LIVRE I, CIIAI'ITHE VIII
portait dans ses liras un agneau aussi irisé, aussi pomponné, aussi enrubanné que possible, et suivaient les autres bergers.
A l'église, ils étaient reçus par quatre enfants de chœur qui, en mémoire de la naissance du Christ dans une étable, les précédaient dés qu'ils étaient entrés, portant sur un brancard un petit mannequin censé représenter l'enfant Jésus. Pendant cette marche solennelle, les jeunes tilles chantaient le cantique : Venez, bergers, et, aussitôt que le petit enfant Jésus avait été déposé dans la crèche qui lui était préparée, chacun prenait sa place.
Quand arrivait l'offrande, le « conducteur, » Jean Coutin, s'avançait vers l'autel, tenant toujours dans ses bras son agneau qu'il faisait bêler. Quelquefois, l'agneau «'lait remplacé par un bélier ; il le précédait alors et l'appelait en lui disant : « Tian ! lia n ! tian ! tian ! Cadet. » Derrière Jean Coutin marchait Jean Serin, le « roi de la bergeoterie, » et, après, la foule des bergers et des fidèles qui assistaient à l'office.
La messe de minuit terminée, chacun venait à Jean Serin et le félicitai! du bel ordre et de la magnificence de la bergeoterie. Par contre, pour peu qu'elle n'eût pas réussi, on ne ménageait pas les critiques au « conducteur » pas plus qu'au « roi. »
Ailleurs, les fêtes de Noël se célébraient plus simplement. Le soir, 24 décembre, dans presque toutes les familles, on mangeait — et on mange encore assez généralement — ces « bourdes de Noël, » gâteaux spécialement faits pour la cérémonie, et les jeunes gens allaient, de porte en porte, demander aux jeunes tilles des noix ou des noisettes et aussi de l'eau-de-vie. C'était, le plus souvent, une manière détournée que prenait le garçon pour véritablement connaître les sentiments de la demoiselle ; car celle-ci lui versait-elle une. rasade plus grande qu'aux autres, cela signifiait clairement que le jeune homme ne lui était pas précisément indifférent. Les enfants, eux, mettaient leurs souliers dans la « baùnette » (ainsi était appelée une petite niche creusée dans la cheminée, de chaque côté de l'espace laissé libre à la colonne de fumée, et qui servait à. loger la bouteille à huile pour la lampe, ou quelques menus accessoires de ménage). Garçons et fillettes vidaient ces baùneltes et y déposaient leurs souliers, espérant que le petit Jésus y viendrait déposer une bourde, ou un petit couteau, ou tout autre présent, absolument comme à la Saint- Nicolas (1).
1 1 1 Les souliers, les plantes des pieds, ont. joué un grand rôle chez les peuples anciens. Le pied étail censé émaner de la lumière, o Illumination de la lumière sous tes pieds, » est-il dit dans un texte funéraire. En Egypte, la planté dos pieds riait dédiée à Isis. On voyait jadis, dans le pays des Pharaons, des chaussures sur des tablettes votives. Saint Augustin avait un ami qui s'appelait Xani-IMiano, mot punique paraissant signifier : les pieds qui apportent le bonheur.
Dans tous les contes où elle figure, la pantoufle de Cendrillon, perdue et retrouvée, amène un dénouement heureux ; il parait donc qu'elle correspond à l'idée de bonne fortune. En voici, d'ailleurs, deux exemples frappants.
Dans certaines localités de r.Angîeterre, c'était, paraît-il, — et c'est, peut-être encore — un • coutume populaire de jeter un soulier, comme signe d'heureux augure, derrière les couples des nouveaux mariés.
Les souliers que nos enfants mellenl sous le manteau de la cheminée, la veille de la Noël cl
encore de la fête de Saint-Nicolas, avec l'espérance d'y trouver, le lendemain malin, des présents, n'a-t-il pas quelque relation avec le soulier, signe d'abondance et de prospérité? Notons aussi, pour ne rien omettre, que. dans l'Inde antique comme dans l'Allemagne du moyens-âge, c'est par la transmission du soulier que s'opérait l'investiture du pouvoir. — Cl'. II. Husson : La Chaîne tradiïiannelLe,
Dans quelques villages, ces rasades d'eau-de-vie se distribuaient le premier jour de l'an. On ne se visitait pas sans avoir dans sa poche une fiole de cognac et de liqueurs, et l'on s'offrait mutuellement une rasade ; très souvent même, se rencontrant dans la rue, on s'arrêtait pour trinquer. Il ne reste plus trace, aujourd'hui, de celte singulière coutume (1).
(1) Voici quels furent, aux temps de ces cérémonies, les trois Noël les plus célèbres. Nous n'en dormons que les premiers couplets. Ils se trouvent eu entier, mais sans la musique, dans la collection aujourd'hui très rare de Tahb.'s : Le Romancero de Champagne.
Voir aussi dans les Poésies -populaires de la France, recueil manuscrit déposé à la Bibliothèque nationale, quelques « Noël ardeuuais. » Nous les indiquons sommairement à l'appendice de notre Livre 111.
(XI) Chantons, yr vous en prie, Par exaltation, En l'honneur de Marie, Pleine île grand renom.
(XII) Noël nouv'let, Noël chantons icy.
Dévote? gens, reniions à Dieu merey.
Chantons Noël pour le roi nouvelet, Noël chantons icy, Noël nouvelet.
(XIII) D'une voix de tonnerre, Pour ètr' mieux entendu, Il faut par loute terre, Crier il e-t. venu, ee messie attendu.
Une vierge féconde, Eniin nous l'a produit
lie nuit.
Comme un chacun verra,
La, la, Pour le salut du monde.
Ils chantaient aussi cette Marche des Bergers :
(XIV) Laissez paislre vos Lestes, Pastoureaux, Par monts et par vaux, Laissez paistre vos hostes.
Et venez chauler nô !
J'ay ouy chanter le rossienù.
Qui chantait un chant si nouveau.
Si lion, si heau, si raisonneau,
Qu'il m'y rompoi't la teste, Tant il preschoit et carjuetoit.
A donc prins ma houlette, Pour aller voir Nolet.
Dans les Alpes-Maritimes, nous apprend M. Brun (Revue des Traditions, année 1888), se fait cette curieuse cérémonie, qui rappelle nos bergeoteries ardenuaiscs :
« A un certain moment de la messe de minuit, dit-il, que les gens du pays appellent la « messe des offertes, >< le curé s'assied sur une espèce de troue placé devant l'autel, et il tient dans ses bras un enfant nouveau-né ou, tout au moins, aussi jeune que possible..
« Un vieux patron pêcheur et un jeune mousse arrivent alors et ils engagent enlre eux un dialogue sur un thème fixé d'avance et formulé en vers niçois. Ce dialogue fini, l'un des deux interlocuteurs sort de l'église et bientôt y rentre suivi d'une sorte de procession. A la tête sont les pêcheurs qui chantent, portant des filets et un bateau symbolique ; quelques-uns d'entre eux ont dès corbeilles remplies de poissons, qu'ils déposent aux pieds du curé. Ils sont suivis par les bergers, qui offrent un mouton blanc; viennent après les chasseurs, qui font une offrande de gibier, et. enfin, les autres corporations locales, portant chacune, leur petit présent. Le défilé terminé, le curé se lève et, de son trône improvisé, remet l'enfant à sa mère ou à sa nourrice ; puis il achève sa messe.
« Tombée eu désuétude, cette ancienne cérémonie a été remise en honneur, en 1886, dans quelques communes des Alpes-Maritimes. »
Dans quelques lo?alités des environs de Rocroi, pendant la messe de minuit, avant de commencer le Gloria in excelcis, un jeune enfant (ordinairement une petite fdle) allait chanter le couplet suivant à M. le Curé :
Ministre de l'Autel, Chantez gloire et louanges Au Fils de l'Eternel, Et vous joignant aux anges, Chantez : Gloria in excelcis !