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LES TROIS MIRACLES DE SAINT AGRAPAUD

Vers le milieu du seizième siècle, à l'époque où le comte de Berlaymont occupait pour Charles-Quint la vallée de la Basse-Meuse ardennaise, il existait en terre, neutre de Bevin, sur le ruisseau de Falière, un moulin dont, encore aujourd'hui, on peut voir les ruines à cinquante pas de l'embouchure du ru, dans la Meuse. Disons tout de suite que, de ce côté, Falière séparait alors la France des Pays-Bas.

Le meunier du moulin de Falière s'appelait Quewet. C'était un homme assez simple et craignant Dieu, sans doute, mais ayant une peur au moins double du diable et de ses embûches. Sa femme, elle aussi, était quelque peu naïve. Elle partageait son temps entre les soins du ménage et les pèlerinages qu'elle faisait dans les chapelles des environs pour avoir un enfant. Or, jusqu'à ce jour, le bon Dieu et ses saints n'avaient pas semblé l'entendre. Et les deux époux enrageaient de cette stérilité.

Enfin, au printemps de l'an 1554, la femme de Quewet, sur les conseils de son vieux confesseur, se décida, subitement, à partir en pèlerinage jusqu'à Matagnela-Grande pour y invoquer saint Agrapaud, un saint fameux renommé dans toute la contrée à cause du pouvoir qu'il avait de désensorceler les femmes stériles et aussi d'apaiser les coliques des nouveau-nés. Aussitôt arrivée à Matagne-la-Grande, notre meunière fit ses dévotions au grand saint Agrapaud, en adoration devant la niche qui lui servait d'abri, et, ses prières terminées, elle reprit le chemin de Falière. Or, les bons époux Quewet furent bramint (beaucoup) binaises de ce pèle-

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rinage, car, dans les premiers mois de l'année qui suivit, il leur naquit un gros garçon ressemblant si fort à son père que c'était son portrait tout craché.

Et ils eussent été bien difficiles de n'être pas satisfaits, car le grand saint Agrapaud, ne voulant pas donner ses faveurs à moitié, avait promis que l'enfant à naître ferait trois miracles entre sa vingtième et sa vingt-huitième année, à condition qu'étant en péril il crierait trois fois :

— Grand saint Agrapaud, protège ton fils Lambert !

Pendant les vingt années qui suivirent cette naissance aussi désirée qu'elle avait été inespérée, la vie fut bien calme au moulin de Falière. Lambert était devenu un homme. Mais, en l'an 1580, il eut à supporter deux grands malheurs : ses vieux parents moururent, à quatre mois d'intervalle, lui laissant en héritage le moulin et lui ayant révélé au lit de mort la promesse faite par le grand saint Agrapaud.

Le bon et naïf Lambert se trouva bien triste d'être seul, d'autant plus triste qu'il songeait vaguement à se marier. Mais il était si timide qu'il n'osait lever les yeux sur aucune des belles filles de Revin quand il allait, deux fois la semaine, livrer ses monnées aux bourgeois.

Or, parmi les bouaichales (bachelettes) qui lorgnaient le moulin, au moins tout autant que Lambert Quewet, il y en avait une fort délurée. Elle se nommait Renaudette et faisait force avances à notre enfariné. Hélas ! il était si simple d'esprit, qu'il n'avait su deviner le jeu de la péronnelle.

Un soir que Lambert était rentré au logis plus triste que de coutume, il s'entendit appeler du dehors. 11 sortit et vit, au-delà du pont jeté sur le ru, la gentille Renaudette qui lui riait, montrant ses trente-deux dents toutes blanches. Puis elle lui cria :

— Ronjour, Lambert Quewet ! Je suis bien fatiguée ! Depuis ce matin je porte mon sac dans ma hotte et il fait très chaud. Vous plaît-il que je vienne me reposer un brin dans mon moulin ?

Et comme, sans attendre la réponse, elle se disposait à traverser la passerelle en planches, Lambert fut tout décontenancé par cette visite inattendue. Ne sachant que devenir, il ne put, tant il était troublé, se retenir de crier trois fois :

— Grand saint Agrapaud, protège ton fds Lambert !

Aussitôt, la passerelle se releva faisant un bruit de tonnerre, et même les planches, en se redressant, écorniflèrent un tantinet les jambes de la gentille Renaudette. Force lui fut de revenir à Revin, boitant, très effrayée de ce qu'elle avait vu, mais n'en soufflant mot à personne.

Ce fut le premier miracle du grand saint Agrapaud.

Or, notre bon Lambert Quewet, bien qu'il eût obtenu, sur son invocation, l'intercession du saint, se dépitait fort d'un aussi fâcheux résultat. Quant à Renaudette, remise de son émotion, elle avait, bien vite, repris son idée d'enlever d'assaut le cœur et le moulin de ce gros benêt. Un jour donc que Lambert Quewet était parti pour Revin où il avait de la farine à vendre, la rusée fdlette résolut d'aller à Falière et, coûte que coûte, d'y attendre le meunier, voulant avoir avec lui une explication décisive.

Aussitôt décidé, aussitôt exécuté. Renaudette entre au moulin, s'installe dans

la cuisine, voit que dans la marmite mitonne un beau morceau de jambon, active le feu et dresse le couvert, se disant :

— Lorsqu'il arrivera, je lui servirai sa soupe, et le moins qu'il pourra faire, s'il est poli, ce sera de m'inviter à la manger avec lui.

Qui fut surpris et content tout à la fois quand il rentra ? Ce fut notre meunier. Il s'assit donc et engagea notre matoise, qu'il trouvait bien joliette, bien mignonne, à prendre place au bout de la table : et, comme bien vous le devinez, elle s'empressa d'accepter l'offre. Puis, après avoir mangé la soupe, elle prit du jambon dans la martine, en mit une bonne tranche sur les deux assiettes et brusquement rapprocha son couvert tout près, tout près de celui de Lambert. Notre pauvre garçon, une deuxième fois, perdit alors tout à fait contenance et, ne sachant que devenir, il ne put, tant il était trouble', se retenir de crier trois fois :

— Grand saint Agrapaud, protège ton fils Lambert !

Aussitôt, un bruit terrible sortit de la marmite, qui vola en éclats, en même temps que roulait sur le sol l'os du jambon transformé en un énorme caillou noir. Terrifiée plus qu'on ne le saurait dire, Renaudette ne fit qu'un bond et s'ensauva sans se retourner jusqu'à Revin. Quant à Quewet, il s'était, de peur, évanoui sur la table. Or, revenu à lui, furieux d'avoir si sottement laissé échapper la belle fille, il en fit une si bell'e maladie qu'il en pensa mourir.

Ce fut le deuxième miracle du grand saint Agrapaud.

Mais cette fois, arrivée à Revin, Renaudette, la gentille — comme on la surnommait, — avait raconté aux quatre coins, et en l'enjolivant, sa merveilleuse aventure. Sur ce, le mayeur assembla le conseil des bourgeois et il fut décidé que, le lendemain, la milice communale, conduite par le mayeur en personne et Jérôme Tamison, dit Monstuclau, se rendrait à Falière pour s'emparer de Lambert Quewet et mettre fin à toutes ses sorcelleries. Le lendemain, donc, ce Monstuclau, un vieux soudard ayant pris part à toutes les batailles qui s'étaient livrées entre le prince de Chimay et le sire de Couvin, partit avec sa troupe. Mais, comme il ne voulait pas traverser le bois, craignant une embuscade, ils convinrent, le mayeur et lui, de se diriger sur Falière en passant par le Hay, pour traverser ensuite la Meuse à gué, vis-à-vis le moulin.

La gentille Renaudette, qui avait assisté au conseil, était au regret d'avoir si fort parlé. Aussi, en fille résolue qui n'a pas froid aux yeux, prit-elle en toute hâte par le chemin du bois et, de toute la vitesse de ses jambes, courut prévenir son amoureux de l'orage qui le menaçait. Elle trouva Lambert Quewet bien dolent et tout ébahi, mais la vue de la jeune fille lui mit du soleil au cœur. Il prit son fameux caillou noir, qu'il n'avait pas encore osé toucher, et sortit du moulin, bien décidé à se défendre. Tout justement apparaissait Monstuclau et sa troupe à cinq cents mètres de l'autre côté de la Meuse. Un instant elle s'arrêta pour se concerter sur le plan d'attaque, car le mayeur, paraît-il, était un homme prudent.

A la vue du danger, Lambert Quewet, une troisième fois perdant contenance et ne sachant que devenir, ne put, tant il était troublé, se retenir de crier trois fois : -

— Grand saint Agrapaud, protège ton fils Lambert !

Et, en même temps qu'il criait, il lança sur la milice bourgeoise que com-

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mandait Jérôme Tamison, dit Monstuclau, le caillou noir qu'il tenait à la main. Poussé par une force inconnue, le caillou partit en sifflant, vola dans les airs et tomba dans la Meuse à quelques pas des soldats d'autant plus stupéfaits de cette nouvelle merveille, qu'ayant énormément grossi dans son trajet, ce caillou était devenu un rocher colossal, en forme d'œuf. Et même, depuis trois siècles écoulés, on le voit encore, aujourd'hui, dans la Meuse, à la même place où il s'est fortement encastré.

Ce fut le troisième et dernier miracle du grand saint Agrapaud.

La milice jugea prudent de rentrer à Revin. Mais, le lendemain, il y eut conseil extraordinaire. Sur la promesse du mayeur que Lambert Quewet pouvait comparaître sans crainte, Renaudette amena elle-même, par la main, à la réunion qui se tenait à ciel ouvert sur la place des Wagis, son galant encore plus ému que jamais de toutes ces aventures extraordinaires. Il raconta, alors, aux Revinois la promesse qu'avait faite à sa mère le grand saint Agrapaud, les prodiges qui s'en étaient suivis, si bien que les plus incrédules furent obligés de s'incliner devant la puissance qui avait voulu tous ces miracles.

L'assemblée, qu'impressionna ce singulier récit, prit Lambert Quewet en grande considération, et, tout aussitôt, il fut admis à faire partie du conseil bourgeois en qualité de deuxième maimbourg. Puis il fut, officiellement, fiancé à la gentille Renaudette, et la ville de Revin prit à sa charge tous les frais de la noce.

La série des miracles étant épuisée, le meunier jugea prudent de ne plus invoquer le grand saint Agrapaud, d'autant plus que lui et sa femme — ni plus ni moins que dans les contes de fées — vécurent heureux, contents et eurent beaucoup d'enfants, la gentille Renaudette lui ayant donné, en quinze ans, onze garçons qui, tous, furent meuniers de père en fils.

Cotte légende nous a été coûtée par M. Wauthier, commandant de gendarmerie en retraite, à Eteignères.

Les descendants mâles de Lambert Quewet existent encore à Dinaut, cette jolie petite ville belge à sept ou huit lieues de la frontière ardennaise. Les jeunes filles de Revin sont persuadées qu'elles ne coifferont jamais sainte Catherine si, prudemment, elles évitent de se baigner dans la Meuse à l'endroit où la fameuse grosse roche noire, la Roche-au-Cé (au célibat), émerge de l'eau. Par contre, veulent-elles, aussi vite que possible, trouver un mari jeune, beau, et mémo riche? elles se baigneront dans le ruisseau de Falière, ainsi devenu le confident discret des Revinoises qui ont des désirs ou des peiues d'amour.

Rappelons, à ce propos, qu'il y eut jadis dans les Ardennes belges, tout proche de Sorendal, l'un de nos villages ardennais les plus avancés sur la frontière, une célèbre pierre à marier. Voici ce qu'eu dit Pimpurniaux, Guide du Touriste en Ardenne :

« En venant de Sorendal (petit village ardennais à quelques pas de la frontière belge), au pied du Durmont s'étend le pré Mariette. Et non loin sur la rive de la Semoy se trouve un bloc de grès, ayant au moins huit pieds de diamètre et que l'on appelle la pierre à marier. Jadis, lorsqu'un mariage se faisait dans la paroisse, la noce, invariablement, se rendait sur le pré Mariette; on y dansait, ou y folâtrait, puis quand arrivait la nuit on passait la Semoy et l'on conduisait les deux époux sur la pierre à marier où ils s'asseyaient dos à dos. Cette cérémonie avait un sens assez clair. Cependant, comme les patients pouvaient avoir l'intelligence dure, il convenait de rendre l'allégorie plus sensible. Pour cela, on les attelait à une pierre ou à une soquette — souche d'arbre — qu'ils devaient traîner jusqu'au village. Cette coutume a disparu, et si le pré Mariette sert toujours aux ébats de la jeunesse, la pierre à marier a cessé de remplir son office. 11 est vrai qu'elle a presque cessé d'exister (écrit en 1856), le meunier l'ayant brisé pour l'employer à reconstruire la digue qui mène l'eau à son moulin. »

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