CHAPITRE IX
Une Fête ardennaise en 1827
La fête locale de Saint-Lambert se célèbre, chaque année, peu de jours après la mi-septembre : la nature est alors resplendissante, les fruits sont mûrs, la volaille est grasse; c'est, par excellence, la belle saison. Cependant il arriva qu'en 1827 il plut tellement pendant ce mois de septembre que le voyage d'Attigny à Saint-Lambert devint presqu'impossible, les ruisseaux qui séparent les deux communes s'élant, pour ainsi dire, changés en torrent. « Irions-nous à Saint-Lambert? » nous demandâmes-nous dans une assemblée de famille composée d'oncles, de tantes, de cousins et de cousines. — « Il le faut ! » décida notre grand-père qui dirigeait les débats. Et, le lendemain, nous partions pour Saint-Lambert, tous entassés dans un tombereau.
Notre entrée dans le village ne fut pas commode, elle fut moins encore triomphale. Figurez-vous un chemin profondément encaissé entre des haies de prunelliers que les ondées avaient rendu méconnaissables, outre que ce chemin — ou plutôt ce sentier — servait de déversoir à tous les purins des fermes avoisinantes, si bien que celte eau nauséabonde, se mélangeant avec la pluie, avait formé une suite de petits marais infects dans lesquels notre tombereau pataugeait et s'enlisait de dix mètres en dix mètres. Enfin, nous pûmes sortir de ces bourbiers et arriver, tout éclaboussés, à la maison de notre grand'mère Marniquet.
Celte maison remontait à plusieurs siècles et pouvait passer pour un des spécimens les plus curieux des anciennes fermes ardennaises. Elle se composait d'un rez-de-chaussée avec grenier au-dessus. La toiture, couverte en « tuiles courbes de Suzanne, » prolongeait sa gouttière en dehors de la sablière. Cette saillie, plus qu'exagérée, nécessitait l'emploi d'une certaine quantité de bois de charpente arcboutés dans le corps même de la façade et destinés, autant à supporter les extré-
(1) Les Souvenirs de jeunesse, dont M. Bruge-Lemaitre a bien voulu nous confier le curieux manuscrit inédit, nous ont servi il écrire ce chapitre. Dans ces souvenirs, retracés pour lui-même et les siens, notre savant compatriote a entrepris de revivre la vie de nos ancêtres ardenhais. Quelques passages de ce manuscrit ont été résumés, d'autres ont été mis de côté comme sortant un peu du cadre que nous nous sommes imposé.
miles des chevrons qu'à en prévenir la rupture. Il faut reconnaître, toutefois, que cette saillie était incontestablement utile à toutes ces maisons rurales qu'elle protégeait contre la pluie en même temps qu'elle abritait les instruments de labour, la volaille de la ferme et aussi les fermiers. Sous ce toit improvisé d'où pendaient des jambons et des légumes secs, ils venaient se reposer, s'asseyant sur le traditionnel banc de pierre, pour fuir la chaleur du jour ou respirer l'air frais de la nuit.
A peine étions-nous entrés qu'après les embrassades d'usage, on se mettait en branle pour préparer le repas. Et d'abord, selon l'usage, on commença par tremper la soupe dans d'énormes casseroles en faïence noire. Les assiettes, de même couleur, étaient aussi en faïence, les cuillères étaient en étain et les fourchettes, presque toutes édentées, semblaient avoir été grossièrement taillées dans une feuille de tôle. Encore faut-il ajouter que mon oncle n'avait pu qu'à grand'peine se procurer « ce service ; » tous les voisins avaient été mis à contribution et pourtant nous n'étions pas tous pourvus d'un couvert complet. Les bambins devaient se contenter d'écuelles en bois ou en terre cuite — le fond de la vaisselle ardennaise au commencement du siècle — et manger avec la « fourchette du père Adam. »
La table n'était pas luxueuse : une porte arrachée de ses gonds et installée sur deux tonneaux. Autour de la table et pour remplacer les chaises, de longues planches posées sur des escabeaux. Quant à la serviette, elle était alors complètement inconnue dans les ménages de nos aïeux ardennais. Ils s'essuyaient bravement du revers de la main droite qu'ils étanchaient en passant dessus la paume de la main gauche. Parlerons-nous des couteaux? Chaque convive l'apportait si, grand luxe, il voulait en avoir un (1).
Pour distribuer la soupe aux convives on se servait de la « cuillère à pot, » énorme récipient en bois de hêtre ou de bouleau, sorte de spatule creusée en hémisphère à son extrémité inférieure. Et cette cuillère, les grands repas terminés, restait suspendue comme un trophée dans la paroi intérieure de la cheminée par le
(1) Comment mangeaient nos aïeux? Voir à ce sujet le mot fourchette, dans le Dictionnaire de l'ameublement de Havard, et l'intéressant volume de .M. Francklin, La Cuisine, extrait delà série : La Vie de nos pères. Tout récemment cette question de l'origine des fourchettes a donné lieu à une polémique des plus savantes entre M. Victorien Sardou — qui défendait l'une des mises en scène de Théodora — et le directeur de la Manufacture des Gobelins.
La Civilité, de Jean Sixpice, qui date de 1483 et qui a été réimprimée en 1545, c'est-à-dire vers le milieu du seizième siècle, nous confirme ce que nous savions déjà par le dictionnaire d'Henry Havard au mût fourchette : c'est que nos aïeux ont, jusqu'au dix-septième siècle, mangé avec les doigts. La fourchette, qui nous paraît un instrument indispensable, est d'invention assez récente, et l'usage a eu beaucoup de peine à s'en répandre.
« Prends la viande avec trois doigts, dit la Civilité', de Sulpice, et. ne remplis pas ta bouche de trop gros morceaux. Ne répute pareillement honnête mettre de la viande en ta bouche de chacune main et manger des deux côtés.
« Tu ne dois point tenir longtemps les mains sur le tranchoir ou dans le plat.
u 11 est peu honnête de lécher ses doigts. »
lin ce qui concerne les couteaux, nous trouvons ces lignes curieuses dans la Civilité', d'Erasme :
« Toute une pleine table de personnes se servent, en France, de deux ou trois couteaux, sans faire difficulté de le demander, ou le prendre, ou le bailler s'ils l'ont. Par quoi, s'il advient que quelqu'un demande son couteau à l'enfant, il le doit, bailler après l'avoir nettoyé à la serviette, en tenant la pointe à sa main et présentant le manche à celui qui le demande. »
Ainsi, ce n'était pas assez de manger sans fourchettes : on n'avait pas même de couteaux sur la table. Au reste, cet ancien usage dont parle M. Druge-Lcinaîtrc s'est encore conservé dans maintes campagnes, Chaque paysan a son couteau sur lui et, s'il l'a par hasard oublié, il demande celui du voisin, car il n'y en a point sur la table.
crochet qui terminait son manche. A cause de sa vaste contenance et pour qu'aucun des invités ne souffrît la faim, la grande marmite dans laquelle se faisait la cahoulée (la pâtée destinée aux cochons), avait été réquisitionnée. Dans cette marmite mitonnait le potage en même temps que bouillait un lapin entier, un énorme morceau de jambon et de la viande de mouton... peut-être même de vache, sans compter les choux, les carottes, les poireaux et tous les légumes qu'on avait pu y faire entrer, à l'exception des pommes de terre dont, à cette époque, chez nous, on ne faisait l'essai qu'en tremblant.
Lorsque tout l'ut cuit, on sortit de cette marmite un repas complet : potage, légumes, mouton et jambon bouillis, plus un lapin. Tel était, alors, le « plat » delà cuisine ardennaise chez nos campagnards quand ils se mettaient en frais de réception. Pour boisson, des cruchetées de piquette aux pommes, commencée avec des fruits ramassés un peu partout et renforcée avec des pelures ou des trognons des autres fruits qui, le long de l'année, servaient à confectionner des chaussons ou des galettes. Et, généreusement, en nous servant cette boisson, notre grand'mèrc disait : « Buvez à votre aise, les enfants, ça ne coûte pas cher! »
A côté de chaque convive un morceau de pain, et au bout de la table la provision pour les appétits plus robustes; morceaux de pain de qualités diverses, inégalement coupés, les uns petits, les autres gros, celui-ci blanc, celui-là gris ou tirant sur le noir. Celte diversité s'expliquera si nous disons qu'autrefois, dans les Ardennes, l'usage était que l'on donnât un morceau de pain au porteau d'eau bénite qui, dans chaque paroisse, le dimanche matin, allait de maison en maison asperger le lit du chef de famille. Aussi, selon la générosité ou la fortune de chacun, le morceau était-il plus ou moins gros, plus ou moins blanc. Dans bien des ménages, on ne connaissait pas, en ce temps-là, une autre manière de se procurer du pain...
Le repas ne se termina qu'au premier coup de vêpres. Alors on se leva de table. Nous nous rendîmes à l'église, et, les vêpres chantées, nous, les enfants, nous eûmes la permission de nous promener sur la place, de nous y amuser tout à notre aise. Il nous semblait que l'on ne pouvait rien rêver de plus beau, de plus somptueux, de plus bruyant que cette place, où, pour la fête, s'étaient réunies les baraques des saltimbanques et des entrepreneurs de jeux. D'abord, nous fûmes émerveillés par les chevaux de bois ; des chevaux de bois en 1827 ! Figurez-vous quatre tréteaux suspendus par le milieu aux extrémités d'une grande croix dont le point d'intersection, enfilé dans un pivot, semblait une quadruple potence à laquelle on imprimait un mouvement de rotation en poussant une perche pendante à côté de chaque monture. Le malheur est qu'il n'y avait place que pour quatre cavaliers. Puis le jeu d'anneaux, puis le jeu des plaques qu'il fallait complètement recouvrir avec un disque pour gagner un couteau; le jeu des billots, petits étuis au nombre de deux cent cinquante renfermant chacun une carte et ne donnant droit au gain que si l'on avait la chance de rencontrer un billot contenant une ligure. Et encore n'était-on pas libre de choisir son lot; il y avait des couteaux de valets, des couteaux de dames, des couteaux de rois, et le plus beau d'entre tous, le couteau du roi do cœur !
C'était aussi le jeu de la jarretière. Une jarretière en simple liseré d'étoffe était entortillée autour d'une table. Celui qui voulait parier, moyennant un enjeu d'une valeur très variable, introduisait son doigt que le hasard semblait avoir disposé pour lai faciliter un gain ne résultant, à vrai dire, que de savantes combinaisons. La jarretière, lorsqu'on la lirait, s'cnroulait-elle autour du doigt, le joueur avait
gagné; dons le cas contraire, le maître du jeu empochait l'argent du pari, préalablement déposé sur la table.
Mentionnons enfin le « jeu de rouge ou blanc, » sorte de plateau tournant dont les bords étaient hérissés de pointes de fer, comme d'ailleurs on en voit aujourd'hui dans nos foires; le jeu de dés, que ses entrepreneurs appelaient impudemment « jeu de parfaite égalité » ; le jeu des trois cartes; le jeu de braque, et aussi le jeu de tic-tac ou des deux forgerons (1).
Quant aux friandises, aux sucreries, elles étaient représentées par de petites plaquettes de pain d'épice taillées en forme de cœur, en rosace, en disque, en anneau, quelquefois, aussi, affectant la forme d'un chien, d'un cheval, d'un âne ou de toute autre bête, et toutes ces plaquettes saupoudrées de petites dragées de coriandre aussi amères sous la dent que l'aloës. Ces dragées, contenues dans un petit étui en verre d'un blanc douteux, se vendaient, à part, un sou l'étui (2).
Ayant accepté à dîner chez le grand-père, il nous fallut forcément aller souper chez l'oncle, et pour nous y rendre nous traversâmes une dernière fois la place du village. C'était à la tombée de la nuit et les danses commençaient. Juchés sur le haut d'une charrette, deux violoneux et deux clarinetteux lancèrent d'abord quelques notes d'une justesse plus que contestable et pas mal criardes ou suraiguës; mais qu'importait? Ainsi se donnait le signal des danses et, tout aussitôt, les jeunes gens d'inviter les jeunes filles, qui ne se firent pas prier.
Chaque danseuse, alors, passa son bras gauche sous le bras droit de son danseur et tous ces couples se réunirent en carré sur le milieu de la place. « Attention ! attention! formez-vous! » cria-t-on. Puis, quand les positions furent prises, un grand silence se fit, et l'un des musiciens dit à voix forte : « Chaîne anglaise ! » L'orchestre attaqua un air et la danse commença. 11 me sembla que les danseurs, partant de chacun des grands côtés du carré, allaient s'empêtrer les uns dans les autres, s'embrouiller à ne pouvoir se démêler, mais je me trompais. Ils passèrent, en effet, et repassèrent en s'entrecroisant, avec tant de désinvolture, avec tant d'aisance et de précision, qu'au bout de dix minutes ils se retrouvèrent tous au point de départ, laissant le champ libre à leurs camarades des petits côtés du carré, qui attendaient leur tour d'entrer en danse.
Tous ces jeunes gens, autant que je puis me le rappeler, étaient cravatés jusqu'à la lèvre inférieure et portaient des habits dont le collet remontait jusqu'audessus de la nuque. Ces cravates étaient consolidées à l'intérieur par un châssis en line baleine signilicativement nommé « rate, » et, à vrai dire, il avait quelque ressemblance avec ce viscère. Pour coiffure, d'énormes chapeaux en feutre mur. Les jeunes filles étaient aussi légèrement et gracieusement coiffées que les garçons l'étaient lourdement. Elles emprisonnaient leur tête dans de très légers petits bonnets agrémentés d'une ruche à gros plis faisant le tour de cette coiffure. Nos élégantes de ce temps n'en connaissaient pas d'autres, mais ces bonnets avaient un
(1) M. Bp.uge-Lrmaitde, dans ses Souvenirs, a décrit coraplaisamnient tous cos jeux, niais nous no pouvons qu'en mentionner quelques-uns, d'autant plus qu'aujourd'hui nous les retrouvons presque identiques sur nos champs de foire.
(2) L'eau de Cologne était, à cette époque, chose fort appréciée et objet de grand luxe. Le flacon qui la contenait ressemblait à nos flacons effilés d'eau de .Mélisse des Carmes. On te glissait subrepticement dans la manche de la personne à laquelle ou faisait ce « somptueux » cadeau, toujours le bienvenu.
mérite, colui do laisser les oreilles à découvert, et les plus coquettes en profitaient pour faire admirer leurs beaux pendants.
Les plus âgées ou les plus raisonnables portaient comme boucles d'oreilles de grands anneaux dits « rondelles » dont le diamètre dépassait, souvent, celui d'une pièce de cinq francs et qui n'avaient pour tout ornement qu'un simple renflement taillé à facettes. Les élégantes, elles, avaient des pendeloques d'une dimension plus modeste, mais d'un travail plus fini, plus délicat et qui leur faisait donner le nom de « filigranes. »
Quelques hommes portaient à leurs oreilles de petits anneaux en or ou même en plomb. Pour maintenir l'ouverture du devant de leur chemise, ils avaient une grosse boucle en métal brillant, voire même en or, qu'une épingle passée dans deux œillets maintenait sur la poitrine. Les « anciens » ornaient de grandes plaques d'argent leurs souliers plats et le haut de leurs jarretières. De riches, très riches propriétaires — mais on les comptait tant ils étaient clairsemés — portaient des montres dont, orgueilleusement, ils faisaient parade au moyen de tout un trousseau de clefs garnies de pierres fines, de plusieurs cachets et de deux ou trois petits bibelots le plus voyant possible. Le tout pendait d'une pochette aménagée dans la ceinture de la culotte pour se balancer lourdement et avec cliquetis sur le côté gauche de l'abdomen.
Pour en revenir aux jeunes filles, il me souvient qu'elles portaient des robes dont la ceinture formait Ja taille sous les bras : disposition qui donnait au jupon une longueur démesurée et au buste un raccourci assez disgracieux. Sur les épaules était jeté un chàle ridiculement petit — à peine cinquante centimètres carrés, — en laine rouge ou en mousseline, et alors brodé aux quatre coins aussi délicatement que possible. Quelquefois, de minuscules vignettes remplaçaient les broderies. Un grand tablier rouge-vert ou gorge-de-pigeon complétait ce costume de nos campagnardes élégantes en 1827.
Les airs de danse, en mesure de 2/4 ou de 6/8, n'étaient guère que des potspourris de chansons populaires et assez maladroitement reliées entre elles. Et tout en jouant, ces musiciens plus que primitifs dirigeaient la danse, criant : « Chaîne anglaise ! Figure d'été ! Chassé-croisé ! Main droite ! »
Mais le moment de souper arrivait, et même peut-être nous étions-nous attardés à regarder les ébats des danseurs : aussi courûmes-nous tout d'un trait chez notre oncle qui demeurait à l'extrémité de Saint-Lambert.
Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons de cette époque : un rez-dechaussée peu élevé que surplombait un grenier. Elle avait été construite un peu au hasard sur la route, c'est-à-dire au mépris de toutes les lois de l'alignement. La façade ne présentait que deux ouvertures encadrées de petites pierres de taille. Nous entrâmes et, de plain-pied, nous nous trouvâmes dans la cuisine transformée en salle de festin. La grande table — celle qu'alors on rencontrait invariablement au milieu de toutes les cuisines villageoises, — au bout de laquelle avaient été comme soudées quelques planches en matière de rallonges, était entourée de sièges à son haut bout et de bancs en bois au bout opposé. Déjà les convives avaient pris place et notre oncle, pendant le repas, fut d'autant plus prévenant pour eux qu'ils n'étaient pas de la famille.
Nous étions en retard : à notre entrée on mangeait déjà le premier plat, une bouillie de courges. Le second « mets » ne se fit pas attendre : c'était un ragoût noyé dans une sauce en compagnie de navets et d'oignons qui surnageaient. Chose
singulière, ce plat passa de mains en mains, chaque convive le flairant assez longuement. Etait-ce donc la coutume ? Celte viande, il est vrai, avait une singulière odeur : ce n'était, d'ailleurs, ni du bœuf, ni du veau, ni du porc, ni du mouton, mais... de la chèvre. Pour que chacun pût faire honneur à ce ragoût, tout le monde, sauf les enfants, eut des assiettes blanches, fort jolies, ma foi ! et peinturlurées de fleurs et d'oiseaux aux couleurs éclatantes. Peut-être que, chez mon oncle, ces assiettes servirent pour La première fois, car je ne me souviens pas qu'elles aient resservi depuis, pas plus que certains plats d'étain juchés au-dessus du bahut. Cette vaisselle si brillante, ces plats si reluisants étaient plutôt dans le ménage, suivant la coutume ancienne, objets d'ornements que d'utilité.
Au ragoût de chèvre succéda le bœuf à la mode qui, en 1827, était dans les familles bourgeoises ardennaises le mets local, surtout le mets de luxe. Cette précieuse gourmandise culinaire débordait d'une immense terrine à laquelle un vernis du plus beau noir donnait je ne sais quel air magistral. Un couvercle en pâté, semblable à du pain, protégeait les morceaux de viande qui s'élevaient en forme de comble et les préservait de la dissécation inévitable dont souffre tout mets cuit au four. De larges tranches de betteraves accompagnaient ce bœuf à la mode et lui donnaient une couleur sanguinolente des plus appétissantes. Enfin, pour terminer le souper, une monumentale salade de chicorée frisée entremêlée de cretons fondant dans leur graisse brûlante, pétillement joyeux d'une cascade odorante qui se déversait sur cette herbe fraîchement coupée et lavée à grande eau.
C'était cette fameuse « salade au lard » qui de nos jours est restée par excellence la véritable gourmandise ardennaise.
Puis, quand tous les convives eurent bien mangé, bien bu, bien causé les
coudes sur la table, mon grand-père se leva et dit :
« // est l'heure de fermer le couteau. »
Ce qui signifiait : « Bonsoir, les amis, il est temps d'aller dormir, chacun chez soi, et au revoir ! »