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LE DAMOISEL DORÉ

Aux temps d'autrefois, le vieux sire de Rumigny avait un beau château dont les six tours crénelées s'élevaient au sommet d'un coteau boisé dominant les campagnes d'alentour. Un large fossé en défendait l'entrée et un pont-levis s'abaissait pour les chevaliers que le seigneur châtelain, quand on ne guerroyait pas, aimait à recevoir somptueusement. Deux hommes d'armes veillaient en tout temps sur chacune des six tours du château, observant au loin l'approche de l'ennemi; — car c'était au temps du glorieux roi Philippe-Auguste, alors que les maraudeurs, ou mieux compagnies-franches, parcouraient la France, rançonnant les villes, pillant terres et châteaux.

Aussi, bien souvent, dans la grande salle du manoir tapissée d'armures et de trophées rapportées des combats par les anciens seigneurs de Rumigny, s'asseyaient à la table d'honneur les chevaliers bannerets amis et, après eux, comme le voulaient les lois de la chevalerie, le damoisel de Rumigny, trop jeune pour avoir encore gagné les éperons d'or. Puis, au bas bout de la table, avec les gens du château, mangeaient les nombreux hommes d'armes. Oui ! c'était un haut et puissant personnage que le vieux sire de Rumigny. Sa vicomté s'étendait jusqu'aux chatellenies de Montcornet et d'Hirson et comprenait les fiefs d'Hannapes, d'Iviez, de Baumetz, de Rozoy et d'Aubenton, sans compter maintes allégeances de divers châtelains d'alentour. Il avait droit de haute et basse justice sur ses terres, était vidame de Laon et du Laonnois et gouverneur, pour le roi, de la Comté et place de Soissons.

Mais le vieux sire de Rumigny possédait surtout un trésor préféré à tous les autres. Plutôt que de le perdre, il eût sacrifié ses beaux fiefs d'Iviez, de Rozoy et d'Aubenton, son beau château aux six tours crénelés sur la hauteur, ses redevances, ses droits d'aubaine et de péage, même les poteaux couronnés de son très vieil écusson aux trois merlettes d'or, signes de haute justice; même la bannière de l'évêché de Laon et l'épée de gouverneur pour le roi, et aussi sa chàtellenie et vicomté. Ce trésor, c'était ce jeune homme qui s'asseyait à sa table entre l'estrade des chevaliers bannerets et de leurs gens d'armes, le damoisel de Rumigny dont la naissance avait coûté la vie à sa mère, la noble dame héritière de Rozoy, la douce Adeline de Rozoy que le sire de Rumigny avait tant aimée à l'âge où l'on commence à oublier d'aimer, doux souvenir que chérissait le vieillard, bien que, toujours, il lui en coûtât une larme.

A dix-sept ans, quand la douce Adeline songeait sur les tours de son vieux manoir de Rozoy, laissant flotter au vent les longues tresses de ses cheveux dorés, on l'eût prise pour la blanche fée protégeant l'antique demeure des preux chevaliers. Et parfois, le soir, lorsque le laboureur retardé voyait glisser à travers les créneaux qui brunissaient dans l'ombre la forme aérienne de la noble demoiselle, il pensait voir Notre-Dame de Liesse ou de Rozoy et se signait dévotement, récitant Y Angélus.

Aussi, bien souvent le pont-levis du château s'abaissait-il devant les jeunes chevaliers et damoiseaux qui venaient requérir l'hospitalité du vieux sire de Rozoy. Et tous auraient voulu longtemps prolonger leur séjour, car c'était la douce Adeline,

LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES

assise à côté de son vieux père, qui faisait les honneurs du manoir. Beaucoup portaient les couleurs de son écharpe blanche et bleue. Tous l'eussent désirée pour dame et maîtresse, mais le cœur de la noble demoiselle n'avait pas encore parlé, et si le vieux châtelain souriant lui disait : « Je connais, de par le monde, certain noble chevalier, certain beau damoiseau, » la douce et rieuse jeune fille, d'un geste, rejetait en arrière ses longues tresses blondes et, passant ses doigts blancs et effilés dans la chevelure argentée du vieillard, lui donnait un baiser, tout en répondant de sa voix caressante :

■ — Père, je veux rester avec toi !

Or, un jour, pendant un tournoi donné à Laon par la fleur de la chevalerie d'alentour en l'honneur des dames et de la plus belle, arriva un chevalier inconnu couvert d'armes brunes et suivi d'un seul écuyer sans devise ni blason. Il se présenta à la barrière du camp et demanda à rompre une lance en l'honneur des saints lieux. Les hérauts d'armes auxquels il dit son nom témoignèrent qu'il était de noble lignage, et les juges du camp lui octroyèrent sa demande. Alors, saluant les dames, il s'élança dans la carrière, fournit vingt courses contre autant de chevaliers qu'il désarçonna et fut déclaré, d'une voix unanime, le mieux faisant de la journée.

Les hérauts d'armes le conduisirent aux pieds de la reine du tournoi : c'était la douce et belle Adeline. Lors, il leva sa visière et l'on vit ses traits nobles et beaux, mais brunis par les combats. Ce n'était plus un jeune chevalier. Déjà, même, l'âge et les fatigues avaient imprimé sur son front leurs traces ineffaçables, mais tant de mâle fierté éclatait dans son regard, tant de dignité et de grâce ennoblissaient sa personne lorsqu'il mit un genou en terre devant la reine du tournoi pour recevoir l'écharpe blanche et bleue brodée d'or, prix du vainqueur, que la douce et belle damoiselle regretta, en son âme, de ne l'avoir pas eu pour cavalier-servant.

— Sire chevalier inconnu, dit-elle, en nouant l'écharpe à son côté, vous avez noblement jouté pour la gloire des saints-lieux, mais ne ferez-vous rien pour l'honneur des dames?

— Noble damoiselle, répondit-il en lui baisant la main, j'ai rompu une lance pour acquitter la foi d'un vœu, mais je connais une dame qui pourrait me demander ma vie si le prix était récompense d'amour.

Et la douce fille, baissant les yeux devant son regard de feu, se prit à rougir.

Le lendemain, un noble chevalier, suivi de nombreux hommes d'armes, demandait k entrer au manoir de Rozoy pour présenter son hommage à la douce et belle Adeline et saluer son vieux compagnon d'armes, le sire châtelain. Du haut de son donjon, le vieillard reconnut la bannière aux trois merlettes d'or en champ d'azur. C'était le baron de Rumigny qui, depuis quinze ans, guerroyait contre les Anglais. Le sire de Rozoy lut tendit les bras et quand la belle châtelaine donna sa main à baiser au banneret, elle reconnut — non sans pâlir de plaisir, dit-on — le chevalier du tournoi.

Or, l'hospitalité que reçut à Rozoy le sire de Rumigny dura longtemps, bien que sa chàtellenie fut voisine, et lorsqu'on parla de départ, — plus de trois mois après, — le noble baron ne partait pas seul. Une haute et puissante dame s'appuyait

à son bras pendant que l'on amenait son palefroi blanc. C'était la douce Adeline, la belle et noble demoiselle de Rozoy qui, souriant à travers ses larmes, veillait sur la paisible baquenée de son vieux père.

Lui, non plus, n'avait pas voulu la quitter.

Elle recevait les adieux de ses vassaux, heureuse d'être aimée et regrettée, les consolait, leur promettait de revenir, et eux, bien que tristes, ne pleuraient pourtant pas sur elle, tant ils voyaient de bonheur dans ses yeux et d'amour dans le regard de son époux, le sire de Rumigny.

Hélas ! combien peu dure le bonheur sur terre !

Une année après, le deuil s'étendait sur le manoir de Rumigny où était né un fils; mais l'on voyait dans l'église de l'antique prieuré de Rozoy deux nouvelles tombes de marbre noir.

L'une, au double écusson de Rumigny et de Rozoy, portait :

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