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CHAPITRE VII

Le CarpaOal — Le Carêrpe

Certaines traditions, certaines réjouissances en usage pendant le carnaval et le carême étant communes aux Ardennes et aux autres départements français, nous ne relaterons, ici, que les coutumes ardennaises les plus caractéristiques.

Voici d'abord ce qui se passait dans maints villages le jour du mardi-gras. Dès le matin, la jeunesse prenait au saut du lit le mari trop débonnaire qui, depuis une année, s'était le plus souvent laissé battre par sa femme et, bon gré, mal gré, l'enfourcbait sur un âne, la tête tournée vers la queue de la bête. Dans cette singulière posture, le patient trottinait par les rues du village, suivi d'une foule nombreuse ne lui ménageant pas les grasses plaisanteries, comme bien l'on pense. A côté de lui trottinait aussi, mais monté comme un cavalier ordinaire, celui de ses voisins qui n'était pas venu lui porter aide. A cliaque bout de rue, à cbaque carrefour, ce cortège tumultueux s'arrêtait. 11 était, alors, donné aux patients lecture de la « sentence des àniers » et la foule, ensuite, à la débandade, reprenait sa course.

Dans la vallée de la Meuse, ce n'était pas toujours le mari battu par son Irascible moitié que l'on allait chercber, mais son voisin qui ne l'avait pas su défendre. On le juchait sur l'âne, sa figure faisant face au derrière du baudet dont il tenait la queue en guise de bride, et le cortège, aussi fourni que possible, de se répandre par la ville. Aux principaux carrefours, il s'arrêtait, le tambour battait et « le voisin monté sur l'âne » disait à haute voix :

« Messieurs, vous me voyez sur cette bourrique, non pour un fuit personnel, mais pour n'être pas allé secourir mon plus proche voisin qui, d'ordinaire, bride sa bête par le cul, de peur de lui casser les dents. »

Cette déclaration faite, on se remettait en route pour s'arrêter au dernier carrefour désigné et recommencer la même cérémonie. Bienheureux le mari battu

et... pas content quand on ne célébrait pas, en des couplets plus ou moins salés, ses mésaventures conjugales.

Dans quelques communes du pays de Youziers, on chantait :

La triste aventure, ô gué !

Sa femme dit qu'il a donné Son lard, son pain, son sel.

A Rimogne, autrefois, le jour du mardi-gras, « on allait aussi à l'àne, » pour nous servir de l'expression locale. Ce n'était pas, vous le pensez bien, le mari battu ou trompé qui montait sur l'àne, car il ne se fût pas prêté à cette parade, mais un voisin complaisant et de gaillarde humeur. La tête tournée vers la queue de la bête qu'il tenait en manière de bride, il trottinait, suivi d'une foule nombreuse, et ce cortège se rendait en chantant et en plaisantant à la maison du mari battu et... encorné. Mais lui, qui s'attendait à celte visite, avait eu soin de s'échapper et souvent même de fermer à double tour la porte de la maison. Cependant, quelquefois, soit par ruse, soit par force, on y pouvait pénétrer. Un jeune homme de la bande, singeant le maître de la maison, débitait un petit compliment aux visiteurs, soi-disant imprévus, et offrait un verre de vin à celui qui était monté sur l'àne (1).

A Revin, le soir du mardi-gras, les jeunes gens masqués se rendaient chez celui de leurs concitoyens qui s'était le plus souvent remarié, le traînaient sur la place — car on ne cite pas d'exemple qu'on y soit allé de bon cœur, — le coiffaient d'une couronne royale en carton aussi monumentale que burlesque, le sacraient « roi des ribauds, » l'appelaient « sire » et finalement le forçaient à marcher au milieu d'eux, s'arrêlant toutes les cinq minutes pour lui hurler aux oreilles : « Vive le roi ! Vive le roi ! »

(1) Cette promenade sur l'àne « que nous trouvons même dans l'Afghanistan, » nous écrit M. Landragin, de Rethel, est commune à bien des pays de France. Elle est très ancienne, si ancienne même qu'elle fut, sous la .Monarchie, l'objet de réglementations diverses.

Dans le Journal officiel des Deux-Sèvres, n° 59, du 25 messidor an X, nous lisons ces ligues fort curieuses :

« 11 existe dans nos campagnes, depuis un temps immémorial, l'usage assez plaisant de promener sur l'àue les maris qui ont ta complaisance de se laisser battre par leurs femmes. Cette cérémonie, qui a été renouvelée à Sanche, près Niort, il y a quelques mois, vient d'avoir lieu, la semaine dernière, à Sainl-Eaune. Les habitants de Saiut-Maixeut-la-Mothe, Saint-He-rage, Exaudun, Pampron et Saint-Eauue, réunis au nombre de douze cents, munis de chaudrons, piucettes, triangles, cornets à bouquin et autres instruments de musique semblables, se sont emparés du nommé..., prévenu du fatal délit, et lui ont fait faire la promenade ordinaire. Malgré la gaité turbulente, la promenade sur l'àue a été. faite sans le moindre désordre. Tout le monde était soumis à l'autorité du commandant général, dont les arrêts étaient irrévocables. »

Aujourd'hui, encore, dans le Poitou, cette promenade à àne est très populaire. Voici, en effet, ce que nous dit M. Lacuve, dans la Revue des Traditions populaires (mai 1889) :

« La promenade sur l'àne, dans le Poitou, est une exhibition des plus burlesques qui a lieu lorsque l'époux n'a pas su conserver son autorité. Quand un mari a été battu par sa femme, grand émoi dans le village et dans les environs ; et on s'empresse, aussitôt, d'organiser la promenade sur l'àne. L'usage veut qu'à défaut du mari battu et qui n'est pas toujours disposé à se prêter à cette plaisanterie, il soit remplacé par son plus proche voisin.

« Au préalable, on procède à la toilette du principal acteur. On lui enduit la figure avec du

GO

Dans cette même commune de Revin, lorsqu'un ménage, par' des disputes journalières, s'était attiré une fâcheuse notoriété, les jeunes gens masqués, qu'accompagnaient les curieux et les oisifs, allaient prendre la pompe à incendie à l'endroit où elle était remisée, couraient à la maison de ce ménage querelleur, comme si le feu eût menacé de la consumer, et l'inondaient consciencieusement sous prétexte d'éteindre l'ardeur batailleuse des époux.

Même usage à Haybes : c'est ce que l'on appelait le « cabaretage, » sans doute parce que cette mauvaise plaisauterie se concertait au cabaret entre quelques bouteilles de vin ou quelques pots de bière.

Il y avait encore la « messe bleue, » très en bonneur jadis dans les Ardennes. Elle se célébrait le jeudi de la semaine pascale et était spécialement destinés aux femmes battues par leurs maris. Celte singulière messe ne devait pas son nom aux bleus dont pouvaient être marquées toutes les femmes corrigées par leurs irascibles époux; cette appellation lui venait de ce que les femmes plus ou moins rossées se rendaient à cette messe en cotillon bleu, « qui est la couleur favorite de la Vierge. » Ajoutons que cette messe se disait à six heures du matin pour que les épouses malheureuses en ménage ne fussent pas obligées d'étaler en plein jour leurs désagréments conjugaux.

A Gespunsart, un charivari était donné au veuf qui s'était remarié avec une veuve, et réciproquement. Le plus souvent même, une certaine partie de leurs biens était vendue au profit de la commune, et pendant longtemps ce singulier usage eut force de loi.

A Revin, il se passait, l'après-midi du mardi-gras, un fait scandaleux.

Les Revinois s'érigeaient en juges et, au nom de la morale publique, tombaient dans l'arbitraire le plus odieux. Comment autrefois, même sous le règne du bon plaisir, les autorités locales toléraient-elles un abus aussi exorbitant ? Si, par malheur, un habitant de Revin avait été, à tort ou à raison, jugé par ses pairs comme trop débauché pour continuer d'habiter la commune dont il était censé

miel, puis on la lui frotte daus une corbeille pleine de plumes; on lui passe, en outre, la tète dans un palissou percé, sorte de panier en paille, de l'orme ronde, où l'on met la pale destinée au four, puis on lui met une quenouille au côté.

« La toilette terminée, ou le fait monter sur un âne, la tête tournée vers la queue qu'il tient dans ses mains en guise de bride. Alors commence une promenade burlesque précédée de tambours, violons, clarinettes et cornets à bouquins, et suivie d'une foule qui chaule des chansons obscènes composées pour la circonstance. On s'arrête sur les places et les carrefours, et, de temps en temps, le héros de la fête fait connaître le motif du charivari en poussant ce cri : « Elle m'a battu ! »

« Des quêteurs passent dans chaque maison et, le plus souvent, le produit de la quête est assez fructueux : il permet, le' soir, de faire, dans un cabaret du village, uu festin pantagruélique. »

Cette promenade burlesque fut très en honneur au îuoyen-àge, daus presque tous les pays d'Europe. Eu 1593, par exemple, le bailli de Hambourg décida que la fennue qui aurait battu son mari devait, .mirant l'ancien usage, monter sur un àne et que l'homme qui se serait laissé battre conduirait l'âne. - Voir Michelet : Les origines du droit. — On faisait aussi, quelquefois, subir ces promenades aux condamnés à mort. L'historien suédois Gyger rapporte que l'évêque Pierre Sainanwader, ayant été condamné à mort pour avoir conspiré contre Gustave Wasa, fut promené, avant le supplice, sur une « rosse, » dont il tenait la queue eu guise de bride, au milieu de la foule qui criait : Vive Sainanwader, notre nouveau roi ! » - Voir Dicange, au mot Asinics, et aussi un poème rarissime de Philibert Colin, avocat au parlement de Dijon : De majuma feslivitate qux fit fnaio mense in diiïos maritos nui efferato trucique animo uxoribus plagas infigunl.

être la honte, des jeunes gens masqués s'emparaient de sa personne, le mettaient dans une barque et, le confiant au fil de la Meuse, l'expulsait du territoire revinois. Aussi, celte menace n'était-elle pas rare à Revin : « Prenez garde à vous, car, au mardi-gras, vous passerez l'eau. »

Même coutume à Fumay où, pour semblables motifs, on « faisait passer l'eau » au malheureux qu'à défaut de l'opinion publique, la malignité, l'envie ou la haine avaient désigné comme le plus dissolu de ses concitoyens. Le plus ordinairement, une fois abandonné dans sa barque, il abordait la rive droite et gagnait la Belgique en franchissant un petit monticule dit « le Caillounet. >» D'où cet avis, peu charitable, à celui que menaçait l'exil : « Montré bétôt l'Cagounct » (tu monteras bientôt le Caillounet).

A Gespunsart, on « berluait » et on « jetait le marteau. »

Pourberluer, la jeunesse, la veille du mardi-gras, se partageait en deux bandes formant chacune un camp et pariait que le plus adroit ou le plus téméraire des deux partis irait, les yeux bandés, atteindre droit un but convenu d'avance. C'était alors, pour détourner le champion de son chemin, ou l'y maintenir, des exclamations, des hurlements, mais sans qu'on eût le droit de le toucher. En outre, il devait arriver au but dans un laps de temps déterminé. Souvent, deux jeunes gens, toujours les yeux bandés, entraient en lice, mais, alors, l'un montait dans une brouette que l'autre poussait. S'ils chaviraient dans la boue, s'ils dégringolaient un talus, il était permis de les remettre dans leur chemin. Quelquefois, à ce jeu, on y gagnait d'être plus ou moins mâché, plus ou moins contusionné, mais qu'importe, on se relevait, on riait et, bras dessus, bras dessous, on allait au cabaret voisin boire le produit des amendes qu'avaient payées les maladroits. Quelquefois, pour éviter les chutes aux berlueurs, on leur criait : « Casse-gueule ! » quand ils se trouvaient en présence d'un obstacle.

Le mardi-gras, — nous sommes toujours à Gespunsart, — rien de bien particulier : les jeunes gens, comme partout ailleurs, se déguisaient, mais sans se mettre en frais d'imagination ou de costume : longue chemise d'une blancheur douteuse — quand elle était blanche — descendant jusqu'aux pieds, un grotesque bonnet de coton sur la tête; sur la figure, le masque le plus extravagant, le plus hideux qu'il eût été possible de trouver et, à la main, un fouet pour en cingler les passants trop tardifs à se garer ou, le plus souvent, un balai pour crotter les curieux en beaux pantalons et les curieuses endimanchées. Tel était l'attirail classique .

Mais, le lendemain, dès la pointe de l'aube, rendez-vous général de tous les jeunes gens à l'auberge. Qui n'était pas arrivé, au moins à six heures, s'exposait à passer un mauvais moment. On allait le chercher chez lui, n'hésitant pas à forcer la porte de la maison qu'il habitait pour faire irruption dans sa chambre et l'arracher du lit. Puis, plutôt de force que de gré, il devait, enveloppé dans ses draps, se laisser porter en triomphe jusqu'à l'abreuvoir à bestiaux le plus profond, le plus large de la commune, rempli, pour la circonstance, d'eau jusqu'à ras et dans lequel, à plusieurs reprises, on sauçait le paresseux qui s'était laissé surprendre encore endormi (1).

(lj Ne faut-il pas voir, dans cet usage, le souvenir d'une ancienne coutume très eu vogue, autrefois, surtout aux quinzième et seizième siècle ? Aux jours des Innocents — et il importe

Manquant au rendez-vous, le trouvait-on levé, mais encore dans sa chambre, il n'en était pas moins conduit à l'abreuvoir, non alors enveloppé dans ses draps, mais babillé et garrotté, et s'il n'était pas plongé dans l'eau, il recevait sur tout le corps une série de douches glacées qu'on lui prodiguait à pleins seaux.

Ces plaisanteries, d'un goût plus que contestable, ayant occasionné d'assez nombreuses affections de poitrine et même quelques maladies suivies de mort, sont, fort heureusement, tombées en désuétude depuis un certain nombre d'années.

Enfin, dans l'après-midi, le mercredi des Cendres — toujours à Gespunsart (cet usage était d'ailleurs commun à maintes communes ardennaises), — la jeunesse, musique en tête, faisait le tour du village et s'arrêtait de porte en porte, quémandant des œufs, du lard, du vin pour, le soir, faire et arroser une gigantesque omelette sans laquelle il eût été, parait-il, impossible de tuer le mardigras.

Voici comment se « jetait le marteau » :

Les ouvriers forgerons se réunissaient et chaque atelier désignait, parmi les siens, celui qu'il supposait être le plus fort, le plus habile. Les concurrents choisis, armés d'un lourd marteau, se rendaient dans une prairie. On leur désignait, alors, un but à atteindre. On prenait ensuite un à un chaque ouvrier, on lui bandait les yeux, on lui faisait faire sur lui-même plusieurs tours, après lesquels il devait lancer le marteau. Celui qui s'était le plus rapproché du but, et mieux, celui qui l'avait atteint — mais c'était rare — était proclamé le roi. Et c'est en son honneur que, toute la journée, se vidaient les verres.

Voici une deuxième manière, encore en usage :

Plusieurs personnes s'associent et se partagent en deux camps. Un des associés parie qu'il ira, les yeux bandés, d'un point déterminé à l'intérieur d'une maison, qui est toujours une auberge, en jetant un certain nombre de fois un marteau devant lui. Les uns parient pour, les autres contre. Il faut alors reprendre le marteau à l'endroit même où il tombe pour le relancer plus loin. Le camp qui a perdu est obligé de payer les bouteilles de vin ou de bière qui ont fait la base du pari. — D'après une communication de M. J. Poirier.

A Nouzon, autrefois, on bcrluait en bandant les yeux à plusieurs personnes; puis, leur mettant un bâton à la main, on les lâchait dans les rues de Nouzon à travers lesquelles ils devaient s'orienter pour arriver à un but déterminé.

A Viïgne-aux-Bois ('gaiement on bcrluait et cet usage n'a cessé (pie depuis une quinzaine d'années. Le malin du mardi-gras, les ouvriers se rendaient, comme

de se souvenir que, jadis, le carnaval commençait virtuellement dés la Noël, — on allait, jadis, surprendre les demoiselles dans leur lit pour leur « bâiller les innocents, » c'est-à-dire leur administrer le châtiment qu'on réserve plus spécialement à l'enfance. Les amoureux ne se faisaient pas faute d'user de ce privilège, et ces vers de Clément Marot nous reviennent eu m -moire :

Très chère sœur, si je savais où couche Votre personne aux jours des [nnooents, De bon matin, j'irais a votre rourlie Voir ce corps gent

d'habitude, à l'atelier pour y travailler jusqu'à midi. Un paresseux ne s'y trouvait-il pas, une fois six heures sonnées ses camarades allaient le chercher chez lui, les uns portant une civière, les autres des torches allumées. La civière était, quelquefois, remplacée par une brouette. Arrivés devant la maison dont on gardait toutes les issues pour que le paresseux ne pût s'échapper, on frappait sur des plaques de tôle, aussi fort que possible, et le bruit allait croissant jusqu'à ce que le retardataire se décidât à venir rejoindre ses camarades. On s'emparait alors de lui et, qu'il le voulût ou qu'il ne le voulût pas, on l'asseyait dans la brouette ou on Uétendait sur la civière et le cortège allait à l'auberge la plus voisine où le paresseux devait largement abreuver ses camarades d'atelier. En outre, il arrivait parfois qu'il reçût quelques seaux d'eau froide lancés des fenêtres sous lesquelles il passait.

Le mercredi des Cendres, il était — et il est encore — d'usage, dans presque toutes les Ardennes, de brûler un mannequin censé figurer le Carnaval et autour duquel, alors qu'il flambe, on chante des refrains de circonstance. Cette coutume est, d'ailleurs, assez générale en France, et nous ne pouvons insister puisque nos recherches sont exclusivement locales. Il nous suffira de signaler ce détail, c'est que très souvent, dans notre région, on s'efforçait — et l'on s'efforce — de donner à ce mannequin l'attitude, la ressemblance du mari qui, dans le village, passait pour être le plus infidèle à sa trop confiante moitié et réciproquement, d'ailleurs, sans galanterie pour le beau sexe. De là, force querelles conjugales naissant d'autant plus facilement que ce mannequin était brûlé devant la maison de l'époux (ou de l'épouse) volage qui, par surcroit, était gratifié d'un immense charivari.

Dans quelques communes, à ce mannequin était substitué un jeune homme en chair et en os que l'on revêtait de foin et de paille et qu'ensuite on conduisait sur la place. Là, on simulait un tribunal qui, séance tenante, jugeait et condamnait à mort ce pauvre Mardi-Gras, représenté par le compère bénévole. On l'adossait ensuite à l'une des maisons de la place, comme un soldat que l'on colle au mur devant le peloton qui va le fusiller, et on tirait sur lui à blanc. Malheureusement, à Yrigne-aux-Bois, un de ces Mardis-Gras improvisés, nommé Thierry, fut tué par une bourre que, par mégarde, on avait laissée dans le fusil. Quand il tomba, tout le monde applaudit à la manière merveilleuse dont il jouait son rôle. Mais, comme il restait toujours étendu, on courut à lui et on ne releva qu'un cadavre.

Depuis ce triste événement, on a renoncé pour toujours, dans les Ardennes, à ce simulacre d'exécution.

Dans la partie du département qui touche la Lorraine et la Champagne, il était assez d'usage que, le soir du mardi-gras, on dinàt l'un chez l'autre, chacun portant son plat : inutile d'ajouter que ces pique-nique, dont la coutume n'est pas encore absolument perdue, étaient et sont aussi plantureux que possible. Mais, en revanche, pendant tout le Carême, il était défendu de manger gras, si bien que, cette agape pantagruélique terminée, s'il restait un morceau de viande, on le suspendait à la cheminée où il devait rester suspendu jusqu'à Pâques. Et même, le jour de Pâques, de nombreux Ardennais superstitieux, convaincus que « le Carême n'est pas assez terminé, » s'obstinent encore à ne pas manger de viande. Aussi bien, une croyance locale veut que, pour se préserver du mal de dents pendant l'année, on ne fasse pas gras le jour de Pâques, tandis que, le jour de l'Ascension, il faut ne manger aucun légume si l'on veut se conserver en robuste santé.

MVRE ], CHAPITRE VII.

Dans le pays de Vireux, voici comment, autrefois, se célébrait le carnaval : Le matin du mardi-gras, vers les huit heures environ, le tambour se promenait par les rues du village, battant et appelant ainsi tous les jeunes gens qui, à neuf heures, bien masqués, devaient se trouver réunis devant la mairie, où ils étaient reçus en musique. Dès que sonnait le premier coup de neuf heures, le « chef garçon, » qui avait la liste de tous les jeunes gens du village, faisait un appel minutieux. Qui ne répondait pas à l'appel de son nom payait une amende consistant en huit pots de bière que l'on buvait, aux frais du délinquant, une fois l'appel terminé.

Puis, la musique précédant la marche, le cortège des garçons se mettait en route, suivi par toutes les jeunes fdles de Vireux, et devant chaque cabaret on s'arrêtait. Les garçons invitaient au quadrille les demoiselles, puis la danse commençait. Pas un seul cabaret n'était négligé : il fallait que devant tous la jeunesse s'arrêtât et dansât. Et le tour du village terminé, on se retrouvait au point de départ, c'est-à-dire sur la place, où la danse recommençait et continuait jusqu'au soir.

La nuit arrivée, on se séparait en petites bandes, chacun armé d'un sabre de lu lis à pointe aiguë. Et de porte en porte on se présentait, piquant à la pointe de ce sabre le pain, le lard ou le jambon qui étaient offerts, tout en psalmodiant :

Jon pouso ronde n'est né co soupé, Si vo plait de li ai donner, Saule au haut, saule au bas, Saute! au muton du plat.

Il ;iil des jambes di fer,

Y court comme un cier.

Il ail. des jambes di festu,

Y d'meu accroupi d'sus.

(Jean passe ronde n'a pas encore soupé. — S'il vous plaît de lui en donner. — Saule en haut, saute en bas. — Pour sauter au milieu du plat. — Jl a des jambes de 1er. — 11 court comme un cerf. — Il a des jambes de fétu. ■ — Il reste accroupi dessus.)

La tournée achevée, la récolte faite, on se formait en groupes — dix ou douze personnes au plus par groupe, — et chacun portant sa part de butin, les groupes entraient, pour y souper, clans les maisons bourgeoises où les jeunes tilles attendaient, prêtes à recevoir les soupeurs. On festoyait gaîment et, avant de se séparer, sur le coup de minuit, on mangeait des gaufres arrosées de café.

Le lendemain, jour des Cendres, après la messe, la jeunesse confectionnait un immense pantin en paille qu'elle affublait d'oripeaux, de vêtements loqueteux aux couleurs criardes et qu'elle fichait à califourchon sur une perche. Elle le promenait ensuite dans tout le village en- gémissant : « Pauvre père Joseph ! Pauvre père Carnaval! c'est fini! tu vas mourir! » Et quand cette promenade, simulant des funérailles, était terminée, on se dirigeait vers la Meuse. Arrivés sur la berge, les gémissements, les pleurs, les hurlements recommençaient plus abondants, plus attristés. Enfin, lorsqu'on avait loyalement et suffisamment plaint ce pauvre « père Joseph, » on le descendait de sa perche, on le brûlait et ses cendres étaient jetées à l'eau. Ainsi, à Vireux, se terminait le carnaval (1).

(1) A Saint-Eticmie-à-Arnes, « le Mardi-Gras» que l'on brûlait se nommait « Christophe. »

A Ecordal, le carnaval se célébrait — et se célèbre encore, d'ailleurs, — d'une façon toute particulière les mardi, mercredi et jeudi. Le premier jour est consacré à l'annonce de la fête. A cet effet, les jeunes gens, diversement costumés et précédés d'une musique improvisée pour la circonstance, se rendent, quand midi sonne, à la foire de Tourteron. Une fois arrivés, l'un de ces jeunes gens, par un boniment concerté d'avance et-que l'on tâche de rendre le plus burlesque possible, fait savoir que le lendemain aura lieu, sur la place d' Ecordal, une grande représentation théâtrale suivie d'un bal non moins grand. A Tourteron, comme bien l'on pense, réception cordiale, joyeuse, renforcée de libations plus ou moins nombreuses, et le soir, ces jeunes gens d'Ecordal reviennent au village, enchantés de leur journée.

Le mercredi est alors le véritable jour de fête. Toute la matinée est employée à dresser, à décorer une scène que l'on adosse à l'une des maisons de la place, et comme cette scène s'élève toujours à la hauteur du premier étage, l'une des chambres de cette maison sert de « foyer, » de vestiaire aux acteurs. Arrive l'aprèsmidi : grand branle-bas dans tout le village. Les acteurs, jeunes gens ou célibataires, mariés ou veufs, filles, femmes ou garçons, se réunissent au son du tambour, entrent en scène et, au milieu d'une affluence considérable, tant d'Ecordal que des communes voisines, jouent les deux pièces qu'ils ont répétées depuis longtemps. C'est ordinairement un drame et un vaudeville ayant trait l'un ou l'autre — et parfois les deux — à quelque événement et à quelque aventure dramatiques, mystérieux ou comiques, qui, pendant l'année, se sont passés dans le pays. C'est quasi une « revue locale. »

Le lendemain, jeudi, enterrement du Mardi-Gras. Dans la matinée, des bandes de masques, portant des hottes et des paniers, parcourent le village, de maison en maison, demandant des « guinguettes. » Ils recueillent ainsi pas mal de pièces blanches, mais surtout des œufs, des boudins, des tranches de jambon, voire même des poulets qui leur servent, le soir, à faire un plantureux repas. Dans l'après-midi, encore une comédie,' mais une comédie d'un nouveau genre. Sur une petite voiture à bras, sorte de chariot ambulant rappelant plus ou moins le chariot de Thespis, les jeunes gens s'efforcent d'imiter, de rappeler certaines équipées burlesques ou même plus ou moins croustillantes qui, le plus récemment, ont égayé Ecordal. Grand succès de curiosité, quand le char s'arrête devant la maison où s'est passée l'aventure que l'on va reproduire et mimer. La foule applaudit à tout rompre, et seules sont mécontentes les personnes si malicieusement mises en cause. Aussi fait-on bien des pas, bien des démarches pour que cette maudite voiture ne stationne pas devant certaines maisons.

Le soir est brûlé le classique mannequin de paille représentant le « Mardi- Gras » et que l'on appelle saint Pansard. Il est jeté et flambé dans un immense brasier proche duquel, jusqu'à ce qu'il soit passablement enfumé, on a soin, à la grande joie des assistants, de maintenir un pochard trouvé dans la foule. On revient alors au cabaret et, jusqu'à l'année prochaine. — D'après une communication de M. Laurent, juge de paix à Asfeld.

Il y a une soixantaine d'années, les garçons de huit à quinze ans, du pays de

Vaux-les-Mouron, se réunissaient le jeudi-gras. Coiffés d'un chapeau en papier qu'agrémentait une cocarde et armés d'un sabre de bois, ils entraient dans toutes les maisons en chantant :

0 secum bonum Et eum jucundum.

El habitare fratres in iinum (I).

Si vous ne donnez pas ce que nous demandons, Nous tuerons vos poules, aussi vos chapons ! Une petite grillade Faite à la poivrade, Une petite tranche de jambon Pour faire trouver le vin bon.

Roy santé !

Roy san le !

A Saint-Etienne-à-Arnes, autrefois, le lundi-gras, à la première heure du matin, on déménageait de l'école tous les bancs, toutes les tables qui se trouvaient dans la salle où se faisait la classe. Les anciens du pays se réunissaient alors dans cet appartement laissé vide, puis une trentaine de petits garçons arrivaient, avec chacun un coq. Alors, sous la surveillance de l'instituteur, s'engageaient entre ces malheureuses bètes une série de duels. L'enfant dont le coq était sorti vainqueur de ces luttes était proclamé roi. On lui garnissait la tète de plumes de coq et de rubans de diverses couleurs ; puis, il se mettait en avant de ses camarades, qui allaient dans le village demander de l'argent, du lard et des œufs pour se régaler le lendemain. Voici ce qu'ils chantaient dans les maisons :

Et secundum bonum, Et secunjucundum Habitare fratres similum !

Si cous ne nous donnez j^as ce que j'vous d' mandons, J'tuerons vos pouilles et vos chapons.

Une petite grillade Faite à la poivrade, Une petite tranche de jambon Pour faire trouver l'vin plus bon.

Au roi santé !

Au roi santé !

Au temps de Louis XIV, le huitième et le neuvième vers se disaient ainsi :

Réjouissons-nous, Français !

Moquons-nous des Hollandais.

Notre bon roi va faire la paix Dans ce joli temps d'été.

En 1848, on remplaça ces mots :

- Au roi santé !

Au roi santé !

par ceux-ci :

République françaisi !

République française !

(1) Nos braves paysans, peu ferrés sur le latin. Ghantaîfent ces paroles, qu'ils estropiaient, sans eu comprendre le sens. Voyez, d'ailleurs, à la lin du volume, le texte exact cl In musique de ce chant liturgique (psaume 132) :

(III) Ecce quam bonunl, et quam juciindum, //u'iitare fratres in iinunt .'

Substitution d'autant plus singulière que les quatre vers relatifs à la conquête de la Hollande par Louis XIV étaient maintenus (1). Aujourd'hui, à Saint-Etienne, il n'y a plus de combats de coqs; on se contente de manger, pendant les jours gras, des gâteaux d'une espèce particulière, dits « faverolles, » ou mieux « crottes d'àne, » et spécialement faits pour la circonstance.

A Escombres, les combats de coqs étaient remplacés, en temps de mi-carême, par les « sédins. » On appelait ainsi les luttes entre les jeunes gens d'Escombres et de Pouru-aux-Bois. On se battait à la fronde et souvent il y eut de véritables actes de sauvagerie. Cette rivalité n'a pas totalement disparu, car il existe encore, parait-il, je ne sais quel semblant d'antipathie entre les habitants des deux villages.

Dans le pays de Rethel — et surtout à Rethel, — il y avait, autrefois, la « procession des souffle-à-cul. » C'étaient des masques en chemise qui, parcourant la ville à la queue-leu-leu, s'accroupissaient de temps en temps pour se souffler au derrière les uns des autres avec de grands soufflets de cuisine. Etait-ce pour rappeler certain usage en pratique dans les couvents, jadis, alors que les moines,

(1) Voir dans le manuscrit : Poésies populaires de la France, déposé à la Bibliothèque nationale, une chanson sur les combats de coqs à Maubert-Fontaine. Elle commence ainsi :

Notre coq est couronné Dan? ce joli temps J eté.

Nous lisons dans l'ouvrage peu connu, et très rare aujourd'hui, de M. l'abbé Portagniek : Histoire du C hâtelet-sur-Retourne (arrondissement de Rethel. Ardennes) :

« 11 y avait (daiis le pays de Chàtelet-sur-Retourne) des combats d'animaux, et particulièrement de coqs, dont le vainqueur enrubanné était promené par les rues pour provoquer la générosité de chacun. Jusqu'à nos jours, les écoliers du Chàtelet n'ont pas manqué de faire battre les coqs le jeudi qui précède le Mardi-Gras, non plus qu'à la tournée traditionnelle avec l'oiseau victorieux. En même temps, ils chantent quelques refrains joyeux parmi lesquels il faut noter celui-ci :

« Notre coq est couronné En ce jour comme en été !

Donnez-nous un jambon, S'il est £to=, nou~ le prendrons -.

S'il e=t petit, qu'en ferons-nous ?

Nous tuerons les poules et chapons. »

Le jeu des combats de coqs existe toujours à Saint-Malo, il a surtout lieu le lundi de Pâques. Voici quelques détails sur ces combats que les écoliers faisaient jadis :

« Quelques jours avant l'époque du carnaval, le coq élevé par chaque enfant pour prendre part à la joute était entouré des soins les plus minutieux, recevant une nourriture échauffante, telle que du chènevis, par exemple, et pour boisson quelques cuillerées d'alcool.

« Le jour du Mardi-Gras arrivé, les enfants vêtus comme aux jours de fête, portant chacun le coq sur lequel ils fondaient les plus belles espérances, se rendaient sur le lieu du combat. C'était, habituellement, daus la cour de l'école.

« Les parents formaient la haie et deux coqs tirés au sort étaient lancés dans l'arène. Immédiatement la lutte s'engageait et ne finissait que par la mort ou la fuite de l'un des combattants. Un autre coq était alors lancé et le premier vainqueur recommençait la lutte. Le coq qui avait fait le plus grand nombre de victimes était le vainqueur et, immédiatement, son heureux propriétaire était proclamé roi par toute l'assemblée. On improvisait alors un trône sur une civière et les quatre plus forts le promenaient en triomphe dans les rues de la commune en poussant des hourrahs. Après cette promenade triomphale, on allait faire un repas auquel chacun contribuait selon ses moyens. Les uns apportaient de la charcuterie, des volailles, des œufs, les autres du cidre, du vin, du café. On riait, on s'amusait, puis on se séparait, se douuant rendez-vous à l'année prochaine. » — Cf. Sébillot : Coutumes de la Jlaule-Bretar/ne.

Voir, sur les combats de coqs dans le Nord, Desrousseaux : Les Mœurs de la Flandre française.

le mercredi des Cendres, faisaient le tour de l'abbaye en chassant les malins esprits avec des soufflets ?

Pour Mézières et Charleville, nous n'avons guère qu'à mentionner « l'échelle . » Partis de Saint-Julien, ayant passé leur tête chacun dans un échelon de l'échelle qui devient alors horizontale, des masques, marchant ainsi de front, parcourent « les deux villes. » Des deux côtés de l'échelle retombent des draps plus ou moins blancs. Seules émergent des échelons les « tètes » qu'à plaisir on a faites plus burlesques les unes que les autres. « L'échelle » tient, ordinairement, toute la largeur de la rue.

Le premier dimanche de Carême, et même le soir du Mardi-Gras, on allumait des feux dits « buires » ou « brandons.» autour desquels tout le village dansait en chantant. Cet usage des buires s'est assez généralement conservé dans les Ardennes.

Ce jour des Brandons ou des Buires servait quelquefois de date, de point de départ pour certains règlements, pour certaines cérémonies locales. Nous lisons, en effet, dans les Statuts et coutumes de Véchevinage de Mézières, par M. Laurent, archiviste : « Au quatorzième siècle, l'année était divisée en trois termes pour la rétribution scolaire. L'écolier fréquentant l'école (de Mézières) avant la Toussaint était tenu de payer le maximum de la rétribution; la moitié depuis la Toussaint jusqu'au jour des Brandons et le tiers postérieurement à cette date. La nomination des officiers de ville de Mézières ou fonctionnaires municipaux avait lieu le jour des Brandons, et aussi la veille de la Saint-Jean-Baptiste et à la Saint-Remy. »

A celui — ou, plus galamment, à celle — qui, dans la commune, s'était marié le plus récemment, revenait l'honneur d'allumer ces buires. Très souvent, on jetait plusieurs chats dans le brasier, ou encore, plus cruellement, on les faisait rôtir vivants en les tenant suspendus au bout d'une perche. Le chat, qui représentait le diable, ne pouvait jamais assez souffrir, jamais être assez torturé, et c'était souvent se montrer trop humain que de le lancer dans le brasier où, à coup sûr, il devait trouver une mort plus prompte.

En même temps que brûlaient les chats, les pâtres réunis autour des buires faisaient sauter leurs troupeaux au-dessus des flammes : moyen infaillible de les préserver de toutes maladies, de tous maléfices.

Dans certaines communes, l'on croyait que plus la danse était animée, plus la future récolte devait être abondante (1).

A Revin, le soir des Buires, on faisait porter sur la place de grosses bûches

(1) Cet usage de l'aire traverser aux animaux les buires ou brandons, qui se confondent parfois avec les feux de la Saint-Jean, est — ou, du moins, était — assez général en France. « Quand la flamme s'élève, arrivent les ménagères du voisinage, chassant devant elles leurs bestiaux à grands cris, à coups de gaule. Les enfants, se mettant aussi de la partie, courent derrière. Les clameurs, les cris, les aboiements des chiens excitent les animaux qui, affolés, se précipitent aveuglément devant eux et passent à travers la flamme. Heureux le paysan dont les veaux, les vaches, les bœufs, les chèvres, les porcs ont traversé le feu : nul sort ne pourra les frapper. >< — Lecoeur : Le Uoccikjc normand.

jetées pêle-mêle, abandonnées en fouillis et que le nouveau marié, à qui revenait toujours cet honneur, était chargé d'ériger en bûcher sur lequel on étendrait les brandons. Mais, auparavant, il devait mettre de côté un nombre de bûches assez considérable pour former la charge la plus lourde, la plus encombrante qu'un homme pût porter. Le bûcher édifié, notre homme devait alors prendre cette charge sur ses épaules, la porter chez lui et, autant de bûches tombaient en route, autant de bouteilles il devait payer à la jeunesse qui, le soir, ne manquait pas d'aller les vider au cabaret (1).

Il nous faut revenir ici sur cette coutume du saudage dont nous avons parlé, en mentionnant les coutumes relatives au mariage.

Donc, le matin du jour des Buires, les jeunes gens réputés les plus sages de la ■commune se réunissaient en comité secret et dressaient une "liste de la jeunesse nubile des deux sexes, puis, à côté du nom de chaque garçon, ils accolaient le nom d'une jeune fille, la lui donnant pour maîtresse ou même pour future épouse. La publicité de ces bans de mariage imaginaire n'était pas sans être fertile en rapprochements ingénieux ou malicieux ; aussi garçons et filles n'avaient-ils pas toujours l'esprit bien rassuré.

Avant de mettre le feu aux. buires, deux des garçons, choisis parmi ceux qui avaient dressé la liste, ou se mettaient, chacun, à l'une des fenêtres ouvertes de deux maisons se faisant vis-à-vis, ou montaient sur deux des arbres les plus élevés qu'ils pussent trouver et distants l'un de l'autre d'environ trois cents mètres, et, ainsi perchés, l'un des garçons, tenant d'une main la fameuse liste et, de l'autre, une lanterne, criait :

— Saudage ! saudage ! saudage !

Et, lisant, il continuait à voix haute :

— Roch Patient et Clémentine Durand ne sont-ils pas bien saudés ?

— Oui ! oui ! répondait la foule, en riant aux éclats.

— Pierre Titeux et Rose Maliverne ne sont-ils pas bien saudés ?

— Oui ! oui !

Et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût épuisée.

Ces publications faites, on allumait les buires autour desquels garçons et fdles dansaient en chantant :

(1) « Le jour des Buires, on a coutume, dans les Hautes-Vosges, d'allumer de grands feux au milieu du village. Or, depuis un temps immémorial, ce sont les jeunes filles dédaignées qui enteudeut se charger de ce soin (voir ce que nous avons dit à l'article Saudage). La plus vieille comme la plus jeune aura son feu à elle, et ce ne sera pas un vulgaire feu de joie que chacune de ces pauvres fdles dressera et allumera de sa main, non ! mais un véritable bûcher, un bûcher tel que la justice implacable en réservait, autrefois, au châtiment des grands coupables. Tant pis pour l'homme qui lui a fait affront, il est voué aux flammes vengeresses et, s'il u'est pas rôti en réalité, — qu'il en rende grâce au ciel — il sera brûlé, du moins en effigie, sous la forme d'un affreux bonhomme de paille ou d'osier. Quelle joie pour toute « fehhnolte » de préparer le supplice de l'ingrat, de jeter son ennemi dans le brasier, de l'y voir s'y tordre et de pouvoir lui dire, à ce moment, suivant la formule consacrée :

« Mahhe pecë (mauvaise pièce), t'es préféré in aute qué mi que sos te fehhnotte ! Eh bé, mi, h fin fous dé ti. Breûle, breûle donc jusque' lé derrère brin. Qué j'te voisse plus dan mes eux « (devant mes yeux) ; qué j'poïesse donner me main à in aute sans regret. » — Sauvé : Folk- Lore des Hautes-Vosges.

Mardi-Gras, n't'en vas pas !

J'f'rons des crêpes (bis) Mardi-Gras, n't'en vas pas !

J'f'rons des crêpes, et t'en auras !

Puis, les rondes terminées, la fille amenait son galant, ou son futur, de par le saudage, chez ses grands parents, pour manger les tourtelets ou les vitelots, et en chemin, chacun ayant sa chacune au bras, tous de chanter le plus bruyamment possible :

Carême est mort Son iils s'endort.

On chantait aussi :

Vlà l'Mardi-Cras bien attrapé,

Après s'être bien promené,

Dans l'autre monde il s'en est allé.

Gravement :

Il est mort !

Plus gravement :

11 est mort !

Plus gravement encore :

Il est mort, De longtemps il n'en reviendra plus !

A Escombres, on saudait d'une façon tout particulièrement solennelle. Devant la population entière, en présence du maire et des conseillers municipaux de la commune, chaque jeune fille était mise à prix et adjugée au jeune homme le plus offrant et dernier enchérisseur. C'était un déshonneur pour une demoiselle que de n'avoir pas été « enchérie. » On lui signifiait ainsi le mépris qu'on avait pour sa conduite ou l'aversion que lui attirait son vilain caractère. Elle était, dans ce cas, saudée au mannequin que l'on appelait le « Mardi-Gras » et que l'on brûlait, selon l'usage, le mercredi des Cendres.

La jeune fille devait, tant que durait les réjouissances du carnaval, ne pas quitter le jeune homme qui l'avait achetée.

Dans certaines autres communes du pays de Sedan, la jeunesse faisait le saudage en se divisant en deux groupes se suivant à une assez grande distance et en allant de porte en porte, s'arrétant de préférence devant les maisons où habitai! un veuf ou une vieille tille, ou un jeune homme que l'on savait rechercher une jeune tille en mariage, et réciproquement.

Et le premier groupe criait de toutes ses forces, en ajoutant parfois aux paroles im air de son invention :

— Saudé ! saudé! Vous n'savez guère qui qu'nous, avons trouve à sauder? C'est lu Jeanne Barthélémy avec Pierre Ludet. C'est-y bin? Iiiez-en. Tourtelets dans le pot !

Et ce premier groupe partait presque aussitôt, remplacé par le second qui répétait la même chose.

A la porte, pendant ces repas traditionnels dans les Ardennes, le soir du Mardi-Gras, se tenaient discrètement les mendiants et les enfants qui psalmodiaient : — ou quelquefois même un seul enfant que Ton avait choisi gras, joufflu, et que de porte en porte on promenait monté sur un âne :

Saint Panceau qui n'a pas sonpé !

S'il vous plaît de lui donner.

Taillez haut, taillez bas,

Un bon morceau au milieu du plat.

Si vous n'avez pas de couteau,

Donnez tout le morceau.

La jambe de fer

Qui court comme un cer,

La jambe de bôs

Qui reste au culot (1).

(1) Variante communiquée par M. Bruge-Lemaitre :

(IV) Saint Pansard n'a pas soupé, Je vous prie de l'y en donner.

Un p'tit morceau d'vot'pàté, Taillez haut, taillez bas, taillez tout à vos. Si vous n'avez pas de couteau, Donnez-moi tout le morceau.

C'est cette complainte que chantaient aussi les jeunes gens d'Ecordal en entrant dans les maisons pour demander des « guinguettes. »

Cette cantilène serait à peu près la même daus les Vosges.

Et maintenant, faut-il rattacher ces complaintes ardennaises chantées le Mardi-Gras aux curieux « aguilleueuf » que nous trouvons dans le rarissime — si rarissime, qu'il n'a été tiré qu'à vingt-neuf exemplaires, pour chacun des membres de la Société des Bibliophiles français — volume de Lucas Le Moigne, curé de Notre-Dame-de-Puy-la-Garde, eu Poitou. Voici ce que, dans la préface de cette réimpression, dit notre érudit confrère Henry Céard :

« On trouve, dans le Recueil de Lucas Le Moigne, un aguillenneuf, ou chanson faite à l'occasion des étrennes. Les aguillenneuf s, dont le nom dérive manifestement de « Au gui l'an neuf, » le cri par lequel les druides, au temps celtique, saluaient la naissance de l'an nouveau, sont de petites compositions que les corps d'état allaient chanter le 1er janvier devant la porte des personnes dont ils espéraient tirer quelques présents en argent ou mangeaille.

« Cette coutume s'est conservée dans certaines proviuces où les pauvres la pratiquent encore à l'époque de l'Epiphanie. La Revue des Traditions populaires a même donné l'autre jour le texte musical d'une de ces mélancoliques complaintes avec laquelle les mendiants en Champagne s'en allaient dans la nuit des Rois, sous les fenêtres éclairées, réclamer le don de la part à Dieu. Poèmes improvisés, rarement notés, et vite disparus dans le bruit de la rue où ils furent murmurés par des rapsodes à jamais inconnu?, les aguillcnueufs ont presque tous disparu, et rarement on en rencontre un complet échantillon.

« Celui de Lucas Le Moigne est un morceau remarquable parmi les pièces du genre :

u Aguillenneuf, de cœur joyeux Tous ensemble on vous demande Pleine une bourse d'écus vieux.

Nous les prendrons, et sans amende Pour réjouir toute ta bande.

S'il vous plaît de les mettre en jeu, Nous en dirons : Aguillenneuf.

Nous sommes plusieurs compagnons

Assemblés et d'une alliance

Qui tous délibéré avons

De très bien garnir notre panse.

S'il vous plait, veus ferez l'avance

Car nous n'avons pas grand avec.

Puis nous dirons : Aguillenneuf.

Or sont vidés tous nos gipons Par qui n'avons cause de rire Donnez-nous poulets ou chapons.

Eclairez prés pour nous conduire Donnez de quoi rôtir et frire Ou un jambon pour mettre au feu, Nous en dirons : Aguillenneuf. »

« Les chansons de l'aguilaneuf — dit M. Tiersot, dans sa très savante Histoire de ta Chanson

Pourquoi celte jambe de fer ? Pourquoi cette jambe de bois ?

Une légende ardennaise raconte qu'un laboureur avare, rude aux pauvres, se leva un matin avec une jambe en fer, alors que son voisin, charitable à l'excès, se levait le même matin avec une jambe en bois dont il ne souffrit jamais. Ce qui lui permit de courir sans cesse sur tous les points de sa propriété et de la faire fructifier abondamment, tandis que le laboureur à la jambe de fer ne pouvait marcher tant cette jambe était pesante; ses champs, qui ne furent ni visités ni surveillés, dépérirent, devinrent stériles, jusqu'à ce que cet homme si peu charitable fût ruiné.

Quand la requête à saint Panceau — ou saint Pansard — avait été infructueuse, enfants et mendiants levaient le siège de la maison en chantant :

Si vous n'voulez rin donner, Trois fourchettes, trois fourchettes, Si vous n'voulez rin donner, Trois fourchettes dans vô gosier.

On disait lorsque la quête avait été fructueuse :

Madame, nous vous remercions

De vos bonnes intentions.

Nous prierons Dieu dans votre maison

Ainsi quand nous en sortirons

Devant Dieu.

populaire — représentent l'un des principaux types d'une importante classe de chansons populaires : les chansons de quêtes. Leur usage, non plus que leur allure, n'a dû changer beaucoup depuis le seizième siècle, si l'on s'en rapporte à la description suivante de la tournée traditionnelle des quêteurs telle qu'elle est racontée, d'une façon très vivante, par Noël du Fail, conseiller au Parlement de Rennes, dans ses Propos rustiques :

« Us s'équipoient honnestement de bons bastons de pommiers, fourges, vouges et quelques » vieilles espées rouillées, avecque une forte arbaleste de passe. Devant tous marchoit un com- « paguon avec un bon tambourin de suisse ; un autre sonnoit du fiffre, ainsi qu'il disoit, ayant « sa rapière sous le bras, en faisant du bon compagnon, disant qu'il ne la portoit pour faire mal « mais pour piquer les limax. » Un troisième « portoit une grande et large poche pour mettre « les andouilles et âultres émolumens de la queste. » Un quatrième portait la broche pour le lard. Et « ainsi bien enharnachés et bien échauffés, ils marchoient longuement, » chantant une chanson que le chef de la troupe leur « apprenoit, comme de sa façon, pour ce que très bon estoit rimas- « seur et estoit volontiers appelé à tous jeux qui se faisoient. Leur cri était : « Ha ! Dieu te garde, « or çà, compaiu, donne-nous agiiilanèuf! »

« Cet attirail, le personnel même des quêteurs, tout cela s'est modifié, à coup sûr; mais en notre siècle même, des tournées de ce genre ont encore lieu à l'époque du jour de l'An dans beaucoup de provinces. Jeunes gens ou enfants se réunissent alors pour aller demander des étrennes ; les pauvres n'auraient garde de laisser échapper une si bonne occasion dès qu'elle leur est offerte par la tradition du pays ; même, dans quelques communes, ce n'est rien moins que le sacristain qui dirige le mouvement. Ne considérerait-on pas, par hasard, ce fonctionnaire comme le successeur naturel des bardes ou des druides ?

« Ainsi marche la bande de quêteurs, parcourant le village où elle s'est formée et les hameaux environnants ; elle va de porte en porte, s'arrêtant devant les maisons les plus importantes : là, le chanteur de. la troupe ou le chœur tout entier adresse sa requête, non pas en vile prose, mais sous forme d'une chanson consacrée à cet usage. Ces sortes de pièces, il faut l'avouer, sont souvent plates et d'une forme plus rudimentaire encore qu'aucune de celles que nous avons étudiées jusqu'ici. Ne les dédaignons pas, cependant, car elles ont une saveur de nature, on y trouve des images naïves et une grâce d'autant plus pénétrante qu'elle est assurément sans nul apprêt. . .

« En Champagne et en Lorraine, où ces traditions se sont maintenues {elles sont perdues aujourd'hui, ajouterons-nous) avec le plus de persistance, une des jeunes filles désignées par le sort ou par le choix de ses compagnes est habillée de blanc, parée de rubans et couronnée de fleurs. C'est elle qui doit porter la parole au nom de ses suivantes, ou, du moins, entonner les couplets. On l'appelle « la reine » ou •• la mariée, » ou bien encore « la trimouzette, » terme dérivé d'un mot usité dans la plupart des chants du mois de mai des provinces de l'Est. Ce mot est demeuré inexpliqué pour les celtisants aussi bien que pour les romanistes. » — Voir, d'ailleurs, pour les « trimouzettes, » l'ouvrage cité, pages 192 à 194.

Mais si le résultat de la quête n'avait pas été suffisant, les quêteurs substituaient aussi au couplet de remerciements ce singulier souhait :

Cette fête des Buires est certainement Tune de nos plus anciennes fêles ardennaises. Avant la Révolution, elle se célébrait dans le pays deux fois par an, d'abord le premier dimanche de Carême, et — comme dans la France entière — le jour de la Saint-Jean (1).

Nous avons eu sous les yeux un calendrier datant de 1507, où ces deux fêtes sont, à leurs dates, indiquées en caractères énormes; preuve irrécusable de toute l'importance que leur donnaient nos ancêtres ardennais.

Enfin, et pour en terminer avec ces usages de la Mi-Carême, disons qu'autrefois, à Joigny, tous les habitants de cette petite commune avaient coutume de célébrer ensemble, chaque année, le jour de la Mi-Carême. On choisissait un pré en pente et, une fois arrivés, on se partageait en deux camps dont l'un occupait le bas, l'autre le haut du pré. Puis, ces deux camps installés, chacun sortait de son panier des petites brioches rondes à la croûte dorée, appelées roulettes que l'on laissait rouler d'un camp à. l'autre. Et le camp d'en bas, alors, de chercher à attraper ces brioches plus ou moins saupoudrées de terre, plus ou moins brisées, en riant, en se bousculant, en criant : Rouie, roulettes! Rouie, roulettes! (roulez, roulettes).

Mais un jour — il y a une quinzaine d'années environ, — les Nouzonnais imaginèrent de s'embusquer derrière le pré choisi par leurs voisins de Joigny et, faisant soudain irruption au moment où l'animation était la plus grande, sejelèrent sur les roulettes qu'ils mangèrent et emportèrent.

Depuis ce temps, cet usage de la Mi-Carême s'est perdu. Mais on a conservé toujours le souvenir de cette joyeuse coutume, car à Joigny, à la veillée, on ne commence jamais un conte sans dire :

Au bon temps des roulettes, alors que les Philistins (les Nouzonnais) étalent

Disons aussi qu'autrefois, il y a longtemps, très longtemps, il était d'usage, surtout à Escombres, quand arrivait la fin de la Mi-Carême, que les jeunes gens, en bande, allassent, chacun portant son plat, faire un pique-nique au bord d'une source, d'un ruisseau. Pour faire réchauffer ou cuire les mets, en première ligne l'omelette traditionnelle, on allumait le feu entre de grosses pierres et on buvait à la source dans le creux de la main. Cette coutume, dont se souviennent à peine quelques rares vieillards, était particulièrement en honneur au siècle dernier.

(1) Voir dans le manuscrit déposé à la Bibliothèque nationale : Poésies populaires de la France, une chanson givetoise, relative à « la fête du grand feu. »

Je vous souhaitons autant d'enfants Qu'y a de pierrettes clans tes champs.

inconnus.

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