CHAPITRE X
yVnciennes î)apses ardennaises
Voici les quatre danses qui furent surtout, autrefois, célèbres. Il est d'autant plus curieux de les connaître qu'aujourd'hui il n'en reste plus traces dans les Ardennes :
1° La « Ronde autour de la Halle d'Attigny, » par les garçons et les tilles de Rilly-aux-Oies ;
2° Le « Fouettage des jeunes fdles; »
3° Le « Branle de Ilevin ; »
4° La « Danse des Olivettes, » à ITargnies.
Èn 1757, Armand de Rohan, archevêque de Reiras, fit tenir le 11 juillet, dans sa chàtellenie d'Attigny, ses assises et ses plaids généraux pour constater et consacrer ses droits de seigneur. On ne sait pour quelle cause, à l'origine, les habitants de Rilly-aux-Oies parvinrent à se faire exempter de ces droits; en tout cas, voici comment, tous les ans, ils étaient obligés de s'en racheter.
Chaque année, le jour de la fête de la Saint-Jean, les fdles et les garçons de Rilly, ornés de rubans, de couronnes, de fleurs, venaient à Attigny, se réunissaient à la Halle et, avant que sonnât le premier coup de dix heures, dansaient une ronde folle autour de cette Halle, en criant à pleine voix :
(XV) Nous sons d'Rilly Nous sons d'Rilly Nous sons d'Rilly-aux-Oies Nous a d' venons Nous a d'venons Nous y rirons encor Tra la la la la la la lai re
La danse terminée, le fermier de l'évêque à Attigny était obligé de donner aux danseurs deux douzaines d'échaudés, quatre bouteilles de vin — ni plus, ni moins — du. pain et des cerises.
Si par malheur la ronde avait commencé une fois le premier coup de dix heures sonné, les habitants de Rilly-aux-Oies eussent perdu toutes leurs franchises, tous leurs privilèges. Cet usage bizarre, ou mieux, celle servitude qui, depuis lllu, se renouvela chaque année autour de la Halle d'Attigny, ne disparut qu'après la nuit libératrice du \ août 1789, alors que furent abolis tous les droits féodaux.
Dans la vallée de la Meuse, les amoureux furent toujours galants, surtout fidèles, et lorsqu'une fois un danseur avait fait choix d'une danseuse, il devait toujours aller la chercher pour la conduire au bal : loyauté et courtoisie,
Des chevaliers français, tel est le caractère
a dit je ne sais plus quel poète.
Or, le 31 décembre se donnait un bal clôturant l'année et, suivant l'usage, les danseurs allaient chercher leurs danseuses qui, pour une si merveilleuse constance, avaient soin de faire dresser dans la salle de danse un buffet composé de ce qu'elles avaient pu trouver de meilleur en pâtisserie, vins ou liqueurs.
Garçons et filles se réunissaient autour de cette table, puis, à un signal donné, le chef de la jeunesse, tenant en mains une branche de laurier garnie des fleurs qu'on avait pu se procurer par ce rude temps d'hiver, faisait une figure de danse avec chacune des jeunes filles, les frappant l'une après l'autre de sa branche de myrte, et aussi délicatement que possible. Alors il passait le bouquet au second danseur qui exécutait les mêmes figures de danse en frappant ses danseuses, et enfin chacun des danseurs de faire à son tour comme avait fait le chef de la jeunesse.
Cela s'appelait le « Fouettage des jeunes filles. » Nos galants de la vallée de la Meuse ne connaissaient sans doute pas alors ce proverbe arabe qui dit : « Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur. »
11 est d'usage en Provence — mais cetusage paraît se perdre — qu'après la cueillette des olives il y ait, entre jeunes gens et jeunes filles, un simulacre de danse : des groupes de trois personnes se forment et se poursuivent en serpentant autour de trois oliviers. N'est-il pas curieux que, sous le nom de « Danse des olivettes, » celte coutume se soit retrouvée dans les Ardennés, à Hargnies notamment où jamais, au grand jamais, ne fut et ne sera cultivé l'olivier?
Il est vrai que les oliviers sont remplacés par trois chaises.
Le mardi qui suivait le 1er octobre, jour de la fête locale de Hargnies, garçons et filles, après avoir dansé sur la place du village, se réunissaient dans une salle spacieuse, toute danseuse donnant le bras à son danseur. Les demoiselles alors se séparaient de leur cavalier, se réunissaient les unes aux autres, et plaçant au-dessus de leur tête les deux bras qu'elles étendaient aussi loin que possible pour se prendre mutuellement les mains, agrandissant même le cercle à l'aide de rubans et de mouchoirs, elles dansaient une ronde autour de trois chaises placées l'une derrière l'autre, à vingt pouces de distance, et. dont les quatre pieds reposaient sur des pois, des noisettes ou tout autre petit corps arrondi.
Puis, à un signal que donnaient les violons, la première danseuse commençait « les olivettes, » c'est-à-dire qu'en suivant la cadence toujours très accélérée de la musique, elle serpentait successivement autour des trois chaises; la deuxième danseuse suivait, puis la troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que les violons cessassent de jouer.
Une jeune fdle maladroite renversait-elle une chaise, elle devait deux ou trois sols d'amende qu'elle acquittait en mains du trésorier, une fois la danse terminée. Et « c'était vraiment comique, écrit assez naïvement notre chroniqueur, dont nous avons le manuscrit sous les yeux, de regarder ces jeunes fdles se serrer leurs vêlements près du corps et ne faire agir que leurs jambes, offrant ainsi un spectacle assez risible, vu surtout la raideur de leurs mouvements, la contraction des muscles et l'allongement des traits de leur figure, qui exprimaient à la fois un plaisir sérieux et inquiet (?) »
Cette danse des olivettes clôturait la fête locale de llargnies. Les olivettes se dansaient encore à Attigny, où garçons et filles serpentaient autour des poteaux de la Halle en chantant :
(XVI) hou, Ian, la,
Laissez les passer Les enfants de la Lorraine, I.oii, lan, la, Laissez les passer, Ils auront du mal assez.
« Celte danse, nous écrit l'instituteur de Buzancy, existait encore il y a une quinzaine d'années, et moi-même je l'ai dansée, ou à Attigny ou à Saintc-Vaubourg, car elle n'était pas spécialement localisée à Hargnies C'était surtout pendant les longues soirées d'hiver, alors que garçons et fdles se trouvait réunis, que l'on organisait les olivettes.
« Trois ou quatre tabourets étaient placés au milieu de la salle, à une petite distance les uns des autres, de façon à ne permettre le passage entre eux qu'à une seule personne, et les pieds de ces tabourets reposaient sur un tout petit morceau de bois, que l'on choisissait le moins grand, le moins carré possible pour que cette base fût plus fragile.
« Alors, toute la jeunesse, placée en Ole, les bras en Pair, s'avançait aux sons du violon et chantant l'air que vous savez : Lan, lan, la, laissez-les passer, etc. Les maladroits ou maladroites qui renversaient le tabouret payaient une amende, et ces amendes réunies formaient une somme assez rondelette. Faut-il ajouter qu'elle servait à organiser un souper ou un lunch. »
A Revin, au dix-huilième siècle, existait une confrérie dite de « Noire-Dame, » administrée par deux de ses membres désignés à tour de rôle : ils s'appelaient « maîtres » et leurs femmes « maîtresses. » L'administration des maîtres commençait le 9 septembre, c'est-à-dire le lendemain de la fête locale, el prenait lin au bout d'une année, c'est-à-dire le 9 septembre suivant. Ils devaient rendre compte alors de leur mission, tant à ceux qui les remplaçaient qu'aux membres de la confrérie.
Donc, le 9 septembre, à deux heures de l'après-midi, les « maîtres » sortant de
fonctions et leurs « maîtresses, » couronnés de pampres et de raisins, accompagnés des maîtres et des maîtresses entrants, mais non couronnés, se rendaient, musique en tête, à la halle de Revin.
Là, les deux plus anciens et les deux plus anciennes de la Confrérie dansaient un menuet carré que suivait immédiatement le « Branle de Revin, » pendant lequel chacun des danseurs devait sauter sept fois aussi haut que possihle et pousser à chaque saut un cri perçant. Le branle terminé, les maîtres et maîtresses sortant de charge posaient sur la tète des maîtres et maîtresses entrants les pampres et les raisins dont ils étaient couronnés. Et le branle recommençait avec les mêmes sept sauts et les mêmes sept cris. Cette danse terminée, les raisins étaient jetés aux enfants qui amendaient celte aubaine.
Puis, dans la soirée, un ancien maître réunissait les jeunes gens et les jeunes filles de Revin, qui se formaient en monôme. Alors, cet ancien maître en tète pour diriger la file, ils passaient dans toutes les rues et ruelles de cette petite ville, criant à tue-tète : « Dicause ! dicause ! » (Dédicace ! dédicace !)
Cette sarabande était-elle un des vestiges de la danse de Bacchus, importée par les Romains dans la Gaule belge qu'habitaient les Nerviens au temps des guerres de César ?