais comme, malgré les prières les plus ferventes, malgré les supplications incessantes, on n'obtenait ni guérison, ni même un adoucissement aux maladies, la confiance se perdit peu à peu, si bien que le pèlerinage fut absolument délaissé. Autant, autrefois, on avait honoré le saint, autant, par un de ces retours dont les choses humaines offrent tant d'exemples, on le conspua lorsque sa vogue eut disparu. Un jour même, on trouva la niche vide. On chercha longtemps, on rechercha et, finalement, on retirait du fond d'un puits notre pauvre saint décapité et n'ayant pour bras que deux moignons. Un autre jour, on fut obligé de l'enlever aux enfants, qui s'en servaient pour jouer à la « gayette, » l'appelant, fort irrespectueusement : « Sans mains. » Et il fut remisé dans les combles de l'église d'où, depuis, il n'est jamais plus sorti.

Depuis plusieurs années, il n'est plus question de pèlerinage de saint Meen à llaraucourt. La chapelle qui lui servait de sanctuaire abrite, aujourd'hui, une pompe, et les bonnes femmes ou les jeunes filles qui viennent y puiser de l'eau s'entretiennent parfois de toute autre chose que des mérites du « bienheureux saint Meen, » nous a-t-on affirmé, peut-être avec un peu trop de malignité (1).

La Vierge noire de Mézières attirait autrefois un assez grand nombre de fidèles. Brisée pendant la période révolutionnaire, elle fut remplacée par une Vierge blanche à laquelle les pèlerins refusèrent tout hommage, toute piété, toute confiance, si bien qu'il fallut, au plus vite, leur rendre une belle Vierge noire.

« A Mézières, autrefois, s'élevaient deux, chapelles dédiées à Notre-Dame : la première de ces chapelles était à la porte Saint-Julien, et l'image miraculeuse qu'elle renfermait était fort vénérée. La seconde chapelle, à la porte du Pontd'Arches, renfermait aussi une image non moins miraculeuse, et les bateliers, avant leur départ, tout aussi bien qu'à leur retour, ne manquaient pas de l'invoquer et

(1) D'après le récit de M. Guériu, qui tenait ces détails des vieillards (hommes et femmes) d'I-Iaraucourt.

même de suspendre autour d'elle quelques ex-volo. » — Mémoires historiques de Mézières-C harkville , 1751; manuscrit conservé aux Archives.

A Notre-Dame-de-Liesse, la statue de la Vierge était noire également, et d'ailleurs, dans les Ardennes, presque toutes les Vierges miraculeuses eurent cette couleur, statues informes et ne rappelant guère le vers du poète : Nigra sum sed formosa ... fi)

Pour la colique des enfants, on allait et on va invoquer saint Fiacre, à Stonne. Les mères lui offrent un écheveau de fd qu'elles suspendent au pied de la statue ; c'est ordinairement un écheveau assez grossier, fabriqué au rouet par la mère elle-même. On invoque le saint, on le prie « de débrouiller les intestins du petit malade, aussi facilement qu'il aurait, s'il le voulait, le pouvoir de démêler l'écheveau dont on lui fait hommage. »

Au bout de l'année, ces offrandes font un énorme tas de fdasse que le conseil de fabrique vend au profit de sa caisse le jour où il est procédé à la location des pinces dans l'église.

A deux kilomètres environ de Fossé, un peu au sud du village, s'élève, isolée au milieu des champs, une petite chapelle appelée : Chapelle de Marne. C'est là le dernier vestige d'un ancien prieuré que la tradition fait remonter aux temps de Charlemagne. La légende raconte que l'armée du puissant empereur, campée près de Fossé, allait mourir de faim et de soif quand Cbarlemagne, frappant la terre de son épée, en fd jaillir une source abondante qui alimente encore la fontaine existant aujourd'hui non loin de la chapelle. En même temps tombait une grande quantité de manne : l'armée put, ainsi, boire, manger et fut sauvée. En mémoire de cet événement surnaturel, Charlemagne fd construire une vaste église sur l'emplacement même où avaient campé ses soldats et lui donna le nom de « Manne » qui, par corruption, est, de nos jours, devenue Maine.

En 1740, cette église, du style ogival, à trois nefs, dont le plan se trouve conservé aux archives de Reims, fut complètement détruite et remplacée par cette petite chapelle que l'on voit dans les champs. Sous la Révolution, un habitant de Fossé, dont quelques vieillards savent encore le nom, enleva de la chapelle, et sous prétexte de la dérober aux insultes révolutionnaires, la statue de je ne sais quelle sainte et la garda quelques mois cachée dans sa maison. Mais, la nuit, il avait des visions terribles et il entendait des voix menaçantes lui criant qu'il brûlerait en enfer pendant toute l'éternité; si bien que, bourrelé de remords, il reporta la statue où il l'avait prise et, dès ce moment, put dormir en tout repos.

(1) A signaler de nombreuses « Vierges noires » dans le .Midi de la France. Voici, à ce propos, ce «pie nous lisons dans le Siècle (27 mai 1889) :

« La « Vierge noire, » dont ou parle souvent dans le Midi de la France, et que beaucoup de personnes ne connaissent que de réputation, n'est autre que « sainte Sara, servante des Saintes- Mariés, » que les peintres représentent toujours avec un visage noir, et. qui est l'objet d'une grande vénération de la part des bohémiens gitanos du Languedoc et de la Provence.

« C'est aujourd'hui même que la fête des Saintes-Mariés des Camargues aura lieu.

« Ce pèlerinage est une fêle séculaire et traditionnelle qui attire tous les ans dans le .Midi de la France un concours énorme de population. »

La Vierge noire de Chartres est, on le sait, tout particulièrement célèbre.

Cette chapelle fut, au commencement du siècle, un lieu de pèlerinage assez fréquenté. Chaque année, le 25 mars, les curés de tous les villages avoisinants s'y rendaient processionnellement et y chantaient des messes. Ces cérémonies religieuses, qui ont cessé en 1830, coïncidaient avec une foire célèbre bien déchue aujourd'hui de son ancienne splendeur.

C'était particulièrement à Marne que l'on apportait les enfants mort-nés. Placés sur l'autel, ils revivaient, paraît-il, quelques minutes, juste le temps nécessaire pour les baptiser, remouraient ensuite et, alors, étaient enterrés dans le cimetière attenant à la chapelle.

Cette superstition ayant provoqué de nombreux abus et servant surtout de prétexte à éluder la loi sur les inhumations, le maire de Buzancy, en 185°2, ordonna la fermeture de la chapelle. Dès ce moment cessèrent les pèlerinages à Marne.

A un demi-kilomètre environ du Tremblois, sur l'ancienne voie romaine qui conduit à Matton, se trouve un calvaire dit : « Calvaire de la Belle-Croix, » s'élevant sur l'emplacement même d'une ancienne chapelle construite elle-même, affirme la tradition, sur les ruines d'un temple jadis consacré à Diane.

Cette chapelle fut détruite en 1703 par les « soldats des districts de Sedan, » qui laissèrent sur place une statue de Notre-Dame, en grande vénération dans le pays. Une brave femme de Matton, nommée Poncette, qui assistait à ce sac, prenant un des soldats à part, lui dit : « Laissez-moi enlever cette statue, — et, lui donnant un jupon de tiretaine, — mais peut-être vaut-il mieux que vous me l'apportiez en cachette, cette nuit, chez moi ; vous l'envelopperez dans ce jupon. » C'est ce que fit le soldat (1).

Poncette cacha cette statue dans le foin et ne la sortit de cette cachette que plusieurs années après. Nuitamment et « l'ayant crottée, » elle la plaça sur le calvaire de la Belle-Croix où, le jour venu, on fut très étonné de la revoir. Et comme il pleuvait depuis plusieurs jours et que la statue était maculée de boue, le bruit se répandit dans le pays de Matton et du Tremblois qu'elle était venue toute seule ■ — mais on ne sut jamais d'où — se dresser sur le calvaire.

On lui attribua bientôt une grande puissance, car, de jour en jour, la superstition aidant, on se dit qu'elle ferait des cures merveilleuses pour peu qu'on voulût bien l'implorer. Dès cet instant, le calvaire de la Belle-Croix devint un lieu de pèlerinage célèbre dans les Ardennes. On y portait surtout, comme à Marne, des enfants morts sans baptême. On les présentait à la statue, et ils ressuscitaient cinq ou six minutes, juste le temps de les baptiser, pour remourir une fois le sacrement administré.

Aujourd'hui, il y vient, chaque année, au moins plus de cinq cents personnes, surtout à la Pentecôte et au jour de la Sainte-Croix, et si Ton n'y porte plus des

(1) On raconte encore; ceci : Le soldat, ayant enveloppé la statue dans le jupon, la porta à Poncette et, pour récompense de son dévouement, lui demanda un tout petit morceau coupé dans l'un des nombreux rubans dont les fidèles avaient paré Notre-Dame. Poncette lui donna un ruban tout entier et cacha « son trésor » dans le fond d'un coffre à avoine. C'est dans ce coffre que, chaque matin, les soldats prenaient les rations pour leurs chevaux, mais à peine y avaient-ils puisé que Poncette remettait de l'avoine dans le coffre, si bien que, n'étant jamais allés jusqu'au fond, les soldats ne purent découvrir la statue.

enfants morts sans baptême, les fidèles restent toujours persuadés que la statue de Notre-Dame exaucera leurs vœux (1).

Mais le pèlerinage ardennais le plus célèbre, le plus fréquenté, le plus joyeux est, sans contredit, celui de saint Lie, à Mohon.

La légende — assez naïve et d'un vague désespérant pour la critique bistorique, — encadrant l'image de ce saint que l'on vend aux fidèles, nous apprend que :

« Le bienheureux saint Lie naquit dans le Berry vers la fin du cinquième siècle.

« Commis, dès son enfance, à la garde des troupeaux, il les quitta dès l'âge de douze ans pour aller servir Dieu dans un monastère.

« A l'âge de vingt-huit ans il fut fait diacre et se livra, plus que jamais, à la pratique de toutes les vertus. Sa piété était extraordinaire, son humilité profonde, sa pureté angélique, sa charité immense.

« Se voyant sur le point d'être élu supérieur de sa maison, il s'enfuit dans la solitude et y resta jusqu'à sa mort qui arriva en 573.

« Les miracles rendirent bientôt son tombeau glorieux, et ses reliques, transportées d'abord au château de Pithiviers, en 943, au milieu d'un peuple innombrable, furent, six. cents ans après, apportées en grande partie dans l'église de Mohon.

« Et là, honoré chaque année d'un concours immense de fidèles, le grand saint se plaît à manifester sa puissance et sa bonté en récompensant souvent, même par des prodiges, la piété de ceux qui recourent à son intercession. »

Comment le Berrichon saint Lie est-il devenu Ardennais? C'est ce que nous n'avons pas à rechercher ici. Toujours est-il que, depuis longtemps, bien longtemps, saint Lie fut et a été en grand honneur dans nos contrées de la Champagne, si nous en croyons un rarissime petit volume de seize pages, imprimé à Reims en 1609 et intitulé : La vie de Mgr saint Lye, prise et translatée d'un ancien manuscrit trouvé en l'église de Saint-Lye, en la montagne de Reims.

C'est le lundi de Pâques, et surtout de la Pentecôte, que l'on se rend en pèlerinage à Mohon, où l'on accourt — sans exagération — de tous les points du département.

Les mères y apportent leurs marmots en toute confiance.

Pour faire descendre sur eux la bénédiction d'en haut, elles assistent, aussi dévotement que possible, à une messe basse; puis elles défilent devant la châsse et la font embrasser à l'enfant.

(1) A Sêvigny-la-Forêt, raconte, dans sa monographie de celle commune, M. Renault, instituteur (aujourd'hui àDeville), l'église fut pillée et saccagée pendant la tourmente révolutionnaire. Les statues eu bois furent brûlées. La marguillère (?) — Marie-Jeanne Dupont — put cacher chez elle une statue en pierre delà Vierge que jamais, d'ailleurs, ou ne rendit à l'église, puisqu'on la peut voir, aujourd'hui, chez Mme veuve Lcbas-Lubiu, dite Charlemagne. La légende ajoute que l'ordre de mettre l'église à sac avait été donné par un certain Jacquemart, de Marby. Ce Jacquemart, quelques aimées après, était à l'affût de la bécasse. Le feu, pendant qu'il guettait le gibier, se mit à sa hutte cl, le lendemain, on trouvait son cadavre totalement carbonisé.

Cette châsse renferme, affirme la croyance populaire, un morceau du crâne de saint Lie : châsse formant un buste grossièrement taillé dans une bille de bois, soigneusement doré et surmonté de la tête du saint que l'artiste (??), on ne sait pourquoi, s'est appliqué à sculpter aussi laide, aussi repoussante que possible.

Ces deux pèlerinages de Mohon sont attendus avec impatience par les jeunes filles, surtout par les amoureux ou les fiancés, car, le soir, ils se clôturent par un bal.

Bal ne se terminant qu'aux premières lueurs du jour et, à coup sûr, l'un des plus courus, l'un des plus joyeux, l'un des plus animés de nos Ardennes où garçons et demoiselles aiment si fort la danse.

Page 1